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Martin Lamotte, Au-delà du crime. Ethnographie d’un gang transnational

David Puaud
Au-delà du crime
Martin Lamotte, Au-delà du crime. Ethnographie d'un gang transnational, Paris, CNRS, coll. « Logiques du désordre », 2022, 300 p., ISBN : 978-2-271-11799-1.
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Texte intégral

1Qu’est-ce qui fait communauté chez les Ñetas ? Comment s’engagent-ils dans le monde ? De quelle manière ces derniers critiquent leur condition de marginalisation et de paupérisation ? Pour répondre à ces différentes questions, Martin Lamotte va être initié au monde Ñeta, rencontrer puis se lier d’amitié avec certains membres de ce gang transnational à New York, Barcelone et Guayaquil. Dans cet ouvrage structuré en dix chapitres, l’anthropologue met en récit de manière sensible et dynamique ses relations avec les Ñetas tout en interrogeant ce qu’est un gang au-delà du crime. C’est donc à partir d’une ethnographie « multi-située » et la réalisation d’entretiens que Martin Lamotte contextualise, dirait-on en « anthropologie situationnelle » tout en analysant comment La Asociación se construit et se transforme. L’objectif est de restituer l’histoire de ce gang originaire de Porto Rico qui s’est implanté aux États-Unis, en Équateur et en Espagne, ainsi que sur sa transformation interne expérience durant un temps particulier mettant en perspective deux tensions : « […] la première tient aux discours contradictoires autour de la définition des Ñetas qui oscille entre la figure du vilain et celle du bandit social ; la seconde naît du hiatus entre internationalisation et déclin du groupe » (p. 23).

  • 1 Le récit de leur histoire est notamment centralisé et retravaillé en continu en anglais et espagnol (...)

2Bebo, directeur d’une organisation communautaire intervenant auprès des jeunes du South Bronx à New York, mais surtout ancien chef du gang, initia l’auteur à l’histoire et au fonctionnement des Ñetas. Selon le récit qu’en font ces derniers, La Asociación fut fondée dans les années 1980 à l’intérieur du système carcéral portoricain. Carlos Torres Iriarta (alias Carlos La Sombra), un prisonnier de droit commun, est considéré par les Ñetas comme le fondateur mythique du gang (bien que le collectif soit créé après son assassinat). Il côtoie notamment des détenus liés à l’extrême gauche portoricaine luttant pour l’indépendance de l’île. Cependant le 30 mars 1981, il est assassiné par quatre membres du gang Grupo 27. Ses amis proches en prison le vengent en massacrant la plupart d’entre eux. C’est l’acte de naissance du gang des Ñetas1. Au début des années 1990, suite aux vagues d’immigration successive de Portoricains, les Ñetas vont se disséminer notamment sur la côte est des États-Unis. Au fil des incarcérations et sorties de détention, ils s’implantent notamment dans l’île-prison de Rikers Island puis dans les rues de New York. La dimension politique de La Asociación se tarit, laissant place au « gang bangin’ » soit des guerres violentes de territoires entre gangs. Au milieu des années 1990, le groupe passe du « gang bangin’ » au « gang organizing » notamment de par l’organisation d’activités humanitaires et communautaires. Pour l’auteur ce processus de « pacification » visible dans les différentes régions internationales des Ñetas réinterroge « […] la relation entre gangs et violence » (p. 40).

3C’est ainsi que les Ñetas mettent en place des actions de sensibilisation, notamment par l’entremise d’organisation communautaire, dans l’objectif d’améliorer les conditions de vie des habitants du quartier. Par exemple l’action du « no cop zone » vise à responsabiliser les habitants du Bronx à gérer les tensions en interne par l’entremise de la communauté au lieu de solliciter la police. La Asociación organise également des manifestations, des mouvements de coalition contre le « stop and frisk », c’est-à-dire une pratique de fouille corporelle systématisée des policiers envers des personnes soupçonnées de cacher une arme à feu sous leurs vêtements. Les Ñetas soutiennent également certains mouvements de grève tels ceux des habitants victimes d’expulsion d’immeubles. En parallèle des organisations non-profit, La Asociación organise ainsi dans le South Bronx de nombreuses actions en lien avec les organisations communautaires de leur quartier : barbecue, repas pour les sans domicile fixe du quartier, distribution de tract contre les violences policières.

