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Isabelle Clair, Les choses sérieuses. Enquête sur les amours adolescentes

Tatiana Daligault
Les choses sérieuses
Isabelle Clair, Les choses sérieuses. Enquête sur les amours adolescentes, Paris, Seuil, 2023, 392 p., ISBN : 978-2-02-151013-3.
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Texte intégral

  • 1 Clair Isabelle, Les jeunes et l'amour dans les cités, Armand Colin, coll. « Individu & Société », 2 (...)
  • 2 Cette information n’est pas explicitement énoncée par l’auteure mais déduite des données exposées à (...)

1Quinze ans après Les jeunes et l’amour dans les cités1, Isabelle Clair prolonge son étude sociologique des amours adolescentes avec pour objectif de « comprendre ce qui rassemble les jeunes d’aujourd’hui autour de cette expérience » (p. 9) composée du triptyque sentimentalité, sexualité et conjugalité. Pour ce faire, elle propose de rendre compte, dans leur quotidienneté, des pratiques amoureuses d’adolescent·es âgé·es entre 15 et 20 ans en comparant trois terrains distincts sur lesquels elle a réalisé des enquêtes ethnographiques de trois ans chacune. Le premier terrain, mené de 2002 à 2005 et objet de son premier livre, regroupe des cités d’habitat social de deux villes de région parisienne. Le second, enquêté de 2008 à 2011, se situe dans des villages sarthois où habitent des jeunes des classes populaires. Le troisième, conduit de 2016 à 2019, se concentre sur des jeunes des classes bourgeoises de trois arrondissements parisiens, le 8e, le 16e et le 17e. En tout, la sociologue s’est entretenue avec 111 jeunes2, que ce soit lors d’observations, d’entretiens individuels répétés ou, plus ponctuellement, d’entretiens collectifs.

  • 3 Ce point spécifique est approfondi dans l’article : Clair Isabelle, « Les temporalités de la compar (...)

2Avec un écart de près de vingt ans entre le début de son premier terrain et la fin de son troisième, Isabelle Clair soulève, dès l’introduction, un problème central pour réaliser sa comparaison : les temporalités3. Entre les évolutions sociales amorcées par des débats très médiatisés (à l’image du mouvement #MeToo), les évolutions techniques et technologiques, le creusement de l’écart d’âge chercheuse-enquêté·es, plusieurs variables auraient pu compliquer l’interprétation et empêcher toute ambition comparative. Pourtant, loin de balayer ces difficultés, l’auteure les expose pour mieux rappeler que son analyse se centre sur « le quotidien et l’ordinaire, marqués par l’intériorisation lente de normes au changement lent » (p. 19). Une fois la pertinence de la comparaison démontrée et ses réponses à de potentielles critiques énoncées, Isabelle Clair laisse, durant trois parties, toute leur place aux adolescent·es en employant nombre de descriptions détaillées d’observations, de verbatims d’entretiens et d’extraits de son journal de bord.

  • 4 Butler Judith, Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, Paris, La Découverte, 200 (...)

