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Simon Borja, Christian de Montlibert (dir.), Pierre Bourdieu. Points de vue

Igor Martinache
Pierre Bourdieu
Simon Borja, Christian de Montlibert (dir.), Pierre Bourdieu. Points de vue, Vulaines sur Seine, Éditions du Croquant, coll. « Champ social », 2022, 334 p., ISBN : 9782365123587.
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Texte intégral

  • 1 A titre d’exemple, on peut mentionner l’ouvrage récent de Gérard Mauger, Avec Bourdieu. Un parcours (...)

1Non content de nous avoir laissé quantité de résultats empiriques et d’outils théoriques pour appréhender le monde social d’aujourd’hui comme d’hier, le travail sociologique de Pierre Bourdieu constitue également un objet d’analyse en soi. Sans doute en grande partie parce que tant son style rédactionnel que sa trajectoire biographique ne se laissent pas facilement saisir. C’est ainsi que plus de 20 ans après sa disparition fleurissent encore quantité d’écrits proposant non pas simplement de mobiliser ou discuter tel ou tel concept ou résultat de l’auteur de La Distinction, mais aussi d’envisager sous un jour nouveau ces derniers, notamment en reliant l’œuvre à la personne de son auteur1.

2C’est notamment l’entreprise à laquelle se sont attelé.es les contributrices et contributeurs du dossier paru dans le n° 47-48 de la revue strasbourgeoise Regards sociologiques, qui visait à « honorer une dette symbolique » au chercheur autant qu’à honorer sa « contribution majeure au développement de la sociologie » (p. 7). Paru au début de l’année 2015, ce numéro est devenu pratiquement introuvable aujourd’hui, raison pour laquelle les éditions du Croquant ont décidé de le rééditer et rendre accessibles ces textes et, partant, une meilleure compréhension de certains aspects de la vie comme de l’œuvre du sociologue.

  • 2 Sur cette histoire dans l’histoire mal connue des déplacements et expropriations forcés de populati (...)

3Les trois premiers articles reviennent ainsi sur la période algérienne de Pierre Bourdieu, charnière s’il en est dans son travail, où le jeune philosophe normalien appelé sous les drapeaux durant le conflit colonial s’est non seulement converti à la sociologie, mais a également forgé là les linéaments de son rapport indissociablement scientifique et politique au monde social. André Rapini retrace ainsi avec minutie et cartes à l’appui la trajectoire spatiale de Pierre Bourdieu dans un pays en guerre, afin de mieux saisir le déploiement de ses recherches sur place, et montre notamment à quel point la société rurale de ce pays en guerre faisait écho au Béarn natal du sociologue. Le texte suivant propose la transcription quasi littérale d’un entretien mené par Tassadit Yacine avec Jacques Budin, qui, alors jeune étudiant en classes préparatoires, avait fait partie durant l’été 1960 de l’équipe d’enquêteurs coordonnée par Pierre Bourdieu travaillant sur les camps de « regroupement » de villageois mis en place par l’armée française2. Ce dernier y pointe entre autres l’étonnement manifesté par Pierre Bourdieu quant à la forte proximité sociale entre les paysans kabyles et béarnais. Enfin, Christian de Montlibert propose de s’arrêter sur ce qu’il qualifie d’« en deçà politique » dans les travaux algériens du jeune Bourdieu. Sous la grande retenue de ses propos à l’époque, celui-ci menait alors un triple combat contre le mépris et l’ignorance, en France comme en Algérie, à l’égard des réalités sociales et culturelles de la région, « contre les modalités dominantes de penser le monde social et ses modalités de transformation » (p. 64) et enfin contre certaines idées politiques risquant selon lui d’obérer l’avenir de cette société complexe. Ce faisant, conclut Christian de Montlibert, « il n’y a donc pas deux “Algérie” dans le travail de Pierre Bourdieu comme on l’a dit un peu vite en séparant ses études sociologiques de ses enquêtes ethnologiques, mais une analyse qui se développe dans ses diverses dimensions pour rendre compte et comprendre la situation d’un peuple algérien dont la richesse des civilisations méritait et justifiait que l’on mette en jeu la connaissance la plus avancée » (p. 79-80). 

  • 3 Celle de ses séminaires à l’École pratique des hautes études, dont les traces sont malheureusement (...)
  • 4 Qui a fait preuve alors d’un agacement et d’une incompréhension qui ne sont pas sans évoquer ceux d (...)

