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Santiago Morcillo, Estefanía Martynowskyj, Matías de Stéfano Barbero, Sé del beso que se compra. Masculinidades, sexualidades y emociones en las experiencias de varones que pagan por sexo

Lilian Mathieu
Sé del beso que se compra
Santiago Morcillo, Estefanía Martynowskyj, Matías De Stéfano Barbero, Sé del beso que se compra. Masculinidades, sexualidades y emociones en las experiencias de varones que pagan por sexo, Buenos Aires, Teseo, 2021, 233 p., ISBN : 9789878815749.
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Texte intégral

  • 1 Il s’agit plus précisément de « Las cuarenta » (paroles de Francisco Corrino et musique de Roberto (...)

1Même en Argentine où il a été publié en 2021, le titre de cet ouvrage recèle une part de mystère. Sé del beso que se compra (ce que l’on pourrait traduire par « je connais le baiser que l’on achète ») est tiré d’un tango des années 19301. On ne trouvera pour autant aucun folklorisme, ni volonté d’enjolivement, dans le propos des auteur.e.s, tou.te.s trois sociologues et anthropologues. On n’y décèlera pas non plus de localisme étroit : élaborées à partir du cas argentin, les analyses qui y sont exposées dépassent largement leur contexte de production et leur portée intéresse l’ensemble de la sociologie de la prostitution et, au-delà, celle des sexualités masculines.

  • 2 Ce que l’on pourrait traduire par « amateurs de chats » (gatos), en prenant en compte qu’à la diffé (...)
  • 3 Ce lieu commun est par ailleurs inexact : les grandes enquêtes sur la sexualité des Français.e.s co (...)

2Ni complaisant, ni à charge, Sé del beso que se compra est en effet un ouvrage consacré aux clients de la prostitution (ici exclusivement hétérosexuelle), et plus spécifiquement à ceux qui échangent expériences et conseils sur des forums en ligne spécialisés et qui, en Argentine, s’autodésignent comme gateros2. Il est un lieu commun de tout discours sur la prostitution que de relever que si les personnes qui vendent des prestations sexuelles sont bien connues des sciences sociales, il n’en est pas de même des individus qui sollicitent leurs services3. Le client de la prostitution apparaît généralement comme sociologiquement insaisissable, incité à la clandestinité par l’opprobre sanctionnant sa coupable consommation et, défini par une activité individuelle, ne disposant d’aucune assise identitaire collective. Les premiers chapitres du livre dressent un panorama non pas tant des (rares) connaissances actuelles sur les clients que des discours tenus sur eux par les militant.e.s abolitionnistes, les intellectuel.le.s féministes ou encore les organisations prétendant à la représentation des « travailleurs et travailleuses du sexe ». Leur intérêt n’est pas tant de démontrer leur dimension idéologique et leur décalage avec la réalité empiriquement constatée que d’expliciter les représentations diffuses en regard desquelles les clients ont à se situer.

  • 4 Pour une autre étude ayant recours à ce type de source, se référer à Elizabeth Bernstein, Temporari (...)

3Si les méthodes classiques de l’enquête sociologique — l’entretien, en premier lieu — peinent à saisir les logiques ou expériences d’une pratique aussi stigmatisée que le recours à la sexualité commerciale, l’apparition des forums en ligne est récemment venue changer la donne en livrant un matériau discursif de nature inédite et aisément accessible4. Santiago Morcillo, Estefanía Martynowskyj et Matías de Stéfano Barbero ne sont certes pas naïfs devant ce matériau : ce ne sont pas tous les clients qui s’y expriment — les effets de sélection sociale devant une forme d’écriture publique de soi sont évidemment écrasants — et les autodésignés gateros ne sauraient constituer un échantillon représentatif de l’ensemble des hommes ayant recours à la prostitution. Leurs échanges en ligne n’en donnent pas moins accès à leurs préoccupations, perceptions, motivations, autodéfinitions et émotions.

4Ce dernier terme n’est pas le moins important. À rebours du stéréotype du client comme monstre froid uniquement guidé par une libido dominandi patriarcale, ceux qui reconnaissent « aller aux putes » (ir de putas) expriment dans leurs propos en ligne une large palette d’affects, où prédominent la honte et la peur. Honte de devoir payer faute de parvenir à séduire, pour une large part, mais aussi honte de l’isolement, du vieillissement, d’exploiter la misère des prostituées ou encore de contribuer à une économie illégale. Peur, à la suite, d’entrer dans un univers interlope et de s’y exposer à des vols ou agressions, mais aussi crainte de contracter une infection sexuellement transmissible ou de ne pouvoir assurer une performance sexuelle satisfaisante.

5Une autre peur apparaît comme centrale : celle de ne pas savoir contrôler la relation engagée avec la prostituée. Une des craintes les plus fréquemment exprimées par les gateros est en effet de tomber amoureux d’une prostituée régulièrement visitée — risque accru lorsque celle-ci tente de s’attacher durablement un client en feignant la séduction. Les échanges en ligne cumulent les mises en garde, recommandations et avertissements devant les conséquences toujours dommageables du « mélange des genres » entre relations respectivement vénales et amoureuses, mais attestent également la fréquente difficulté à y échapper. Que l’amour apparaisse comme le problème dominant de ces usagers de la prostitution ne peut que retenir l’attention.

