Navigation – Plan du site

AccueilLireLes comptes rendus2023Pierre Brasseur, Milena Jakšić, C...

Pierre Brasseur, Milena Jakšić, Cécile Thomé (dir.), « Dire la sexualité », Terrains & Travaux, n° 40, 2022

Noémie Trovato
Dire la sexualité
Pierre Brasseur, Milena Jakšić, Cécile Thomé (dir.), « Dire la sexualité », Terrains & travaux, n° 40, 2022, 224 p., Paris, ENS Paris Saclay, ISSN : 1627-9506.
Haut de page

Texte intégral

1Le dossier thématique de ce numéro de Terrains & travaux s’intéresse aux manières de dire ou de ne pas dire la sexualité. Inscrit dans la continuité de la recherche en sciences humaines et sociales sur les sexualités, il réunit des contributions qui visent à interroger « la persistance et le maintien des silences » (p.14) tout autant que la possibilité de parole autour de la sexualité.

2L’introduction de Pierre Brasseur, Milena Jakšić et Cécile Thomé revient sur la mise en place du champ de recherche, d’abord circonscrit à la seule étude des sexualités illégitimes puis élargi à de nouvelles perspectives dans les années 2010, avec la prise en compte des pratiques ordinaires (l’hétérosexualité) comme de nouvelles pratiques (la sexualité en ligne). Les contributions s’articulent autour de trois axes de réflexion autour : la prise en charge de la sexualité par les professionnel·les de la santé, la possibilité de dire les violences sexuelles et celle de dire son identité sexuelle. Les articles s’inscrivent également dans un quatrième axe qui vise à interroger les manières de « dire la sexualité au prisme des rapports sociaux » (p. 13), prenant en considération les normes de genre, les différences de traitement entre hommes gais et femmes lesbiennes ou encore les rapports de classe et de race qui traversent la sexualité.

3Dans sa contribution, Aurore Koechlin s’intéresse à la consultation gynécologique. Elle montre que celle-ci, construite autour d’une vision médicale, reconfigure la sexualité dans une perspective de prévention (des grossesses et des infections et maladies sexuellement transmissibles). La sexologie est en revanche peu abordée dans ce cadre : elle repose essentiellement sur les « représentations profanes » de la sexualité portées par les professionnel·les de la gynécologie, puisque la majorité n’y sont pas formé·es durant leur cursus. La consultation apparaît alors comme lieu d’une socialisation aux normes de genre et à une sexualité hétérosexuelle hégémonique. Koechlin décrit par exemple la consultation d’une femme lesbienne qui, parce qu’elle est en décalage avec la norme hétérosexuelle, rend cette norme cette dernière visible et déstabilise également les normes contraceptive et préventive. La consultation gynécologique confine donc la sexualité à la gestion des risques. Et lorsqu’elle est abordée via la sexologie, elle se fonde principalement sur des normes de genre essentialisées que les discours des professionnel·les viennent renforcer.

4L’article de Kevin Toffel et Marion Braizaz est consacré au tabou de la sexualité dans le contexte de services d’oncologie. Les infirmier·es, pourtant formé·es à une « approche globale » dans la prise en charge du patient, font l’impasse sur ce sujet qui semble bénéficier d’un « flou normatif ». Alors même que les effets secondaires de certains traitements contre le cancer peuvent affecter la sexualité des patients, la formation des infirmier·es les laisse insuffisamment outillé·es pour faire face au tabou. Interrogé·es, iels expliquent leur évitement du sujet par un risque d’érotisation du soin qui entraverait la relation de confiance avec leurs patient·es. Comme le montrait l’article précédent en gynécologie, les représentations genrées et les connaissances profanes restent au centre du discours des infirmier·es sur la sexualité. En ce sens, les sociologues montrent bien que leurs trajectoires personnelles (socialisation religieuse, vie conjugale ou socialisation genrée) influent sur leurs pratiques professionnelles. C’est aussi ce que révèle le cas spécifique de deux infirmières, dont l’expérience de la maladie oriente le rapport et l’investissement au métier. Toffel et Braizaz montrent en effet que c’est parce qu’elles-mêmes ont été patientes en oncologie que ces soignantes parviennent à appréhender la sexualité dans le cadre de leur pratique professionnelle, apportant à leurs patients un accompagnement adapté.

5La contribution de Lucile Hervouet porte sur la participation des professionnel·les de la santé, de la justice, de l’éducation ou du secteur social à la construction du silence autour des violences sexuelles intrafamiliales en Polynésie française. Le silence est présenté comme véritable système, et les pratiques et discours des professionnel·les montrent « une part de déni » dans leur gestion du problème , c’est-à-dire dans le processus de signalement des faits dont ils peuvent avoir connaissance. L’absence de signalement repose principalement sur une incertitude des conséquences que ces révélations peuvent induire dans l’ordre familial. Le silence acquiert alors une valeur positive, dans le sens où préserver le statu quo s’avère la solution qui engendre le moins de perturbations. Les réticences au signalement entraînent ainsi « des techniques de silenciation » qui participent à la construction des violences sexuelles intrafamiliales en tant que problèmes qui ne font pas de bruit. Hervouet démontre également le rôle des mythes et stéréotypes spécifiques à la Polynésie française (essentialisation de la violence, violences sexuelles perçues comme des rites légitimes et des mœurs acceptées). Elle souligne en outre que les acteurs sociaux font une lecture culturaliste des violences sexuelles intrafamiliales qui tend à dépolitiser le problème et leur permet a fortiori de justifier une illégitimité à agir.