3 La première partie analyse l’injonction faite aux adolescent·es de connaître une expérience d’entrée dans la conjugalité (chapitre 1) et, plus spécifiquement, dans une conjugalité hétérosexuelle érigée comme norme qui leur permet de « mettre en scène leur conformation à un genre sans trouble » (p. 24) – référence explicite à l’ouvrage de Judith Butler, Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion4. Dans le prolongement des travaux de la philosophe américaine, Isabelle Clair propose la notion de « performance de genre » pour penser l’expérience de la conjugalité et prendre en compte les mises en scène des conduites et des pratiques qui se jouent en premier lieu au collège, avec l’appropriation d’un champ lexical adulte. De fait, l’apparition du terme « célibataire » met à distance l’enfance en définissant l’absence de situation conjugale comme un manque. Ainsi, « le couple était pour les deux sexes une aubaine afin de paraître convenable au regard des normes sexuelles et de genre » (p. 37). C’est dans le triptyque conjugalité-sexualité-sentimentalité que se révèlent les différenciations genrées de l’expérience de l’amour. L’auteure démontre, dans les deuxième et troisième chapitres, qu’une sortie de la norme de conjugalité hétérosexuelle peut faire basculer les filles dans le stigmate collectif de la « pute » et les garçons dans le stigmate individuel du « pédé », avec des différences d’intensité selon les terrains et les classes sociales des enquêté·es. Pour chacun·e des adolescent·es, tout terrain confondu, l’enjeu est de devenir homme ou femme en mettant à distance le stigmate par des stratégies différenciées. Parmi elles, avoir une figure masculine à ses côtés permet aux filles de se protéger des rumeurs ou d’une mauvaise réputation, tout particulièrement dans les cités d’habitat social où leur « image sexuelle » est de grande importance. Les comportements des garçons s’apparentent dès lors à une « logique de l’appropriation au cœur de la relation amoureuse et de sa performance en public » (p. 129). Pour « sortir du lien d’appropriation », deux possibilités s’offrent aux adolescentes : rompre ou, pour le troisième terrain, privilégier « l’amour entre filles », même si ce n’est parfois que de façon transitoire avant la « première fois » qui continue, pour elles, de n’exister que dans une sexualité hétérosexuelle.

  • 5 Voir notamment Amsellem-Mainguy Yaëlle, Les filles du coin. Vivre et grandir en milieu rural, Paris (...)

4 Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Isabelle Clair décrit les pratiques de l’amour et leur apprentissage en trois moments : « se rencontrer », « faire couple » et « sortir du couple ». Le premier, analysé dans le quatrième chapitre, a pour enjeu de dépasser le vécu « ensemble-séparés » de l’enfance et des prémices de l’adolescence, qui « fait longtemps se côtoyer filles et garçons, sur les bancs de l’école mais peu dans la cour de récréation, dans les familles mais selon des sociabilités et des activités sexuées » (p. 146) et qui conduit à une méconnaissance de l’autre sexe. Seulement, pour se rencontrer, il faut un espace partagé. La sociologue souligne la différence entre ses trois terrains, notant les « effets d’enclavement » et la « plus grande séparation des sexes dans les filières scolaires » sur le deuxième, analyse qui n’est pas sans rappeler d’autres recherches sur les jeunesses rurales5. La rencontre amoureuse est aussi celle des corps avec comme point de départ le premier baiser, puis le premier rapport sexuel. Là encore, les normes de genre, diffusées notamment via les productions culturelles, imposent un « script sexuel » à respecter : aux garçons de faire le premier pas et aux filles d’être dans l’attente et de respecter « une morale amoureuse ». Le deuxième temps, « faire couple » (chapitre 5), implique quant à lui de « se poser ». La conjugalité, qui revient à imiter la norme adulte, apparaît comme un « idéal », une « évidence » ou, plus rarement, un « anti-modèle ». Pour faire couple, il faut se dire à l’autre, dire l’intime mais aussi l’ordinaire. Isabelle Clair précise qu’aux mots s’ajoutent les silences et que certaines choses ne se disent pas. Ainsi, « l’amour, le couple, le sexe étaient les sujets de discussion des filles », pas des garçons. Le troisième temps, « sortir du couple » (chapitre 6), inclut la rupture mais aussi « la contestation et la transgression de la norme conjugale ». Être et se dire en couple permet aux adolescent·es de profiter du « pouvoir légitimant » de la conjugalité mais aussi « d’éprouver ses contraintes ». Si des critiques de la norme conjugale sont présentes sur tous les terrains, il existe une asymétrie de genre dans « les possibilités de prendre ses distances avec le couple » (p. 275). La sociologue note qu’il n’y a que sur son troisième terrain que l’expérimentation sexuelle des filles est relativement valorisée, l’autonomie individuelle et l’indifférenciation des genres et des sexualités sont mises en avant, et les jeunes ont une conscience de leur valeur plus difficile à ébranler, même par une rupture amoureuse. Cette dernière constitue pourtant une « menace » qui occupe une grande place dans l’expérience amoureuse : à l’adolescence, les partenaires ne sont pas, ou rarement, pour la vie. L’exclusivité est alors le sujet de conflit le plus fréquent au sein des couples, et la jalousie fait partie du script de la relation amoureuse.

