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Nicole Mosconi, Anne Reveillard, Françoise Vouillot (dir.), « Handicap, genre et travail », Travail, genre et sociétés, n° 48, 2022

Thomas Michaud
Handicap, genre et travail
Nicole Mosconi (dir.), « Handicap, genre et travail », Travail, genre et sociétés, n° 48, 2022, 248 p., Paris, ISBN : 9782348076091.
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Texte intégral

  • 1 Le validisme, ou capacitisme, est une oppression, une discrimination ou un préjugé à l’encontre de (...)

1La revue Travail, genre et sociétés étudie la différence des sexes dans le monde du travail et la place des femmes dans la société. Ce numéro est consacré au genre et au handicap dans le milieu professionnel. Il renvoie l’activisme et les mobilisations collectives des femmes handicapées à l’interface entre mouvements féministes et anti-validistes1. À partir des années 1970 apparaît au Royaume-Uni une nouvelle approche du handicap, avec les tenants du « modèle social » qui développent les premières études sur le sujet. Celles-ci interrogent notamment le rôle des sociétés dans la production des situations de handicap et dans leur résolution. Les politiques publiques voient en général les rapports entre handicap et travail sous trois angles différents : certaines conçoivent le handicap comme une inaptitude au travail, ce qui donne lieu à des prestations d’assurance ou à des allocations ; le travail peut être perçu comme une réponse au handicap (par exemple par l’obligation d’emploi d’au moins 6% de personnes handicapées dans une organisation) ; le travail est le lieu d’affirmation d’un principe d’égalité entre personnes handicapées et valides.

2L’introduction du dossier rappelle la situation du travail des personnes en situation de handicap en France, en insistant sur celle des femmes, constatant que leur marginalisation vis-à-vis de l’emploi est sous-évaluée. Ainsi, « les handicaps de survenue accidentelle, plus masculinisés sont plus facilement reconnus que les maladies chroniques, touchant plus de femmes » (p. 33). Ce dossier thématique cherche à montrer que les femmes handicapées sont encore plus victimes de discriminations professionnelles que les hommes souffrant aussi de handicaps. L’étude de ces phénomènes remonte aux années 1970 et connait un regain d’intérêt ces dernières années. Les recherches sur ce phénomène ont contribué à une prise de conscience de l’aliénation et de la marginalisation de ces personnes et pourraient permettre une correction de cette situation problématique dans des sociétés prônant l’équité et l’inclusion.

3Marc Collet et Bertrand Lhommeau, dans une contribution intitulée « Insertion professionnelle selon le handicap et le sexe », constatent que les femmes handicapées exercent moins souvent une activité professionnelle, ou sinon, occupent des emplois moins qualifiés. Elles sont défavorisées par rapport aux hommes. Seuls 37% des personnes reconnues handicapées avaient un emploi en 2020, contre 67% des autres actifs. Le taux d’emploi des femmes et des hommes handicapés est toutefois quasiment similaire, alors qu’il existe un écart de 7 points dans la population. Par ailleurs, les personnes en emploi reconnues handicapées sont plus âgées et vivent plus souvent seules que leurs pair·es sans handicap. Les travailleurs handicapés sont moins âgés que les femmes handicapées, vivent plus souvent seuls, et sont moins diplômés. Les hommes peu diplômés sont nettement plus sujets à un handicap professionnel précoce. Les auteurs soulignent aussi la forte tendance des personnes handicapées à travailler à temps partiel. Les femmes sont plus touchées par ce phénomène, dans des proportions comparables au reste de la population. Enfin, les femmes handicapées exercent une variété plus réduite de métiers que les hommes, deux sur dix étant agentes de service, et sont sous-représentées dans les postes plus qualifiés de cadres. Les hommes reconnus handicapés sont deux fois moins souvent cadres. Cet article introductif, illustré par de nombreuses statistiques, permet de bien comprendre les difficultés d’accès à l’emploi des personnes handicapées d’une manière générale, ce qui contribue à leur situation économique souvent difficile.

4Un entretien avec Claire Desaint, de l’association Femmes pour le dire, femmes pour agir, insiste sur la situation des femmes handicapées, désignées comme « les invisibles de l’emploi » (p. 53). Cette association, créée en 2003, partait alors du constat que les associations de personnes handicapées n’intégraient pas la question de l’égalité entre les femmes et les hommes dans leurs actions et étaient souvent dirigées par des hommes. Elle vise à développer une approche féministe de défense des droits des femmes handicapées. Ainsi, les femmes handicapées sont souvent victimes de violences. Claire Desaint rappelle qu’un emploi est très important pour ces personnes, car il leur assure une autonomie financière, de s’intégrer socialement, et de surmonter un sentiment d’infériorité véhiculé par les stéréotypes capacitistes. Elle regrette que les politiques publiques sur le handicap bénéficient surtout aux hommes. D’ailleurs, il existe peu de statistiques illustrant ce phénomène. Si un grand nombre de femmes handicapées vivent dans la précarité et la pauvreté, elles ont malgré tout plus de diplômes que les hommes handicapés, sans que cela leur permette d’accéder à un emploi correspondant à leurs compétences. Un rapport du Parlement européen de 2007 souligne que 80% des femmes handicapées sont victimes de violences psychologiques et physiques. Il va sans dire que les retraites des femmes handicapées sont très faibles, ce qui complique encore leur situation déjà fragile. Ainsi, l’association prône l’instauration d’une parité dans l’obligation des 6% d’emploi de personnes handicapées, ajoutant que « La société française a tout à gagner à la participation des femmes handicapées qui sont un atout et non une charge. Elles apportent des compétences et une expertise et peuvent proposer des solutions différentes » (p. 68).