  • 5 Cf. Gresham M. Sykes et David Matza, « Techniques of Neutralization. A Theory of Delinquency », Ame (...)
  • 6 On devra sur ce point attendre les résultats du travail en cours de Santiago Morcillo sur les stage (...)

6Les pages consacrées au rapport des clients au féminisme ne sont pas moins passionnantes. L’univers strictement homosocial que constituent les forums livre des invectives virulentes à l’encontre de celles qui stigmatisent leur consommation, et l’insulte de « féminazies » y est récurrente. Sans qu’ils en aient forcément conscience, l’imaginaire social des gateros n’en apparaît pas moins interpellé et influencé par la critique féministe. Dénonciation des proxénètes, mise en garde devant le recours aux services de victimes de la traite, réprobation de la violence ou encore dévalorisation des attitudes machistes (désignées comme celles de « vikingo ») peuvent certes être invalidées comme des postures hypocrites ou, plus sociologiquement, comme des tentatives plus ou moins maladroites de neutralisation du stigmate5. Elles n’en témoignent pas moins que les clients ne constituent pas un isolat totalement hermétique aux débats du temps, et suggèrent que la répression ne saurait être l’unique mode d’action envisageable à leur égard6. Le constat que des arguments féministes ont leur part dans la décision de certains gateros de mettre fin à leur carrière déviante n’est de ce point de vue pas sans intérêt.

  • 7 Le parallèle pourra paraître audacieux, mais on rappellera que cette question est celle débattue en (...)

7Il est un dernier intérêt de l’ouvrage, sur lequel on souhaite terminer. Comme indiqué plus haut, l’étude des forums de gateros ne saurait prétendre livrer une représentation fidèle de l’ensemble des consommateurs de services sexuels payants. Elle n’en donne pas moins l’occasion d’une observation sociologique finalement assez rare : celle de la constitution d’un groupe social. Les clients de la prostitution — cela d’autant plus que leur pratique est réprouvée — existent avant tout sous la forme d’une population informe, simple juxtaposition d’individus isolés les uns des autres et que seul rassemble le fait d’avoir les mêmes conduites7. Réunis sur des forums dédiés, les clients se dotent d’une identité par laquelle ils se définissent — celle, donc, de gateros —, se reconnaissent des préoccupations et des intérêts communs, se découvrent des expériences intimes similaires, débattent de normes de conduite partagées — bref se constituent en groupe. Celui-ci reste éminemment précaire et ne présente qu’un degré réduit de consistance sociale, ne serait-ce que parce qu’il n’existe que dans l’univers virtuel et qu’y prédomine le principe de l’anonymat. Reste que, pour la première fois sans doute dans l’histoire récente de la prostitution, les clients y apparaissent en mesure de se doter d’une assise collective minimale. À l’heure où, précisément, la légitimité de leur pratique est la plus sévèrement remise en cause, le constat de cette émergence méritait d’être relevé. On ne peut que savoir gré à Santiago Morcillo, Estefanía Martynowskyj et Matías de Stéfano Barbero de l’avoir fait avec autant de rigueur que de compréhension (au sens wébérien) sociologiques.

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Notes

1 Il s’agit plus précisément de « Las cuarenta » (paroles de Francisco Corrino et musique de Roberto Grela).

2 Ce que l’on pourrait traduire par « amateurs de chats » (gatos), en prenant en compte qu’à la différence du français, ce dernier terme désigne en argot argentin la femme prostituée (et non le sexe féminin).

3 Ce lieu commun est par ailleurs inexact : les grandes enquêtes sur la sexualité des Français.e.s conduites à la fin des années 1990 et au début des années 2000 comprenaient des questions sur le fait d’avoir obtenu un rapport sexuel en échange d’une rémunération, et permettaient d’accéder à une représentation statistique de la minorité d’hommes y ayant recours. Voir notamment Nathalie Bajos et Michel Bozon (dir.), Enquête sur la sexualité en France, Paris, La Découverte, 2008.

4 Pour une autre étude ayant recours à ce type de source, se référer à Elizabeth Bernstein, Temporarily Yours: Intimacy, Authenticity, and the Commerce of Sex, Chicago, University of Chicago Press, 2007.

5 Cf. Gresham M. Sykes et David Matza, « Techniques of Neutralization. A Theory of Delinquency », American Sociological Review, vol. 22, n° 6, 1957, p. 664-670.

6 On devra sur ce point attendre les résultats du travail en cours de Santiago Morcillo sur les stages de sensibilisation à la violence prostitutionnelle imposés aux clients pénalisés en France dans le cadre de la loi du 13 avril 2016.

7 Le parallèle pourra paraître audacieux, mais on rappellera que cette question est celle débattue en 1852 dans Le 18 brumaire de Louis Bonaparte de Karl Marx et qu’elle a trouvé des éléments de formulation sociologique dans Langage et pouvoir symbolique de Pierre Bourdieu.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Lilian Mathieu, « Santiago Morcillo, Estefanía Martynowskyj, Matías de Stéfano Barbero, Sé del beso que se compra. Masculinidades, sexualidades y emociones en las experiencias de varones que pagan por sexo », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 23 septembre 2023, consulté le 23 juillet 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/62034

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Rédacteur

Lilian Mathieu

Directeur de recherche au CNRS, membre du Centre Max Weber à l’ENS de Lyon.

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