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Sylvie Denoix et Hélène Renel (dir.), Atlas des mondes musulmans médiévaux

Enki Baptiste
Atlas des mondes musulmans médiévaux
Sylvie Denoix, Hélène Renel (dir.), Atlas des mondes musulmans médiévaux, Paris, CNRS, 2022, 382 p., ISBN : 978-2-271-13949-8.
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Texte intégral

  • 1 Kennedy Hugh (ed.), An Historical Atlas of Islam, Leyde, Brill, 2002.
  • 2 Kettermann Günter et Khoury Adel Theodor, Atlas zur Geschichte des Islam, Darmstadt, Wissenschaftli (...)
  • 3 Dupont Anne-Laure, Atlas de l’Islam : lieux, pratiques et idéologie, Paris, Autrement, 2018.

1Cet ouvrage est le fruit d’un travail collectif mené à l’initiative de chercheures et chercheurs de l’UMR 8176 Orient & Méditerranée. 61 auteurs ont été mobilisés pour la réalisation de 200 cartes. Le résultat est remarquable. Cet atlas vient combler un manque : jusqu’à présent, l’ouvrage de référence en la matière était celui dirigé par Hugh Kennedy, paru chez Brill en 20021. Outre qu’il commençait à dater, il n’était pas spécifiquement dédié aux mondes musulmans médiévaux mais couvrait également les périodes modernes et contemporaines. L’année précédente, un autre atlas avait été publié en allemand, mais avait connu une diffusion bien plus restreinte2. Enfin, il faut également rappeler la publication, en 2018, de l’Atlas de l’Islam par Anne-Laure Dupont3. Mais là encore, le Moyen Âge n’y occupait qu’une place secondaire, l’auteure étant spécialiste du monde contemporain.

2La parution de ce travail est donc un événement dans le champ concerné et ce nouvel atlas fournira aux chercheurs travaillant sur les mondes musulmans médiévaux un outil précieux. Il s’avérera également précieux pour les enseignants du secondaire, qui disposeront désormais d’une référence solide, en langue française et contenant un vaste échantillon de cartes de très grande qualité, systématiquement accompagnées d’un support textuel venant compléter et documenter les phénomènes historiques représentées par la carte. A fortiori, l’ouvrage dispose d’un très riche glossaire (p. 326-332) qui aidera les moins familiers des termes techniques arabes restitués en translittération. Le choix a été fait néanmoins de franciser le plus possible les toponymes, rendant confortable la consultation de l’ouvrage. On appréciera également la présence d’un index (ce qui est souvent fastidieux à faire pour un atlas et donc rarement réalisé) qui permet de cibler un espace, un lieu, un personnage et d’aller au-delà d’une table des matières dont on relèvera la grande clarté du fait des titres explicites choisis pour chacun des dossiers. Enfin, il faut ici rendre hommage à la qualité des notices accompagnant, explicitant et commentant les cartes, qui permettent de contextualiser le propos et qui sont parfois complétées par de brefs extraits de sources traduits en français. L’ensemble rend chaque dossier très accessible, facile à parcourir et aisé à exploiter, mais permet également de dessiner une trame thématique et/ou chronologique au sein des chapitres.

3L’ouvrage se décline autour de sept chapitres thématiques qui ont chacun été confiés à un ou plusieurs chercheurs et sont sobrement introduits par une courte notice de cadrage. On pourrait ici regretter le choix très parisiano-centré des directrices et directeurs d’axes, même si cela fait sens dans la mesure où le projet était porté depuis l’UMR parisienne et que ces choix sont contrebalancés par la grande diversité des contributeurs à l’intérieur de chaque chapitre. Dans l’introduction, les axes choisis pour la réalisation de cet ouvrage sont expliqués de manière convaincante. Cet atlas n’a pas une prétention d’exhaustivité ni dans l’équilibre dans les régions traitées ni dans celui des périodes abordées (p. 11). En revanche, il vise à mettre en lumière des travaux récents et à rendre compte sous forme cartographique des résultats obtenus. En cela, il est donc assez représentatif de l’état actuel de la recherche sur les mondes musulmans médiévaux et des orientations heuristiques qui la gouvernent. Cela se manifeste dès les premières pages, lorsque vient le temps de cadrer l’espace traité et de sa diversité : les éditrices ont ainsi fait le choix (désormais consensuel) de parler des mondes musulmans afin d’éviter tout procès en essentialisme. Mais à ces interrogations sur de cette variété des pratiques politiques, économiques, religieuses et linguistiques répond une quête de certains facteurs d’unité (p. 8-9). C’est donc une perspective résolument globale qui est adoptée.