  • 2 Gallot Fanny, En découdre : comment les ouvrières ont révolutionné le travail et la société, Paris, (...)

5Mathéa Boudinet et Anne Revillard montrent que l’héritage de la figure du mutilé de guerre et de l’accidenté du travail« a durablement marqué d’un biais masculin les politiques visant l’emploi des personnes handicapées » (p. 73). Ainsi, une étude de Fanny Gallot2 montre que l’expression de la souffrance au travail sous la forme de « crises de nerfs » est considérée comme une pathologie féminine. De même, des troubles musculo-squelettiques comme le syndrome du canal carpien sont sous-diagnostiqués chez les femmes. Par ailleurs, les hommes sont nettement plus représentés dans le milieu protégé (61% en ESAT et 64% dans les entreprises adaptées). Cela s’explique par la plus grande proportion de garçons dans les établissements d’éducation pour enfants et adolescents handicapés qui facilitent l’accès aux ESAT. Les auteurs constatent que « l’emploi protégé n’est pas exempt de mécanismes genrés à l’œuvre en milieu ordinaire de travail, notamment en termes de ségrégation sexuée et de dévalorisation du travail féminin » (p. 85).

  • 3 Shakespeare Tom, « The Social Model of Disability », in Lennard Davis (dir.), The Disability Studie (...)
  • 4 Garland-Thomson Rosemarie, « Integrating Disability, Transforming Feminist Theory », NWSA Journal, (...)

6Dominique Masson présente ensuite les théories féministes anglo-saxonnes du handicap, qui ont contribué à dénoncer les mécanismes d’oppression et d’infériorisation des personnes handicapées. 15% de la population mondiale vit notamment avec un handicap. Les Disability Studies se sont développées au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Canada et en Australie à partir des années 1970. Le modèle social du handicap, inspiré par le marxisme, émergea à partir de 1983. Ce courant militant s’oppose au modèle médical du handicap. Le handicap y est défini comme un phénomène essentiellement structurel qui conçoit les limitations d’activité « par une organisation sociale qui ne tient pas ou peu compte des personnes vivant avec des déficiences »3. Le courant féministe matérialiste s’intéresse notamment au rôle des structures sociales dans la production des inégalités. Les universitaires qui se sont penchés sur le sujet ont notamment montré que l’oppression des femmes handicapées a un impact sur la vie privée, puisqu’elles ont moins accès aux soins de santé sexuelle et reproductive, qu’elles sont souvent victimes de pratiques de stérilisation sans consentement, de déni de leur droit à la sexualité et à la maternité. Enfin, elles sont plus souvent victimes de violences et de harcèlement. Ainsi, les féministes matérialistes critiquent le système capitaliste qui impose des normes physiques et comportementales visant à optimiser la productivité et qui condamne les personnes handicapées à une infériorisation. Le courant des Critical Disability Studies, amorcé dans les années 1990, estime que le handicap est avant tout produit par un système de représentations. Par exemple, Rosemarie Garland-Thomson explique que les discours philosophiques (Aristote) et psychologiques (Freud) construisent les corps féminins comme déviants, anormaux, malades ou handicapés4. Ainsi, féminité et handicap sont souvent imbriqués, ce qui contribue à une infériorisation des femmes dans les représentations sociales, et plus spécifiquement des femmes handicapées, ce qui peut nuire à leur insertion sociale et professionnelle.

7Ce numéro aborde donc le thème du travail des femmes handicapées d’une façon très pertinente, toujours avec une optique féministe. Dans la suite de la revue, des articles sont consacrés au télétravail, laissant le lecteur réfléchir à l’opportunité de développer cette organisation du travail pour sortir les femmes handicapées de l’exclusion.

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Notes

1 Le validisme, ou capacitisme, est une oppression, une discrimination ou un préjugé à l’encontre de personnes en situation de handicap. Le système de valeurs capacitiste, influencé par la médecine, établit une hiérarchie entre la personne valide, constituant la norme sociale, et celle en situation de handicap.

2 Gallot Fanny, En découdre : comment les ouvrières ont révolutionné le travail et la société, Paris, La Découverte, 2015.

3 Shakespeare Tom, « The Social Model of Disability », in Lennard Davis (dir.), The Disability Studies Reader, New York, Routledge, 2006, p. 198.

4 Garland-Thomson Rosemarie, « Integrating Disability, Transforming Feminist Theory », NWSA Journal, Vol. 14, n° 3, p. 1-32.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Thomas Michaud, « Nicole Mosconi, Anne Reveillard, Françoise Vouillot (dir.), « Handicap, genre et travail », Travail, genre et sociétés, n° 48, 2022 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 24 février 2023, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/60235 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.60235

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Rédacteur

Thomas Michaud

Chercheur associé au laboratoire ISI/Lab RII, Université du Littoral, Côte d’Opale.

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