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Alexis Louvion, Des salariés sans patrons ?

Sophie Louey
Des salariés sans patrons ?
Alexis Louvion, Des salariés sans patrons ?, Paris, La Dispute, coll. « Travail et salariat », 2023, 215 p., ISBN : 978-2-84303-326-1.
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Texte intégral

  • 1 Louvion Alexis, Blanchir les zones grises de l’emploi : le portage salarial, extension ou détournem (...)

1En 1999, on compte en France une vingtaine d’entreprises de portage salarial. En 2020, elles sont plus de 300. Comment expliquer un tel déploiement ? Qui sont les porteurs de ce modèle ? Qui sont les portés qui utilisent ce modèle ? À la fois salariés et indépendants, les « portés » des entreprises de portage salarial composent une énigme. Comment peut-on conjuguer ces deux positions a priori antagonistes ? Cette configuration d’emploi, entre salariat et indépendance, est l’objet d’une enquête menée par Alexis Louvion entre 2016 et 2019 et ayant conduit à une thèse1 dont l’ouvrage est issu.

  • 2 Bernard Sophie, Le nouvel esprit du salariat, Presses Universitaires de France, 2020.

2À une telle énigme, l’ouvrage propose une réponse divisée en 5 chapitres. Alexis Louvion expose dans une introduction les contours du portage salarial. Ce dernier permet à des individus d’accéder au statut de salarié, par un contrat de travail, et ainsi de bénéficier de droits salariaux. Le contrat est signé entre d’une part un individu (le porté) et d’autre part une entreprise (une entreprise de portage salarial). L’entreprise garantit à son porté une gestion administrative de toutes les tâches inhérentes au système (par exemple la génération du bulletin de salaire) et, en échange, elle ponctionne une partie du chiffre d’affaires (en moyenne 10 %). Bien que salarié, le « porté » n’a pas de lien de subordination avec l’entreprise qui l’emploie et il doit lui-même trouver ses tâches de travail. Plus encore, il est client de cette société dont il attend des services autant que celle-ci attend de ses portés qu’ils génèrent des revenus. Le portage salarial est ainsi inscrit « au carrefour de l’indépendance et du salariat » (p. 11) et revient à questionner ce que Sophie Bernard désigne comme « le nouvel esprit du salariat » et qui se caractérise notamment par une individualisation et une variabilité des rémunérations2.

  • 3 L’auteur décrit précisément une fusion entre deux organisations patronales qui va permettre de faci (...)

3Les deux premiers chapitres sont consacrés à la genèse du portage salarial, qui est créé en 1984. Ces chapitres s’appuient sur des analyses d’archives, textes juridiques ainsi que des entretiens menés avec des fondateurs du dispositif et des participants aux négociations qui en sont à l’origine. Le contexte économique et politique des années 1980 conduit à la mise à l’agenda du chômage comme un problème public nécessitant dès lors une action publique. Le dispositif de portage salarial est défendu par Jean-Louis Gilbert, présenté comme « l’inventeur » du dispositif (p. 29), comme une réponse à une partie de ce problème. Cet ingénieur, diplômé de Centrale, connait une carrière linéaire jusqu’à être touché par le chômage. Il entreprend, pendant cette période, de fonder une association en mobilisant son réseau de connaissances (d’autres ingénieurs). Ils créent alors l’Association pour la valorisation des relations avec les professionnels (AVARAP) qui accompagne des cadres à la recherche d’un emploi. L’AVARAP n’organise pas seulement des formations, elle est aussi un espace de mobilisation. Bien que ses bénéficiaires - des cadres expérimentés - trouvent des missions de travail, ils sont réfractaires à l’entrée dans l’indépendance notamment dans l’objectif de maintenir, ou de ne pas perdre de droits sociaux. Le système du portage salarial apparaît ainsi comme pourvoyeur d’un statut protecteur que ses promoteurs vont s’attacher à défendre. Alexis Louvion analyse dès lors, dans le second chapitre, les conditions d’acceptation d’un tel dispositif qui charrie à la fois le modèle du salariat et à la fois celui de l’indépendance. Le portage salarial, dans sa forme aboutie, résulte d’une négociation se tenant surtout dans les années 2000 entre le patronat3 et les organisations syndicales de salariés. L’objectif des organisations syndicales, pour lesquelles « l’entrepreneuriat constitue une figure repoussoir » (p. 78) est de défendre autant que faire se peut ce que le statut de salarié. Le portage salarial bénéficie aussi d’un soutien du gouvernement qui permet une adoption par ordonnance en 2015 et évite dès lors un passage – présagé comme potentiellement conflictuel – à l’Assemblée Nationale.

  • 4 Sur ce point voir : Salman Scarlett, Aux bons soins du capitalisme, Presses de Sciences Po, 2021.