  • 4 Nef Annliese et Tillier Mathieu (éd.), Le polycentrisme dans l’Islam médiéval : les dynamiques régi (...)

4Contrairement à ce qui serait attendu, le premier chapitre ne s’ouvre pas avec un cadrage événementiel. Consacré aux représentations cartographiques du monde issues des espaces islamisés, il est une invitation à réfléchir à la subjectivité de ces dites représentations et à contempler autrement la manière de visualiser les terres connues à l’époque médiévale. On y trouvera compilées une multitude de magnifiques cartes, depuis celle d’al-Khwārizmī (première moitié du ixe siècle) jusqu’à celle d’al-Qazwīnī (m. 1340) en passant par de sublimes cartes des contrées musulmanes produites en contexte chrétien (l’Atlas catalan) ou chinois (La mer d’Arabie de Mao Kun, xve siècle). La deuxième partie (p. 45-105) est régie par une progression chronologique et propose une vaste fresque de l’histoire islamique depuis l’époque préislamique jusqu’à l’expansion ottomane au xve siècle. Un intérêt particulier est accordé aux dynamiques de fragmentation de l’Empire et à la diversité des systèmes politiques, économiques, religieux et linguistiques qui prévaut au Moyen Âge. Plusieurs pages sont dédiées à l’histoire du Maghreb, consacrant le renouveau historiographique majeur de ces dernières années sur l’histoire de cet espace longtemps considéré comme périphérique. Les recherches menées en France sur la région ont conduit à sortir du paradigme bagdado-centré pour analyser l’autonomisation de ces régions au prisme du polycentrisme4. De même, on appréciera la richesse des cartes consacrées aux dynamiques des espaces kurdes et centrasiatiques dans les derniers siècles du Moyen Âge.

5Le chapitre 3 (p. 107-163) se penche sur la question de l’urbanité et ambitionne de renouveler la perception orientalisante de la « ville islamique » telle qu’elle s’est développée dans l’historiographie de la première moitié du xxe siècle. L’idée qu’un modèle unique de ville prévaudrait, désormais battue en brèche, fait l’objet d’une critique au prisme de cartes qui mettent en exergue la diversité des formes urbaines. Il ressort toutefois que la ville fut le lieu d’expression par excellence du pouvoir, qui fit de la polis le théâtre de sa puissance, notamment par le biais du système du waqf (ou ḥabūs) (p. 130). Par conséquent, on n’est pas surpris de voir de nombreuses cartes dédiées à Bagdad ou au Caire, métropoles sur lesquelles les historiens sont désormais bien renseignés. Mais plutôt que de présenter la ville comme un ensemble sclérosé et figé par le temps, ce sont plutôt les dynamiques et les évolutions du tissu urbain qui intéressent les auteurs. Les dernières pages du chapitre passent en revue les principaux systèmes défensifs dont on a retrouvé des traces. Ces préoccupations pour la ville recoupent à bien des égards celles des trois chapitres qui suivent, respectivement consacrés aux lieux de dévotion (p. 165-215), aux activités commerciales (p. 217-245) et aux réseaux d’échange (p. 247-289). Dans le premier nommé, la question des madrasas et de leur impact sur la cité fait l’objet d’une analyse, de même que la place de la mosquée et des institutions religieuses. L’accent est mis sur la diversité des pratiques et des appartenances confessionnelles. Sans se limiter à la problématique des institutions, les auteurs se penchent aussi sur la circulation du savoir à travers les réseaux. Cette question sert de trait-d’union avec le chapitre 6, dans lequel il est question des itinéraires commerciaux. L’image d’ensemble qui ressort est celle d’un vaste empire parsemé des comptoirs et de carrefours destinés à accueillir les marchands et leurs marchandises. Ces pôles d’échange – souvent des villes – étaient connectés à leurs arrière-pays où étaient produites les richesses pour l’exportation. Les cités devenaient ainsi le réceptacle de ces circulations et des lieux de transformation des données échangées. C’est le sujet central du chapitre 5, où une attention particulière est accordée à l’artisanat et à l’organisation spatiale des activités commerciales dans les cités islamiques. Le dernier chapitre est consacré aux enjeux géopolitiques internes et externes. La thématique de la frontière occupe une place importante et est examinée au prisme des exemples andalou, nubien et des régions septentrionales de la Syrie abbasside. Les dernières cartes sont consacrées à la diplomatie. Elles permettent de sortir d’une logique binaire d’affrontement entre un bloc chrétien et un autre musulman, en mettant en lumière l’émergence de codes partagés et de pratiques de la négociation reposant sur le pragmatisme.

