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Olivier Voirol (dir.), « Résonance et communication », Réseaux, n° 235, 2022

Jean-Marie Pierlot
Résonance et communication
Olivier Voirol (dir.), « Résonance et communication », Réseaux, vol. 40, n° 235, octobre-novembre 2022, 248 p., Paris, La Découverte, ISBN : 9782348076039.
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Texte intégral

1La revue Réseaux Communication-technologie-société est résolument pluridisciplinaire dans son approche de la communication et ses contributeurs alternent recherches théoriques et de terrain. Olivier Voirol, coordinateur de cette livraison, spécialiste de l’École de Francfort, a traduit plusieurs textes importants d’Axel Honneth et d’Hartmut Rosa. Il effectue ici une présentation approfondie des différentes contributions à la discussion autour des propositions d’Hartmut Rosa sur la « résonance » comme relation vivante et vibrante au monde.

2Le dossier s’ouvre sur une contribution du philosophe canadien Charles Taylor, dont les recherches sur Les sources du moi éclairent la formation de l’identité dans le monde moderne. Il questionne dans son texte, « Résonance et théorie critique », les conditions permettant d’avoir la capacité d’agir au-delà de sa zone de confort ou de familiarité. « La condition réelle de l’ouverture consiste en une capacité à percevoir et à être touché par ce qui était auparavant inconnu » (p. 53). Mais nos valeurs ou principes fondamentaux doivent-ils faire appel au raisonnement ou aux sentiments ? Taylor se prononce sur l’importance d’être à l’écoute de nos émotions pour construire une vie bonne. Il rejoint ici la théorie de la résonance d’Hartmut Rosa, donnant une place à « l’assimilation du monde » plutôt qu’à une « appropriation du monde ». Un des apports majeurs de la théorie de la résonance, souligne Taylor, est « qu’elle nous aide à identifier les sources et les dimensions de résonance essentielles à la vie bonne, allant des besoins du corps […] aux relations avec la nature, la société, les autres ainsi qu’aux sources d’évaluation forte » (p. 57). Taylor se réfère ensuite au langage des poètes romantiques pour montrer comment celui-ci constituait une réponse à l’affaiblissement, dans notre civilisation, de « la sensation de vivre dans un cosmos significatif sur le plan éthique ». Il s’attarde plus longuement sur les poèmes de Baudelaire évoquant le spleen. Le plaidoyer de Baudelaire pour un temps qu’il vaut la peine de vivre peut être lu comme une critique de la volonté d’appropriation du monde par une organisation seulement rationnelle de la société. Le contact avec la poésie, conclut Taylor, « redonne un sens aux expériences que nous vivons » (p. 70).

3Suit un texte important d’Hartmut Rosa, intitulé « Résonance démocratique ou mondes vécus cloisonnés » . Il rencontre la problématique de la communication sociale par ses « réflexions sur les transformations de l’espace public au XXIe siècle à partir de la théorie de la résonance ». Rosa part de la conception habermassienne de l’opinion publique, qui garantit que les décisions politiques soient soumises au préalable à la négociation entre les citoyens et l’État, selon un échange axé sur la raison communicationnelle conduisant au meilleur argument.

4Hélas, suite à la montée du populisme à l’échelle mondiale, depuis le Brexit et l’élection controversée de Trump jusqu’aux représentations politiques de divers leaders populistes au Brésil, en Inde, aux Philippines ou en Europe, « il ne semble pas rester grand-chose aujourd’hui de cet optimisme dont Habermas s’est fait l’émissaire, avec d’autres […] dans les années 1990 » (p. 76). Rosa observe que les réseaux sociaux jouent désormais un rôle accru dans les processus électoraux (cf. le scandale Cambridge Analytica). La culture de la communication publique et de la formation de l’opinion s’est transformée de manière rapide et radicale à l’ère de Twitter et de Facebook.

  • 1 Nancy Love, Musical Democracy, Albany, Suny Press, 2006.

5Comment l’élaboration de processus de décision authentiquement démocratiques peut-elle être envisagée aujourd’hui ? Pour Rosa, un espace public actif au sein d’une société démocratique doit résulter d’un échange dynamique permanent entre la société et l’État, qu’il faut comprendre comme un processus réciproque d’écoute et de réponse (ce sont les moments-clés de la résonance) et dès lors de transformation mutuelle. Le philosophe insiste sur la conviction que « les citoyens et les citoyennes se rencontrent en tant que personnes ayant quelque chose à se dire réciproquement, […)]qu’elles se sentent touchées et émues par les voix ou les arguments d’autrui, qu’elles se perçoivent elles-mêmes comme agissantes dans cette délibération » (p. 78-79). Et il ajoute, se référant à Nancy Love1 : « En ce sens, la démocratie n’est pas tant, ou du moins pas seulement, un processus cognitif et réflexif qu’un processus doté également d’une dimension “viscérale” » (p. 79). L’opinion publique bien comprise est le résultat d’un processus dynamique de formation collective de la volonté démocratique.

6Au XXIe siècle, dans la modernité tardive, comme la nomme Rosa, les opinions publiques sont fragmentées, à l’image des styles de vie de plus en plus différenciés, voire dissociés. Ainsi, les sondages d’opinion ne reflètent pas l’opinion publique, mais seulement une agréation d’opinions privées. Le paysage médiatique exprime cette dissociation progressive, composant une constellation complexe de « sous-univers fermés se dressant les uns face aux autres » (p. 85). Les opinions homologues se renforcent mutuellement, accroissant la distance avec ceux qui pensent autrement.

