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Elara Bertho, Léopold Sédar Senghor

Anthony Mangeon
Léopold Sédar Senghor
Elara Bertho, Léopold Sédar Senghor, Paris, PUF, coll. « Biographies », 2023, 170 p., ISBN : 978-2-13-083822-7.
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Texte intégral

1Le centenaire du poète et homme politique sénégalais Léopold Sédar Senghor (1906-2001) avait suscité, en 2006, une multitude de biographies : réédition de la monographie-anthologie d’Armand Guibert (parue dès 1969 chez Seghers, dans la fameuse collection « Poètes d’aujourd’hui »), traduction de travaux universitaires (Black, French and African : a Life of Léopold Sédar Senghor, publié par la politologue américaine Janet Vaillant en 1990), ouvrages de vulgarisation et tombeaux littéraires par des écrivains comme Nimrod, Jean-Michel Djian ou Simon Njami. Mais à l’exception, en 2007, d’une édition critique de la Poésie complète chez CNRS éditions et d’un essai de Souleymane Bachir Diagne sur Léopold Sédar Senghor, l’art africain comme philosophie, force était de constater que les études et les rééditions de l’œuvre senghorienne ne prospéraient guère pour autant. Près d’un quart de siècle après la disparition de l’auteur, l’heure semble enfin venue d’un bilan contrasté, qui fait fond sur ces travaux antérieurs tout en ouvrant de nouvelles pistes de lecture. C’est justement l’ambition affichée par Elara Bertho, spécialiste des littératures africaines, dans son récent ouvrage de synthèse : « faire un portrait nuancé de Senghor qui affronterait véritablement le bilan politique de cet homme d’État tout en rendant justice à la grande actualité de sa pensée poétique et philosophique » (p. 7). La promesse est largement tenue, même si la facture reste assez convenue et l’écriture parfois trop négligée.

2Les grands faits de la geste senghorienne sont désormais bien connus. Issu des rangs de l’école coloniale au Sénégal, ce brillant étudiant en classes préparatoires à Paris devint le premier Africain agrégé de grammaire en 1935, puis professeur de lettres à Tours avant d’être soldat prisonnier des Allemands durant la Seconde Guerre mondiale. À compter de la fin des années 1940, Léopold Sédar Senghor fut aussi une figure politique et littéraire de premier plan, en France et en Afrique. D’abord parlementaire de la Quatrième République française puis ministre aux débuts de la Cinquième, et enfin président lui-même d’une république africaine durant deux décennies, à compter de 1960, Senghor fut le père de l’indépendance politique du Sénégal autant qu’une figure tutélaire pour le mouvement culturel et littéraire de la négritude, fondé au milieu des années 1930 avec ses comparses antillais Aimé Césaire (1913-2008) et Léon-Gontran Damas (1912-1978). Traduit dans le monde entier, récipiendaire de multiples doctorats honoris causa et finalement élu à l’Académie française en 1983, Senghor fit néanmoins, sa vie durant, l’objet d’acerbes critiques, venues tout à la fois de ses rivaux et opposants politiques, qui dénonçaient notamment son opportunisme matois et son autoritarisme, et des jeunes gardes littéraires ou philosophiques qui brocardaient entre autres l’essentialisme de sa notion de négritude comme être-au-monde et ensemble des valeurs du monde noir.

  • 1 Par exemple, p. 72 : « Si l’on suit cette conception, le dialogue engagé ne peut aboutir politiquem (...)

3L’originalité de la nouvelle biographie proposée par Elara Bertho consiste à raconter cette vie d’un homme illustre au plus près des tensions qui la traversent sans cesse, et en éclairant paradoxalement la vie par l’œuvre, et non point simplement l’œuvre par la vie. Vingtième enfant d’un père polygame, et cinquième d’une union réalisée sous les auspices du catholicisme dans une région dominée par l’Islam, élevé jusqu’à sept ans auprès d’un oncle pasteur puis éduqué chez les pères spiritains aux fins de devenir prêtre, Léopold Sédar Senghor apprit très tôt à concilier des traditions locales (par exemple l’animisme) avec une exigence d’universalité (qu’il découvre d’abord avec le christianisme), et cette double postulation caractérisa constamment par la suite ses prises de position politiques et littéraires. Il fut ainsi très tôt partisan d’une émancipation vis-à-vis des tutelles coloniales, sans jamais rompre pour autant le lien qui l’attachait au républicanisme ; pur produit de la méritocratie française, il fut néanmoins un farouche adversaire de l’assimilation ; de formation marxiste et de sensibilité socialiste, il refusa le matérialisme historique et s’évertua à théoriser un socialisme africain fondé sur un communalisme paysan ; il défendit constamment les langues et les cultures africaines, mais il écrivit sa vie durant en français, et il devint ainsi l’infatigable promoteur de la francophonie, à compter des années 1960, tout en entrant à l’Académie française au milieu des années 1980 ; il fut surtout le chantre de la négritude, centrée sur un rapport privilégié de l’homme noir à la nature, mais il célébra, dans le même temps, le métissage biologique et culturel et il préféra toujours prophétiser l’avènement d’une civilisation de l’universel plutôt que de céder aux tentations de la clôture identitaire. Elara Bertho montre également avec brio comment, au travers de ses diverses unions puis ruptures, que ce soit sur le plan personnel (son premier mariage raté avec une afrodescendante, la fille de Félix Éboué), sur le plan politique (ses alliances et ses brouilles successives avec les hommes politiques sénégalais Lamine Guèye et Mamadou Dia) ou encore sur les plans philosophique et littéraire (sa défiance foncière envers l’historien afrocentriste Cheikh Anta Diop et le romancier-cinéaste populaire Ousmane Sembène ne l’empêcha nullement de leur accorder les plus hautes distinctions lors du Premier festival des arts nègres à Dakar en 1966), Senghor sut en réalité rester fidèle à lui-même, et en particulier à l’exigence éthique et esthétique d’une vie bonne qui, en Afrique, passait nécessairement selon lui par une solidarité écopoétique autant qu’économique avec le vivant. C’est ainsi que la biographe livre, en conclusion, quatre « pistes pour hériter de la négritude aujourd’hui », dont la plus importante consiste assurément à « relire Senghor à l’aune de l’écologie, du rapport sensible au monde, de la promotion du vivant et de l’engagement politique anticapitaliste » (p. 147). On regrettera néanmoins que ce fil rouge, qui court à travers les quatre chapitres de cette biographie, reste finalement plus allusif que véritablement heuristique, tandis que des répétitions thématiques et stylistiques émaillent parfois inutilement le propos, qui eût certainement gagné à être aussi bien relu qu’il est relié à nos préoccupations contemporaines1.

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Notes

1 Par exemple, p. 72 : « Si l’on suit cette conception, le dialogue engagé ne peut aboutir politiquement à l’Union française : l’aboutissement politique d’une telle conception culturelle du dialogue devrait aboutir logiquement à une fédération ». Voir également les pages 67, 73, 84, 90-91, 99, 101 pour d’abusives répétitions.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Anthony Mangeon, « Elara Bertho, Léopold Sédar Senghor », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 22 février 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/60216

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Rédacteur

Anthony Mangeon

Professeur de littératures francophones à l’Université de Strasbourg, directeur de Configurations littéraires et coordonnateur de LETHICA (lettres, éthique et arts), Anthony Mangeon est l’auteur de plusieurs ouvrages dont un essai sur L’Afrique au futur : le renversement des mondes paru en 2022 aux éditions Hermann.

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