6L’une des forces de cet atlas est l’articulation de cartes multiscalaires, rendant compte des dynamiques religieuses tant à l’échelle de l’Empire, d’une région ou d’une cité. L’un des intérêts est également que les cartes répercutent les résultats de recherches récentes voire en cours. Croisant données archéologiques, matérielles et textuelles, les cartes cherchent à éclairer les dynamiques inhérentes aux mondes musulmans médiévaux. Cela dit, comme tout excellent ouvrage, cet atlas n’est pas exempt de quelques critiques. Dans le chapitre 4, les pages introductives regrettent à juste titre l’analyse de l’histoire islamique au prisme d’une binarité sunnite-chiite souvent trop prégnante. Pourtant, l’atlas dans son ensemble ne s’extrait que rarement de cette dichotomie. Seul le soufisme fait parfois l’objet d’une attention particulière. Muʿtazilisme, zaydisme ou ibāḍisme sont oubliés, renvoyés à l’état de groupes minoritaires sur lesquels les recherches en cours sont pourtant fécondes. On aurait apprécié, par exemple, que les foyers de révolte kharijites soient cartographiés, de même que les imamats ibāḍites ou ṣufrites dans le Maghreb des viiie-xe siècles. Des choix dans l’équilibre aréal des représentations géographiques ont également été faits. On appréciera l’importance donnée à l’Asie centrale. À l’inverse, le Maghreb occupe une place plutôt secondaire, tandis que, plus spécifiquement, l’Arabie de l’est n’existe pas. À cet égard, la carte de l’Arabie p. 53 est surprenante : tout le versant omanais de la péninsule a été coupé, comme si ces espaces n’avaient eu aucune histoire. Il en va de même pour la carte des itinéraires du ḥajj dans l’Arabie du sud, qui se concentre sur le seul Yémen (p. 179). Cela n’ôte rien à la qualité remarquable de ce travail qui fera date. Étudiants, enseignants et chercheurs sont désormais dotés de l’outil indispensable pour comprendre l’histoire complexe des mondes musulmans médiévaux et se repérer dans l’immensité d’un empire caractérisé par une diversité de pratiques exceptionnelle.

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Notes

1 Kennedy Hugh (ed.), An Historical Atlas of Islam, Leyde, Brill, 2002.

2 Kettermann Günter et Khoury Adel Theodor, Atlas zur Geschichte des Islam, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 2001.

3 Dupont Anne-Laure, Atlas de l’Islam : lieux, pratiques et idéologie, Paris, Autrement, 2018.

4 Nef Annliese et Tillier Mathieu (éd.), Le polycentrisme dans l’Islam médiéval : les dynamiques régionales de l’innovation, Annales islamologiques, 45, 2011.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Enki Baptiste, « Sylvie Denoix et Hélène Renel (dir.), Atlas des mondes musulmans médiévaux », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 30 mai 2023, consulté le 23 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/61349

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Rédacteur

Enki Baptiste

Doctorant à l’Université Lumière Lyon 2 (CIHAM UMR 5648) et associé au CEFREPA (USR 3141), Enki Baptiste est historien et arabisant. Il travaille sur l’histoire de l’Arabie et du Moyen-Orient au début de l’islam.

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