4Au niveau structurel, depuis les années 1990, La Asociación s’articule autour de deux pôles : « Porto Rico, où est emprisonné le Líder máximo, et New York, centre dynamique du mouvement » (p. 211). Le Líder máximo dirige à distance de par les réseaux sociaux, et des techniques d’effroi notamment via l’envoi de missives telles des lettres d’exclusion, un « pouvoir de type disciplinaire » (p. 217). Ainsi les logiques d’actions sont définies par trois fonctions clés structurant La Asociación : Le Líder máximo qui dirige, le secrétaire du Chapter qui consigne et les prévisions ordonnées par le président du Chapter. Cependant à New York au milieu des années 1990, un processus de concentration des Chapters (concomittant à la constitution d’une Junta central) amorce une reconstruction du gang, fragilisé par sa dissémination des identifications territoriales. Cette centralisation des Ñetas amorce au début des années 2000 un processus de diffusion du gang au niveau international, notamment en Équateur et en Espagne. De Barcelone à Guayaquil, les concepts, valeurs et principes d’organisation sont standardisés. Bebo alors leader des Ñetas à New York favorise cette homogénéisation : « c’est facilement transférable… Équateur, Espagne… Ils ont étreint Porto Rico sans être portoricains […] Partout où tu vois injustice et abus, il y a une place pour les Ñetas » (p. 91).

5Pour Spade, l’un des leaders Ñetas les plus importants des années 1990, il est hors de question d’associer le mot gang avec celui de La Asociación : « Pour lui être Ñeta c’est avant tout lutter contre l’abus sous toutes ses formes, s’entraider et progresser aussi bien individuellement que collectivement afin de vivre en paix comme l’indique le slogan de La Asociación : Luchar, Compartir, Progresar, Vivir en Paz y Armonia » (p. 127). Spade, tout comme Bebo et d’autres leaders Ñetas, finiront par sortir du gang en s’investissant dans des organisations communautaires – dans le cas de Spade l'objectif est de ne pas terminer en prison et d’élever son fils. Cette redéfinition identitaire s’effectue par la construction d’un « récit de soi » mettant en cohérence leur travail passé contre les violences de rue au sein La Asociación, désormais investi dans des programmes de réduction de violence de gangs.

6En partant de l’organisation par les Ñetas d’une soirée Bingo à Longwood dans le South Bronx, dont la majorité des fonds sont destinés au Fondo, l’auteur décrit le fonctionnement de le système de banque interne du gang que l’on retrouve également en Équateur et en Espagne. Le Fondo vise à subvenir aux besoins économiques des membres actifs de La Asociación en situation de difficultés financières. Cette entrée par les liens économiques permet à l’auteur de décrire trois rapports des Ñetas à l’emploi : « […] celle d’une désaffiliation sociale et de la marginalité extrême, celle du travailleur pauvre et celle du travailleur sans-papiers » (p. 154). En 2006, à Barcelone les Ñetas acceptent de se transformer en une « association socioculturelle, sportive et musicale ». Cette volonté de pacification confirme la fin de la guerre des gangs et une évolution du rapport à l’État : « les processus de pacification peuvent donc être analysés comme des dispositifs diffus, formés de divers acteurs, institutions, discours et pratiques, étatiques et privés (policier, judiciaire, de gestion et contrôle social) qui ne s’entendent pas tous par ailleurs sur un même projet » (p. 295).

7En avril 2018, Martin Lamotte retrouve Bebo qui lui annonce la disparition des Ñetas à New York. L’auteur s’interroge : « comment travailler sur un groupe qui ne semblait parfois ne plus être que son ombre, dont on me cachait les effectifs, et qui ne paraissait vivre que dans un passé sans cesse raconté, mais dont en même temps, je percevais les engagements, les échanges, les valeurs à travers des codes, des cérémonies, des mobilisations ? » (p. 304-305). Martin Lamotte souligne dans l’épilogue du livre que l’une des clés de sa relation avec les Ñetas tient dans l’articulation avec le déclin du gang, citant l’anthropologue Michel Agier la pertinence de l’anthropologie tiendrait : « dans sa capacité à rendre le chaos du monde contemporain un peu plus intelligible » (p. 306). L’auteur a « enduré » le terrain (au sens de l’avoir éprouvé dans la durée) devenant même secrétaire du groupe du Padrino réfugié à Barcelone et ancien président des Ñetas dans les quartiers sud de Guayaquil. Ce dernier le chargera même d’amener des lettres à des responsables de La Asociación à Guayaquil.