4Un deuxième ensemble de textes revient sur le rapport particulier de Pierre Bourdieu vis-à-vis de l’expression respectivement écrite et orale, avec une préférence incontestable pour la première par rapport à la seconde. Rémi Lenoir éclaire ainsi le contexte de l’édition posthume de ses cours au Collège de France, récemment achevée3. S’ensuit la transcription du discours de réception de la médaille d’or du CNRS par Pierre Bourdieu en 1993, dont Loïc Wacquant détaille après le contexte et les enjeux socio-politiques. De par sa grande timidité, Bourdieu fuyait les honneurs publics et avait d’ailleurs refusé la Légion d’honneur. Il avait néanmoins accepté de recevoir cette distinction qui constituait avant tout une opportunité de renforcer la reconnaissance scientifique de la sociologie – et partant son autonomie –, mais aussi de se livrer à un exercice de mise en abyme critique de la politique du gouvernement d’alors à l’égard de la recherche, représenté sur place par un jeune ministre du nom de François Fillon4

  • 5 Sur le travail de ce dernier, souvent réduit à tort à sa collaboration avec Marcel Mauss, voir nota (...)

5Les contributions suivantes s’intéressent aux lectures d’autres auteurs et autrices par Pierre Bourdieu. Rappelant que ce dernier « a toujours affiché son inscription dans l’histoire de la pensée sociologique, non seulement en ne cessant de se référer à ceux qu’il estimait être les fondateurs de la discipline, Marx, Weber, Durkheim, mais aussi à ceux qui ont contribué à cette magistrale œuvre collective que fût L’Année sociologique, Marcel Mauss, Maurice Halbwachs, Henri Huber5, [François] Simiand » (p. 159), Rémi Lenoir se penche plus particulièrement sur les inspirations puisées chez l’auteur de l’Essai sur le don, qu’il s’agisse de l’articulation entre objectivisme et subjectivisme, de l’incorporation des structures sociales ou encore de l’économie des biens symboliques. Philosophe de formation, Pierre Bourdieu a également été fortement imprégné par cette discipline, et notamment par les écrits de Ludwig Wittgenstein, comme le rappelle Gaspard Fontbonne. Rose-Marie Lagrave pointe au contraire un défaut de lecture, ou en tous les cas de référencement de certains travaux féministes dans La domination masculine, en revenant dans sa contribution non seulement sur les controverses entraînées par la publication de cet ouvrage mais aussi sur sa propre réception, d’abord enchantée puis davantage critique.

  • 6 Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France, 1989-1992, Paris, Seuil-Raisons d’Agir, 20 (...)
  • 7 Pierre Bourdieu, « La double vérité du travail », Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p.  (...)

