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Martina Avanza, Jonathan Miaz, Cécile Péchu, Bernard Voutat (dir.), Militantismes de guichet : perspectives ethnographiques

Amélie Corbel
Militantisme de guichet
Martina Avanza, Jonathan Miaz, Cécile Péchu, Bernard Voutat (dir.), Militantisme de guichet. Perspectives ethnographiques, Lausanne, Antipodes, coll. « Le livre politique Crapul », 2023, 406 p., EAN : 9782889012282.
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Texte intégral

1Soutenir des individus confrontés à des difficultés auprès de leur bailleur, de leur patron ou de l’administration migratoire, écouter leur détresse, leur prodiguer des conseils juridico-sociaux : toutes ces activités militantes ont en commun de recourir au guichet, un dispositif par lequel une organisation associative ou militante « prend en charge des problématiques individuelles liées à une cause spécifique » (p. 11). Le présent ouvrage analyse ce « militantisme de guichet » en tant que modalité de l’action collective, s’intéressant à l’articulation entre prestation de services individualisés et poursuite de la cause collective. Il se démarque ainsi des travaux existants en sociologie des mouvements sociaux qui ont eu tendance à délaisser cet objet d’étude à la faveur de modes d’action plus protestataires.

2Cet ouvrage se compose de trois chapitres collectifs (introduction, méthodologie, conclusion) – dont on soulignera d’emblée la qualité – et de neuf contributions individuelles. Qu’ils soient politistes ou sociologues, les auteurs s’inscrivent tous dans la sociologie des mouvements sociaux et, pour plusieurs d’entre eux, dans la sociologie du droit. Autre point commun à leurs travaux : l’usage de la méthode ethnographique, dont les « ficelles du métier », telles qu’appliquées au militantisme de guichet, sont exposées dans un chapitre consacré. Les contributions individuelles sont structurées selon une division thématique des causes défendues : le logement, l’aide aux migrants, le travail et les enjeux de genre. Les problématiques traitées étant transversales à l’ensemble des contributions, nous ne reprendrons pas ici cette structure et reviendrons sur les principaux apports de l’ouvrage.

3Le premier d’entre eux consiste à analyser la manière dont les guichets militants contribuent à l’action collective. Prenant l’exemple des consultations juridiques, plusieurs chapitres montrent comment la mobilisation du droit peut agir sur les rapports de pouvoir en faveur du public cible, souvent en situation de forte dépossession. Les actions juridiques engagées par les associations permettent a minima de faire appliquer le droit. Dans son étude d’associations de soutien aux réfugiés, Jonathan Miaz explique comment la stratégie de « guérilla juridique » (p. 135 et 160), soit la contestation massive des décisions de l’administration migratoire, contraint l’étendue du pouvoir discrétionnaire de cette dernière. Plus rarement, l’arme du droit peut aussi conduire à des évolutions jurisprudentielles, le guichet juridique contribuant alors à faire évoluer le droit dans le sens de la cause. Les interactions aux guichets militants sont aussi analysées à l’aune de leur potentiel de politisation des bénéficiaires. Sur des objets d’étude aussi divers que les conflits au travail (Charles Berthonneau), les violences domestiques (Pauline Delage) ou les droits des pères après une rupture conjugale (Fiona Friedli), les contributions montrent que les associations fournissent au public se présentant au guichet des cadres d’interprétation de nature politique (exploitation capitaliste, inégalités femmes-hommes, discriminations à l’encontre des pères, etc.). Les guichets répondent enfin à des objectifs militants plus directement pragmatiques, comme le recrutement de membres ou l’obtention de financements nécessaires au fonctionnement de l’association. Fiona Friedli, dans son étude d’une organisation de défense de la cause des pères, explique comment les récits partagés aux guichets militants – ici, des permanences collectives prenant la forme de réunions mensuelles entre pères séparés – constituent une source d’expertise de terrain qui permet d’asseoir la légitimité du mouvement dans l’espace public.

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  • 2 Concept formulé par la politiste Evelyn Z. Brodkin. Pour une explication du concept en français, vo (...)

4Second apport de l’ouvrage : mettre en évidence les tensions pouvant découler de cette prise en charge individualisée dans la poursuite de la lutte collective. Dans son étude d’une association de défense des locataires, Marie Métrailler montre que la satisfaction immédiate des demandes de bénéficiaires peut prendre le pas sur d’autres considérations en lien avec la poursuite des objectifs politiques de l’association, une tendance accentuée par le profil des guichetiers qui, en accord avec leur éthos professionnel de juriste, accordent la priorité à l’efficacité des démarches juridiques engagées. Ce cas de figure, que l’on retrouve à des degrés divers pour les autres guichets juridiques, illustre la notion de « tyrannie du singulier », phénomène par lequel la mobilisation du droit, lorsqu’elle conduit à négocier au cas par cas le sort des victimes, tend à inhiber la montée en généralité des griefs1. L’ambivalence du dispositif de guichet comme moyen d’action collective se manifeste également dans les pratiques de sélection des bénéficiaires, pourtant contraires aux objectifs militants. Entre limites propres à l’usage militant du droit, qui nécessite de circonscrire la défense juridique aux catégories de droit positif, et ressources réduites des associations, nombreuses sont les organisations devant sélectionner leurs bénéficiaires sur critère d’efficacité. Ce travail suppose d’anticiper les normes juridico-administratives en vigueur et amène les associations à jouer malgré elles un rôle de gatekeeper dans l’accès au droit. Plusieurs auteurs (Jonathan Miaz, Pauline Delage) font à ce propos un rapprochement avec les street-level organizations2, ces acteurs, publics comme privés, qui participent à la réalisation d’une politique publique en interaction – potentiellement conflictuelle – avec les autorités publiques (p. 156).