6Farah Deruelle présente les résultats d’une enquête sur la pratique du colloque scientifique dans une perspective genrée, basée sur des entretiens semi-directifs avec des agent·es du CNRS. L’autrice définit le colloque comme un espace-temps généralement occulté, bien qu’il constitue un « miroir grossissant » du monde académique. Lorsque les participant·es sont célibataires, le colloque devient une « instance de socialisation sexuelle » où pratiques formelles (science) et informelles (temps festif, sexe) se confondent. Au vu des témoignages des femmes interrogées, l’autrice en parle comme d’une « enclave propice aux violences » et au harcèlement sexuel. Les « tactiques d’esquive » pensées par les chercheuses et l’extrême vigilance stratégique qu’elles déploient durant les colloques influent sur leur carrière (elles s’excluent de moments plus informels de socialisation, pourtant utiles à la construction d’un réseau professionnel). Ainsi, le colloque est présenté comme un lieu ambivalent, permettant aux hommes « d’allier opportunités sexuelles et scientifiques » tandis que les femmes le vivent comme un espace de potentiel danger, tant pour leur intégrité que pour leur carrière. À l’intersection des sphères publiques et privées, la sexualité en colloque est donc ici analysée en tant que facteur d’une inégalité professionnelle entre les hommes et les femmes.

7Sylvie Tissot s’interroge quant à elle sur ce que peut être une « homosexualité respectable » aux yeux des hétérosexuels. Son enquête, menée auprès d’un public hétérosexuel dans des quartiers gay-friendly de New York et de Paris, analyse les représentations qui classent et définissent la respectabilité des gais et lesbiennes dans les espaces où iels sont intégré·es. Si le mariage est décrit dans les deux pays comme le gage d’une respectabilité, la sexualité doit cependant être reléguée dans l’ordre privé aux États-Unis, et elle doit être détachée de contestations politiques en France. À New York, Tissot observe la « célébration étasunienne de l’homosexualité familiale », néanmoins soumise à une surveillance accrue de la part de la communauté hétérosexuelle. Mais, dans les deux pays, la construction des critères de respectabilité diffère selon le genre des individus. Les stigmates de l’homosexualité des hommes gays comme la féminité sont atténués lorsqu’ils sont associés à la détention d’un capital culturel. A contrario, l’effacement de ces stigmates (s’approprier des normes viriles pour performer la masculinité), est valorisé. Invisibilisé, le lesbianisme n’est pas perçu comme dangereux mais n’en est pas moins condamné. La figure de la lesbienne « masculine » est particulièrement rejetée, jugée agressive et infréquentable du fait de son apparence physique et de ses revendications politiques. « Un comportement exemplaire » devient alors le seul moyen pour elle d’être considérée comme respectable aux yeux des hétérosexuel·les.

8La dernière partie du dossier est consacrée à un article de John d’Emilio, traduit par Anne-Gaëlle Argy et introduit par Mathieu Trachman. Dans ce texte de 1983, l’historien spécialiste en études de genre interroge les conditions d’une émergence de l’homosexualité aux États-Unis en lien avec le développement du capitalisme. L’introduction de Trachman permet de mieux appréhender la position historiciste de D’Emilio en regard de la sociologie de la déviance portée par Mary McIntosh et de l’analyse foucaldienne du pouvoir. Conclusion de ce dossier, « Capitalisme et identité gaie » développe l’idée que les identités homosexuelle et lesbienne n’ont pas toujours existé. D’un point de vue historique, D’Emilio montre à quel point leur émergence est parallèle à celle du capitalisme. Ce système économique a en effet permis la mise en place d’une nouvelle forme d’« intimité communautaire » en dehors du système de la famille nucléaire. L’auteur, qui distingue les identités homosexuelles des pratiques sexuelles, explore les différences de genre, de classe et de race qui traversent l’homosexualité et souligne que la visibilisation de ces identités va de pair avec leur oppression. Pour conclure, il rappelle la nécessité de penser les « intimités déviantes » en perpétuelle évolution et non pas comme une « minorité sociale fixe ». Il discute également, dans une perspective programmatique, la possibilité de repenser le modèle de la famille et la parentalité dans une perspective d’« autonomie personnelle » et comme socle d’une « communauté affective ».

9Les contributions de ce dossier placent la sexualité au centre du propos, comme l’objet d’une recherche dynamique et plurielle en sociologie et en histoire. La variété des questions (hétérosexualité inscrite dans les normes de genre, sexualités minoritaires, violences sexuelles), étudiées dans une perspective ethnographique et sociologique, permet de penser les façons de dire ou de ne pas dire la sexualité contemporaine dans son ensemble.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Noémie Trovato, « Pierre Brasseur, Milena Jakšić, Cécile Thomé (dir.), « Dire la sexualité », Terrains & Travaux, n° 40, 2022 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 09 février 2023, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/59978

Haut de page

Rédacteur

Noémie Trovato

Étudiante de master 2 en information et communication (médias, langages et sociétés) à l’Université Paris II Panthéon Assas (IFP). Diplômée d’un master en sciences du langage de l’Université Sorbonne nouvelle. Ses travaux portent sur #MeToo, les féminismes et antiféminismes en ligne et la part discursive des violences sexistes et sexuelles.

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search