Navigation – Plan du site

AccueilLireLes comptes rendus2023Florian Michel, Yann Raison du Cl...

Florian Michel, Yann Raison du Cleuziou (dir.), À la droite du Père. Les catholiques et les droites de 1945 à nos jours

Anne Coleman
À la droite du Père
Florian Michel, Yann Raison du Cleuziou (dir.), À la droite du Père. Les catholiques et les droites de 1945 à nos jours, Paris, Seuil, 2022, 784 p., ISBN : 978-2-02-147233-2.
Haut de page

Texte intégral

  • 1 René Rémond, La Droite en France de 1815 à nos jours. Continuité et diversité d’une tradition polit (...)

1Cet ouvrage collectif se présente comme une ambitieuse synthèse historique sur les liens entre les catholiques français et les droites. René Rémond admettait déjà, en 19541, que cette relation privilégiée méritait de plus amples développements. L’historien n’aura cependant de cesse de se dérober à l’entreprise, reflétant par là l’engouement suscité à l’époque par l’affirmation d’un catholicisme de gauche. L’ouvrage présent vient donc corriger un certain déséquilibre dans l’historiographie française en s’attelant à l’épineuse question de la fidélité, certes mouvante et plurielle mais constante depuis l’après guerre, des catholiques français envers les droites. Il s’agit de penser les phases de politisation et de dépolitisation du catholicisme, les « épisodes de mise en tension » entre engagement politique et engagement religieux aussi bien que « les périodes d’effacement » (p. 23). L’ouvrage se structure en cinq grandes parties où l’histoire et la science politique sont représentées à parts égales. Les quatre premières proposent un découpage chronologique de la période, allant de l’après 1945 jusqu’à la campagne présidentielle de 2022. La dernière partie se présente comme un dictionnaire thématique autour de l’univers culturel du catholicisme français.

2La première partie (1945-1958) s’ouvre sur le poids du second conflit mondial et la polarisation des mémoires, comme le montre Olivier Dard (chapitre 1) : celle de la Résistance aux côté du général De Gaulle, d’abord, mais aussi celle, majoritaire chez les catholiques, des attentistes ou des soutiens au régime de Vichy. La question de l’épuration divise tandis que la résurgence de l’héritage maurrassien traverse les milieux catholiques de droite. Les années 1950 sont aussi marquées par un anticommunisme qui trouve des émules dans un très large spectre du monde catholique (chapitre 3). L’effondrement des partis de droite au sortir de la guerre et le morcellement des formations politiques qui entendent reprendre le flambeau rendent difficile l’identification des catholiques au sein des droites. Le travail d’Isabelle Clavel (chapitre 2) propose une synthèse dense et précise de cet âge d’or fugace de la démocratie chrétienne qui, si on en a retenu la disparition précoce en France, n’en a pas moins gouverné de longues années en marquant durablement l’histoire de la IVe République.

3La deuxième partie (1958-1974) s’inaugure par les débuts de la Ve République et l’élection de l’Assemblée « la plus conservatrice et la plus catholique jamais élue depuis 1871 » (p. 225). La période est incontestablement contrastée. Jérôme Bocquet analyse par exemple la convergence des « droites extrêmes » avec un « catholicisme intégral » (p. 209, chapitre 5) en faveur du maintien de l’Algérie française. La défense d’une identité catholique en Afrique du Nord devient une ressource de mobilisation pour certains jusqu’au-boutistes prêts à faire sécession avec le gaullisme. La majorité des catholiques français, toutefois, demeure fidèle au général, comme le montre Charles Mercier dans son étude des liens entre les gouvernements de la Ve République et la hiérarchie catholique (chapitre 6). Cette fidélité se manifeste par une coopération renouvelée autour de certains sujets, notamment sur la question scolaire. La contestation de mai 68 accentue des clivages déjà existants au sein du monde catholique et radicalise certaines postures conservatrices, comme par exemple sur la question de l’avortement, tandis que la hiérarchie ecclésiastique prend ses distances avec la droite de gouvernement (chapitre 8).

4La troisième partie (1974-1997) s’ouvre sur l’élection de Valéry Giscard d’Estaing et ses aspirations modernisatrices pour la France. Celle-ci sonne comme une déception pour une majorité de catholiques français qui pensaient trouver en ce notable catholique un allié de première main. Mathias Bernard montre cependant la permanence, au cours des années 1980 et 1990, « du lien privilégié entre les catholiques et la droite modérée, que n’ont altéré ni la banalisation de l’alternance et des cohabitations ni l’essor puis l’enracinement électoral de l’extrême droite » (p. 347, chapitre 9). La génération Jean-Paul II se recompose autour des questions de morale sexuelle, à l’instar de la cause « pro-vie » analysée par Constance Cheynel (chapitre 12). Ses représentants, quoique marginaux dans leur opposition à la loi Veil, oeuvrent à en respectabiliser l’expression politique au cours des années 1990 en redéployant leurs efforts vers les débats bioéthiques et en ayant recourt à l’expertise de médecins et d’avocats. L’arrivée de la gauche au pouvoir est également l’occasion d’une réaffirmation catholique autour de la question scolaire : le projet de nationalisation du système scolaire privé porté par François Mitterrand rencontre de fortes résistances, qui culminent lors de la manifestation nationale hors norme du 24 juin 1984 (chapitre 11).