4Les deux chapitres suivants de l’ouvrage reposent sur les entreprises de portage salarial et ceux qui les font vivre : les portés. Ils s’appuient sur des observations menées dans ces entreprises ainsi que des entretiens réalisés avec des travailleurs de ces structures (des directeurs, des conseillers, des agents administratifs) et des portés. Le troisième chapitre expose les façons dont ces structures fonctionnent. Ces entreprises lucratives font partie d’un marché nécessitant de convaincre des services qu’elles proposent afin d’attirer des portés et, surtout, des « bons » portés, c’est-à-dire des individus qui produiront du chiffre d’affaires. Les services proposés permettent d’attirer mais aussi de fidéliser des portés dans un espace de plus en plus concurrentiel. Une « relation marchande » (p. 89) unit ainsi les entreprises aux portés. Alexis Louvion analyse les rouages de certains bricolages montrant bien combien le dispositif permet de jouer de certaines flexibilités renvoyant à des contournements du droit du travail. Par exemple, le comptage et la formalisation du temps de travail apparaissant sur les fiches de paie est le résultat d’arrangement comptable stratégique pour correspondre au droit (p. 99). Les portés se forment, ou confirment certaines de leurs ressources, à entreprendre en suivant des formations consacrées à la gestion du temps ou encore au démarchage commercial4.

5Le quatrième chapitre distingue trois figures modèle de portés qui ont cependant pour trait commun d’être critiques envers le salariat (les rapports hiérarchiques, les avancées dans les carrières, les pénibilités) et défendeur de l’indépendance. Ces trois figures sont : les consultants experts, les entrepreneurs de la débrouille et les piéçards modernes. Les consultants experts sont les figures les plus stables. Diplômés d’un bac+5, ce sont surtout des ingénieurs. Leurs trajectoires sont marquées par des sorties du salariat par une rupture conventionnelle ou un licenciement économique. Ils ont un nombre de clients plutôt réduit et des tâches consacrées permettant de ne pas multiplier les démarchages. Les entrepreneurs de la débrouille tout comme les piéçards modernes sont souvent sortis du salariat par la démission ou la rupture conventionnelle. Le démarchage de clients, plus ou moins couronné de succès, occupe une partie de leur activité quotidienne. Leurs profils divergent néanmoins car les piéçards modernes occupent des activités plus spécialisées que celles des entrepreneurs de la débrouille qui multiplient les tâches pour composer leurs revenus. Les entrepreneurs de la débrouille ont par ailleurs opéré une conversion professionnelle en devenant portés alors que pour les piéçards, il s’agit de prolonger et reproduire des activités et expertises qui étaient déjà menées avant.

  • 5 Par exemple sur l’autoentrepreneuriat et l’accession à la propriété voir : Abdelnour Sarah et Lambe (...)

6Enfin, le cinquième chapitre, prolongé par une conclusion, met en exergue la dimension politique du dispositif en discutant les enjeux d’un tel dispositif. Les individus, par leurs expériences de portage salarial, font l’acquisition d’un « esprit du portage salarial » (p. 167) qui repose sur une dilution du salariat et de tous ses piliers (temps de travail, lien de subordination, etc.) autant qu’il s’inscrit dans une dimension entrepreneuriale. Le porté « achète son appartenance au salariat » (p. 209). L’expérience du portage salarial est ainsi socialisatrice d’une entreprise de soi. Ce résultat inscrit cette enquête dans une série de travaux permettant de finement éclairer les processus, diffusions et effets du modèle de l’entreprise de soi5 auquel le portage salarial correspond parfaitement.

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Notes

1 Louvion Alexis, Blanchir les zones grises de l’emploi : le portage salarial, extension ou détournement des institutions salariales ?, Thèse de doctorat en Sociologie, Université Paris Dauphine, 2019.

2 Bernard Sophie, Le nouvel esprit du salariat, Presses Universitaires de France, 2020.

3 L’auteur décrit précisément une fusion entre deux organisations patronales qui va permettre de faciliter les négociations avec les organisations syndicales.

4 Sur ce point voir : Salman Scarlett, Aux bons soins du capitalisme, Presses de Sciences Po, 2021.

5 Par exemple sur l’autoentrepreneuriat et l’accession à la propriété voir : Abdelnour Sarah et Lambert Anne, « « L’entreprise de soi », un nouveau mode de gestion politique des classes populaires ? », Genèses, n°95, 2014, p. 27-48.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sophie Louey, « Alexis Louvion, Des salariés sans patrons ? », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 26 mai 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/61339

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Rédacteur

Sophie Louey

Sociologue diplômée de l’Université de Picardie Jules Verne, Sophie Louey est membre associée du CURAPP-ESS (UMR 7319) et du Centre d’études de l’emploi et du travail (CNAM). Elle est spécialiste du petit patronat et des organisations patronales.

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