6Comme toute œuvre de référence, celle de Pierre Bourdieu ne pouvait manquer de faire l’objet d’interprétations multiples et de malentendus, en dépit d’une écriture visant précisément à éviter les raccourcis. Les textes suivants reviennent ainsi sur certains points donnant particulièrement lieu à de telles incompréhensions : Rémi Lenoir, encore lui, montre ainsi que la notion de capital social est loin de se réduire à un amas de relations sociales auquel le sens commun l’assimile souvent, mais peut s’appréhender comme « ce dont tout membre d’un groupe peut bénéficier du fait de son intégration à ce groupe et de l’intégration du groupe » (p. 236). L’auteur montre ainsi comment le concept s’élabore progressivement dès les tout premiers travaux ethnographiques de Pierre Bourdieu, se confronte à d’autres approches, notamment aux États-Unis, et permet ainsi de rendre compte de la définition même des divers groupes sociaux qui coexistent dans une société et des inégalités, au point qu’il faudrait sans doute pour certains parler de capital social négatif (p. 244). Patrick Champagne s’arrête pour sa part sur la question de la domination, en s’appuyant pour ce faire sur une séance du cours de Pierre Bourdieu sur l’État au Collège de France, celle du 21 février 19916, qui lui permet notamment d’insister sur l’importance d’une autre espèce de capital, symbolique cette fois, et le rôle primordial de l’institution étatique dans la génération et la distribution de celui-là. S’ensuit la transcription malheureusement incomplète, du fait d’un défaut d’enregistrement, d’une intervention de Pierre Bourdieu lors d’un colloque d’octobre 2001 portant sur les transformations récentes de l’État en France, dans lequel il développe l’hypothèse qu’il s’agit moins d’une « crise du système administratif ou de l’autorité publique » que d’un « désajustement entre l’habitus des agents qui occupent les postes et l’habitus des publics, des clientèles qui ont à faire avec ces derniers » (p. 281). L’ouvrage reprend ensuite une autre transcription inédite d’un échange à l’occasion des 80 ans des Presses Universitaires de Strasbourg, dans lequel le sociologue insiste notamment sur l’enjeu crucial à ses yeux de l’indépendance de telles structures éditoriales, ce qui explique au passage son propre investissement dans les éditions Raisons d’Agir qu’il a co-fondées. Gérard Mauger revient ensuite sur la manière dont Pierre Bourdieu analysait la domination subie par les classes populaires, et montre ce faisant que les accusations de misérabilisme dont il a pu faire l’objet étaient mal fondées. Rompant avec le messianisme ouvrier d’une lecture marxiste hâtive, Pierre Bourdieu insistait en effet sur la force de la violence symbolique donnant lieu au « paradoxe de la doxa » qui ne cessait de le surprendre, c’est-à-dire le fait que l’ordre social est peu ou prou largement respecté par celles et ceux qui n’y ont pourtant pas intérêt. Il pointait également la double vérité des pratiques populaires, à l’instar de celle du travail7, impliquant simultanément résistance et soumission, et invitant ce faisant à dépasser cette alternative. En clôture de ce volume, Louis Pinto vient pour sa part clarifier utilement en quoi la sociologie de Pierre Bourdieu peut être qualifiée de critique. Il rappelle ce faisant que le terme revêt plusieurs acceptions et que la discipline ainsi que la concevait Pierre Bourdieu constituait une critique à la fois de la raison savante, des apparences et de l’ordre savant, avant de dissiper quelques malentendus à propos de ce à quoi renvoie fréquemment le label de « sociologie critique ». Il s’agit en fin de compte d’un pléonasme, tant « c’est souvent d’un même mouvement que la sociologie révèle le contraste entre le savoir objectif et les apparences de connaissance et qu’elle exerce des effets proprement politiques de contre-violence symbolique » (p. 332). De ce point de vue, nul sans doute mieux que Pierre Bourdieu a su montrer par son travail même combien la sociologie constituait en même temps une discipline scientifique exigeante et nécessitant une véritable autonomie, et combien elle revêtait par-là même des effets éminemment politiques. Et ce n’est pas qu’une question de points de vue…

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Notes

1 A titre d’exemple, on peut mentionner l’ouvrage récent de Gérard Mauger, Avec Bourdieu. Un parcours sociologique, Paris, PUF, 2023 ; compte rendu de Hadrien Le Mer pour Lectures : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/61001.

2 Sur cette histoire dans l’histoire mal connue des déplacements et expropriations forcés de populations durant la guerre d’Algérie, voir notamment le remarquable ouvrage de Fabien Sacriste, Les camps de regroupement forcés en Algérie, Paris, Presses de Sciences-po, 2022.

3 Celle de ses séminaires à l’École pratique des hautes études, dont les traces sont malheureusement parcellaires, est encore en chantier. Voir cet avant-goût avait alors été publié dans la revue fondée par le sociologue : Pierre Bourdieu, « Séminaires sur le concept de champ, 1972-1975. Introduction de Patrick Champagne », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 200, 2013, p. 4-37.

4 Qui a fait preuve alors d’un agacement et d’une incompréhension qui ne sont pas sans évoquer ceux de l’actuelle ministre de la Culture française Rima Abdul-Malak face au discours de Justine Triet recevant la Palme d’or du dernier festival de Cannes. Voir William Audureau et Manon Romain, « Peut-on dire qu’“Anatomie d’une chute” est une Palme d’or "subventionnée" ? », Le Monde.fr, 29 mai 2023 [En ligne].

5 Sur le travail de ce dernier, souvent réduit à tort à sa collaboration avec Marcel Mauss, voir notamment François-André Isambert, « Henri Hubert et la sociologie du temps », Revue française de sociologie, n° 20-1, 1979, p. 183-204

6 Pierre Bourdieu, Sur l’État. Cours au Collège de France, 1989-1992, Paris, Seuil-Raisons d’Agir, 2012, p. 300-324.

7 Pierre Bourdieu, « La double vérité du travail », Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, 1997, p. 241-244.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Igor Martinache, « Simon Borja, Christian de Montlibert (dir.), Pierre Bourdieu. Points de vue », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 28 juin 2023, consulté le 19 juillet 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/61685

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Rédacteur

Igor Martinache

Maître de conférences à l’Université de Paris-Nanterre.

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Droits d’auteur

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