7Comment dès lors penser une sphère de résonance démocratique au-delà de la fragmentation, de la polarisation et de la fiction d’unité ? Hartmut Rosa développe trois conditions permettant de former une opinion publique sur laquelle repose la légitimité des démocraties représentatives. En premier lieu, les citoyens s’engagent dans un processus délibératif commun, incitant les uns et les autres à écouter et à répondre puis à accepter de se transformer. En second lieu, politiciens et partis politiques expriment leur conception substantielle de la politique d’intérêt général, qu’ils soumettent aux objections et contre-propositions formulées dans un espace public politiquement actif. Enfin, un espace de rencontre partagé entre politiciens et société civile permet d’articuler et de rendre visibles les différences, de manière à travailler ces différences et à faire vivre une résonance démocratique. Les médias, télévision, radio et internet, ont à cet égard un rôle crucial à jouer. « La mission des médias de service public consiste à relier et à rassembler les différents univers sociaux, d’une part, en créant un espace commun de connaissances et, d’autre part, en mettant en place un forum d’échange démocratique servant de lieu de rencontre pour tous les groupes, les milieux et les couches de la société » (p. 95). Cependant, les médias ne peuvent remplacer complètement les lieux d’interaction physiques et corporels : des lieux de rassemblement et d’interaction permettent des rencontres de manière « viscérale », auditive, tactile, olfactive tels les forums de discussion et les assemblées citoyennes, si vivants aujourd’hui.

8Succèdent à ces deux textes fondamentaux des contributions visant à critiquer ou à approfondir divers aspects de la théorie de la résonance. La proposition d’Olivier Voirel, « Les résonances de l’enquête », prend appui sur le concept d’enquête développé par les philosophes pragmatistes Charles S. Pierce et John Dewey. Après une brillante synthèse du parcours de Rosa autour des concepts d’aliénation et de résonance, Olivier Voirol relève plusieurs limites autour de la dimension trop extensive, selon lui, de ces deux concepts-clés. : « Il manque à la théorie de la résonance une sociologie des conditions “fausses” de non-résonance permettant d’appuyer un diagnostic social détaillé et différencié de la situation actuelle » (p. 118). Par ailleurs, Rosa, sur les traces de Taylor, surestime le rôle de la sensibilité au détriment de la raison instrumentale, en particulier la raison communicationnelle d’Habermas. Voirol tente de remédier à ces limites en recourant à l’enquête, ce qui le conduit à renvoyer la résonance à un processus de communication lorsqu’un segment du monde devient trouble et que les sujets, dans l’incapacité d’agir dans et « avec » le monde (lorsqu’ils sont dans un état d’aliénation), recourent à la « raison de l’enquête » pour retrouver le monde en entrant à nouveau en résonance avec lui.

9Suivent trois contributions thématiques. La première pose un diagnostic de la modernité numérique : Martin Altmeyer s’interroge sur l’identité du sujet contemporain. Au terme d’un parcours historique où apparaissent les recherches de philosophes et sociologues sur la personnalité autoritaire, sur le modèle antiautoritaire de la « culture du narcissisme » ou celui de la dépression comme maladie typique de notre époque, Altmeyer en vient à examiner la thèse du surmenage chronique causé par l’accélération de la société moderne, thèse dont Hartmut Rosa serait le principal représentant en Allemagne. S’affranchissant de ces diverses hypothèses pathologiques (p. 157), Altmeyer défend la posture de la personnalité « excentrique », tournant son intériorité vers l’extérieur afin de communiquer ses sentiments à un monde qu’il espère intéressé (quête de reconnaissance plutôt que de résonance, selon moi), inspiré par la psychologie du développement de Donald Winnicot : « je suis vu, donc je suis ». Rosa ne verrait pas, selon Altmeyer, qu’Internet puisse représenter « un quatrième système de résonance en son genre » (p. 146). Notons que le texte de Rosa présenté ci-dessus répond à cette objection.

10Renaud Hétier, François Prouteau et Nathanaël Wallenhorst estiment dans leur contribution que la résonance comme horizon apaisé de relation au monde pose la question des conditions de la lutte pour en favoriser l’espace. Pour Rosa, l’éducation apparaît en creux comme un moyen politique de choix. Pour faire advenir la résonance, il faudrait à la fois encourager au sein de l’éducation « pour tous des expériences du sensible, du contact, du partage, du soin » (p. 189), et aussi lutter contre une éducation qui instrumentalise et réifie le rapport au monde et aux autres.

11Enfin, Lena Matasci a mené une enquête ethnographique en milieu monastique pour évaluer en quoi le rapport au monde des moniales pouvait instaurer des axes de résonance. La disponibilité à l’autre, notamment, peut devenir un indicateur important de tout potentiel de résonance. Soin (care) et pardon méritent également d’être interrogés dans ce sens. Ce texte découle d’une observation pratique, résultant d’un travail de terrain qui enrichit la portée sociologique de la théorie de Rosa sur la résonance.

12Ce dossier riche en réflexions philosophiques et sociologiques met à l’épreuve les concepts d’aliénation et de résonance en les passant notamment à l’épreuve du pragmatisme américain. Le recours à la notion d’enquête permet, selon Olivier Voirol, de faire toute sa place à la sensibilité sans ignorer la raison. Les lecteurs moins férus de sociologie pragmatique y trouveront leur compte malgré tout. Ils découvriront d’excellentes synthèses des multiples enjeux posés par la théorie de la résonance d’Hartmut Rosa.

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Notes

1 Nancy Love, Musical Democracy, Albany, Suny Press, 2006.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-Marie Pierlot, « Olivier Voirol (dir.), « Résonance et communication », Réseaux, n° 235, 2022 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 09 mars 2023, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/60456

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Rédacteur

Jean-Marie Pierlot

Maître de conférences retraité, École de Communication, Université catholique de Louvain.

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