5La richesse de l’ouvrage est d’aller au-delà de ce constat d’ambivalence du guichet. Si chaque contribution prend soin d’éviter les généralisations hâtives sur les effets du dispositif, c’est véritablement la pluralité des cas d’étude qui permet de distinguer ce qui relève du dispositif lui-même de ce qui relève davantage de son mode d’appropriation par les associations ou de facteurs exogènes. L’attention accordée à la matérialité des guichets étudiés (organisation spatiale des lieux, modalités d’accès et d’accueil, etc.) montre en effet la pluralité des modes d’appropriation du dispositif. Selon les organisations, la distance affichée à l’égard des caractéristiques du guichet administratif est plus ou moins marquée : là où certaines associations proposent le café au public reçu, instaurent le tutoiement et placardent leurs locaux d’affiches militantes, d’autres choisissent d’instaurer le vouvoiement et rationalisent le guichet au moyen d’un système de prise de rendez-vous. Comme l’explique Pierre-Edouard Weill dans son analyse de la mise en œuvre de la loi DALO, cette appropriation différenciée du guichet dépend pour beaucoup du degré préalable d’institutionnalisation des associations et donc de leur proximité à l’égard des pouvoirs publics : les associations les plus institutionnalisées sont aussi celles qui cherchent le plus à rationaliser leurs activités de guichet. À l’inverse, les associations les plus contestataires mènent tout un travail de mise à distance du modèle de guichet administratif de manière à éviter de reproduire les pratiques de contrôle social qui s’y observent, à se rapprocher des bénéficiaires et à prévenir les risques de « dépolitisation » du guichet militant. L’organisation de défense des sans-papiers étudiée par Xavier Dunezat a ainsi adopté une structure bicéphale alliant étroitement une permanence juridique à un collectif politique, de même qu’elle a aménagé ses modalités d’accueil du public : l’accueil collectif est privilégié sur un système de référent individuel et le recours au droit peut être délaissé au profit d’un mode d’accompagnement plus conflictuel, comme l’organisation d’une mobilisation. Les contributions rappellent enfin que les effets du guichet comme dispositif militant dépendent aussi de facteurs exogènes. Pour ne prendre qu’un exemple, la professionnalisation du personnel de guichet n’est pas automatique mais résulte largement de facteurs tels que le mode de financement de l’association, la sophistication du droit ou encore la pression du nombre de demandeurs.

6L’ouvrage porte également une réflexion sur les bornes de ce qui relève du politique et du militant. Au départ de cette réflexion, l’exclusion du militantisme de guichet des objets d’étude légitimes de la sociologie des mouvements sociaux, ce mode d’action étant rapproché d’une démarche caritative plutôt que militante. Il est d’ailleurs intéressant de voir que les chercheurs ne sont pas les seuls à déconsidérer le guichet comme mode d’action collective : c’est aussi le cas de certaines des organisations militantes étudiées, comme le mouvement italien pro-life (Martina Avanza). Au contraire, les contributions montrent la nature potentiellement politique de ce mode d’action non protestataire. Face à un public particulièrement fragilisé, écouter et prendre soin sont autant d’actions qui favorisent l’empowerment des bénéficiaires. L’approche par le militantisme de guichet permet ainsi de rendre visible la dimension politique de ce travail de care (Charles Berthonneau, Pauline Delage).

7Si cet ouvrage s’insère aussi bien dans la sociologie des mouvements sociaux que dans les travaux sur les usages militants du droit, il intéressera aussi la sociologie de l’action publique. En effet, plusieurs contributions mettent en évidence une intensification des activités associatives de guichet suite à l’externalisation de ce qui relevait jusqu’alors de prérogatives administratives, que ce soit par la mise en place de dispositifs formalisés (Pierre-Edouard Weill, Jonathan Miaz) ou par un désengagement plus diffus de l’État à l’égard de la prise en charge de la misère sociale (Emmanuel Pierru, Martina Avanza).

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Notes

1 Agrikoliansky Éric, « Usages choisis du droit : le service juridique de la ligue des droits de l’homme (1970-1990) : entre politique et raison humanitaire », Sociétés contemporaines, vol. 52, n° 4, 2003, p. 81.

2 Concept formulé par la politiste Evelyn Z. Brodkin. Pour une explication du concept en français, voir : Brodkin Evelyn Z. et Baudot Pierre-Yves, « Les agents de terrain, entre politique et action publique », Sociologies pratiques, vol. 24, n° 1, 2012, p. 10-18.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Amélie Corbel, « Martina Avanza, Jonathan Miaz, Cécile Péchu, Bernard Voutat (dir.), Militantismes de guichet : perspectives ethnographiques », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 27 avril 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/60946

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