  • 2 Michel Agier (dir.), Anthropologues en dangers. L’engagement sur le terrain, Paris, éditions Jean-M (...)
  • 3 Philippe Bourgois, En-quête de respect. Le crack à New-York (1995), Paris, éditions du Seuil, 2001.
  • 4 Loïc Wacquant, Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, Paris, éditions Agone, 2 (...)
  • 5 David Lepoutre, Cœur de banlieue. Codes, rites et langages (1997), Paris, éditions Odile Jacob, 200 (...)
  • 6 Unni Wikan, « Beyong the words : the power of resonance », American Ethnologist, 19 (3), p. 463.

8L’anthropologue a développé une « empathie méthodologique » avec les enquêtés tel le Padrino à Barcelone qui par touche dévoile les contours de son monde : « une forme d’intimité culturelle qui n’a été possible qu’à partir du moment où une forme d’intimité personnelle s’est établie » (p. 209). De plus Martin Lamotte développe un « engagement raisonné2 » démontrant que la richesse de l’analyse anthropologique nécessite d’allier les données ethnographiques récoltées sur le terrain à un long travail de décentrement post-terrain. De manière non exhaustive, à l’instar des travaux en « Anthropologie urbaine » de Philippe Bourgois3, Loïc Wacquant4, David Lepoutre5, l’auteur rappelle que l’implication même du chercheur sur son terrain est un instrument de production de connaissance. En effet, l’ouvrage trouve sa richesse dans la multiplicité des « prises d’écriture » entremêlant le mode narratif, subjectif et analytique. L’anthropologue Unni Wikan raconte qu’à Bali, discutant de son « terrain » avec un prêtre-philosophe, un professeur poète et un médecin, ces derniers lui suggérèrent que pour décrire les Balinais, il lui faudrait créer keneh avec eux. Wikan le traduit par « résonance », « un effort de feeling pensée, une volonté de s’engager dans un autre monde6 ». En plus d’être un témoin et un porte-parole du monde des Ñetas, l’enquête de Martin Lamotte renforce l’efficience de ce « mode d’être » méthodologique.

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Notes

1 Le récit de leur histoire est notamment centralisé et retravaillé en continu en anglais et espagnol dans le livre des Ñetas dénommé Liderato : « [...] une sorte de palimpseste de ces prises d’écriture accumulées » (p. 187).

2 Michel Agier (dir.), Anthropologues en dangers. L’engagement sur le terrain, Paris, éditions Jean-Michel Place, 1997, p. 22.

3 Philippe Bourgois, En-quête de respect. Le crack à New-York (1995), Paris, éditions du Seuil, 2001.

4 Loïc Wacquant, Corps et âme. Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur, Paris, éditions Agone, 2002

5 David Lepoutre, Cœur de banlieue. Codes, rites et langages (1997), Paris, éditions Odile Jacob, 2001.

6 Unni Wikan, « Beyong the words : the power of resonance », American Ethnologist, 19 (3), p. 463.

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Pour citer cet article

Référence électronique

David Puaud, « Martin Lamotte, Au-delà du crime. Ethnographie d’un gang transnational », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 06 janvier 2023, consulté le 20 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/59377

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Rédacteur

David Puaud

L’auteur est anthropologue (LAC/CNRS/EHESS), chargé d’enseignement à Sciences-po Paris et à l’Université de Poitiers. Il est l’auteur de Un monstre humain. Un anthropologue face à un crime sans mobile (La Découverte, 2018) ; Le spectre de la radicalisation. L’administration sociale en temps de menace terroriste (EHESP, 2018) ; Les surgissants. Ces terroristes qui viennent de nulle part (Rue de Seine, 2022).

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