5La quatrième partie (1997-2022) explore la période contemporaine qualifiée « d’âge minoritaire » : la pratique religieuse continue de régresser, tandis que les positions les plus conservatrices en matière de sexualité et de procréation passent « de la norme à la déviance ». Paradoxalement, la période est marquée par le dynamisme militant des franges catholiques les plus à droite, comme le démontre Romain Carnac dans son étude des mobilisations anti-Pacs et plus tard, contre le mariage entre personnes de même sexe (chapitre 13). Yann Raison Du Cleuziou (chapitre 14) revient sur l’influence partisane des catholiques depuis la fin des années 1990, que semble réduire à peau de chagrin l’épuisement de la démocratie chrétienne. Le moment de La Manif Pour Tous confère néanmoins un poids inespéré à l’électorat catholique qui se traduit par des stratégies de courtage électoral. La pratique électorale des catholiques a toutefois très peu varié depuis trente ans malgré ces tentatives de catholicisation du vote. Le constat est quelque peu nuancé par la contribution de Blandine Chelini-Pont (chapitre 16) qui se penche sur la mobilisation des « racines chrétiennes » dans les discours populistes et questionne l’affaiblissement du rejet traditionnel de l’extrême-droite par l’électorat catholique. Dans le contexte de montée des discours anti-Islam et du succès des thèses de Samuel Huntington sur le « choc des civilisations », la référence au catholicisme devient une matrice de décloisonnement des droites. Celle-ci soulève toutefois des réticences, particulièrement auprès des fidèles attachés à la ligne pro-migrants du Pape François.

  • 2 L’analyse de Thibaudet porte sur le mouvement des idées en politique en France : il postule que les (...)

6La cinquième et dernière partie décortique l’univers catholique comme « un univers culturel bien ancré fonctionnant selon sa logique propre » (p. 653). Mettant de côté les questions relatives aux conjonctures politiques, elle se rapproche de l’anthropologie culturelle en proposant la taxinomie et la topographie de cet ensemble complexe. Trois ordres de polarisation permettent de penser le pluralisme des catholiques de droite : le rapport au temps, déterminé par la confiance ou non dans les promesses de l’avenir ; la conception de la fidélité religieuse, qui varie en fonction de l’interprétation du message christique face à la modernité ; les préférences politiques, enfin, que structurent les débats sur l’autorité, la nation, la sécularisation, etc. Les régimes d’historicité de François Hartog, ainsi que les analyses d’Albert Thibaudet sur le mouvement sinistrogyre2 propre à la vie politique française, sont mobilisés en conclusion et apportent un éclairage fécond de la période. L’après-guerre est marquée par l’attitude concordiste de la démocratie-chrétienne : la confiance dans l’avenir encourage les catholiques de droite à accueillir les nouvelles aspirations sociales avec bienveillance. La crise catholique des années 1960, adossée à l’accélération du déclin des pratiques religieuses, entraine une partie des catholiques dans une résistance conservatrice, voire réactionnaire. Ce mouvement vers la droite du champ catholique, ou dextrogyre, creuse l’écart avec le reste de la société à mesure que le mouvement sinistrogyre du champ politique, ou vers la gauche, continue de s’amplifier.

7On peut souligner un véritable travail de mise en relation des chapitres entre eux, conférant à chacune des quatre premières parties une cohérence qui facilite la compréhension de l’enchaînement des séquences. La cinquième partie ainsi que la conclusion offrent une vue d’ensemble éclairante et, pourrait-on dire, engagée. Car c’est bien contre les écueils liés à la domination d’un imaginaire progressiste que cet ouvrage nous met en garde. Plutôt que de réduire la mobilisation des catholiques de droite à l’expression d’un « passé qui ne veut pas passer », l’ensemble de ces contributions nous invite plutôt à y voir « des manifestations ni plus ni moins légitimes que d’autres de la culture contemporaine » (p. 649), sans préjuger de leur capacité à innover et à faire évoluer la vie politique française. On ne peut que se réjouir, pour finir, de l’alliance fructueuse entre l’histoire et la science politique, même si une explicitation de l’apport spécifique de chacune des deux disciplines aurait sans doute renforcé la force heuristique de ce dialogue.

Haut de page

Notes

1 René Rémond, La Droite en France de 1815 à nos jours. Continuité et diversité d’une tradition politique, Paris, Aubier, 1954.

2 L’analyse de Thibaudet porte sur le mouvement des idées en politique en France : il postule que les nouvelles idées politiques (la nation, la laïcité, le féminisme, etc.) naissent à gauche avant d’être progressivement absorbées par la droite, entraînant un glissement « vers la gauche » des partis et intellectuels de droite.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Anne Coleman, « Florian Michel, Yann Raison du Cleuziou (dir.), À la droite du Père. Les catholiques et les droites de 1945 à nos jours », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 17 février 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/60114

Haut de page

Rédacteur

Anne Coleman

Doctorante en science politique au laboratoire Triangle, sa thèse porte sur le mouvement « pro-vie » irlandais et ses liens transnationaux avec son homologue américain.

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search