5 Dans la troisième partie de l’ouvrage, Isabelle Clair s’attarde sur les « désir et dégoût des autres ». Elle s’écarte d’une analyse comparative pour privilégier l’étude des jugements formulés sur les autres jeunesses au sein de chacun de ses terrains. La figure de la « racaille » (chapitre 7), « façon stéréotypée d’être un garçon » sur son premier terrain et « ensemble des jeunes des cités » sur les deux autres, représente pour tou·tes l’incarnation de la virilité et de l’hétérosexualité. La sociologue propose de la définir comme une « figure performée » afin d’étudier l’appropriation différenciée qu’en font ses enquêté·es : alors qu’elle transparait dans les styles et attitudes de la jeunesse bourgeoise parisienne comme une performance distanciée, sa violence est « source d’admiration et motif de ressentiment » (p. 321) pour les jeunes ruraux absents des discours médiatiques et des préoccupations politiques. Isabelle Clair poursuit son propos avec un dernier chapitre sur l’homogamie, contrainte sur son premier terrain, présente mais non énoncée sur son deuxième et recherchée sur son troisième. Ce qui importe ici dans la sélection d’un·e partenaire est « le corps entier et ce qu’il refl[ète] de sa position dans les rapports sociaux » (p. 350).

  • 6 Voir notamment Clair Isabelle, « La sexualité dans la relation d’enquête. Décryptage d’un tabou mét (...)

6 Après avoir fait entrer son lectorat avec sensibilité et justesse dans l’intimité des pratiques amoureuses adolescentes, Isabelle Clair conclut sur la relation d’enquête et les contextes des récits de soi de ses enquêté·es. Elle revient brièvement sur l’écart entre vécu et récit de ce vécu, sur « le loisir (ou la hâte) et le plaisir (ou la gêne) de parler de soi » (p. 391) différents selon les terrains, avec par exemple des jeunes des classes bourgeoises « plus avares de leur temps » mais aussi « heureux·ses et prolixes » dans les échanges. La réflexivité traverse l’ensemble de l’ouvrage et n’est pas sans rappeler d’autres articles de la sociologue6 pour qui la place du chercheur ou de la chercheuse sur son terrain est loin d’être un impensé. Un bémol toutefois à la lecture du livre : si l’auteure maîtrise parfaitement son matériau d’enquête, il est parfois plus difficile pour le lecteur ou la lectrice qui n’a pas accès à l’ensemble des caractéristiques sociales des enquêté·es de suivre, au fil des pages, les allers et retours dans les parcours, expériences et épreuves de ces adolescent·es aux profils hétérogènes et aux histoires denses.

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Notes

1 Clair Isabelle, Les jeunes et l'amour dans les cités, Armand Colin, coll. « Individu & Société », 2008 ; compte rendu de Julien Beaugé pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.665.

2 Cette information n’est pas explicitement énoncée par l’auteure mais déduite des données exposées à la page 295.

3 Ce point spécifique est approfondi dans l’article : Clair Isabelle, « Les temporalités de la comparaison ethnographique », Genèses, n° 129, 2022, p. 153-171.

4 Butler Judith, Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion, Paris, La Découverte, 2006.

5 Voir notamment Amsellem-Mainguy Yaëlle, Les filles du coin. Vivre et grandir en milieu rural, Paris, Les Presses de Sciences Po, 2021, compte-rendu de Claire Federspiel pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.48658.

6 Voir notamment Clair Isabelle, « La sexualité dans la relation d’enquête. Décryptage d’un tabou méthodologique », Revue française de sociologie, vol. 57, 2016, p. 45-70 ; id., « Nos objets et nous-mêmes : connaissance biographique et réflexivité méthodologique », Sociologie, vol. 13, 2022.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Tatiana Daligault, « Isabelle Clair, Les choses sérieuses. Enquête sur les amours adolescentes », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 08 septembre 2023, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/61964

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Rédacteur

Tatiana Daligault

Doctorante en sociologie (GRESCO, Université de Limoges) et en sciences de l’information et de la communication (GIRCAM, Université catholique de Louvain).

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