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Delphine Chedaleux, Négocier la norme. Genre et média dans l’après-guerre

Louise Francezon
Négocier la norme
Delphine Chedaleux (dir.), Négocier la norme. Genre et médias dans l'après-guerre, Pessac, Maison des sciences de l'homme d'Aquitaine, coll. « Genre, cultures, sociétés », 2022, 224 p., EAN : 9782858926282.
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Texte intégral

1Cet ouvrage dirigé par Delphine Chedaleux s’intéresse à la construction sociale des catégories de sexe dans les médias francophones après 1945. À l’origine de ce livre, il y a d’abord un projet de recherche sous la direction d’Alain Boillat et de Charles-Antoine Courcoux qui visait à comprendre les mécanismes de fabrication des représentations genrées dans la filmographie du réalisateur Claude Autant-Lara. Bien qu’initialement porté par les études cinématographiques, l’ouvrage se décentre de l’image animée pour analyser divers supports, de la radio à la bande dessinée. Cette contribution se distancie ainsi des approches monolithiques – et quelques peu sclérosantes – qui font l’étude d’un médium unique. Au contraire, l’ouvrage propose une confrontation dynamique entre presse, télévision ou encore photographie afin de comprendre les résonnances et les divergences des discours genrés déployés dans les médias de l’après-guerre. Conformément à son parcours – et à sa sensibilité aux cultural studies - Delphine Chedaleux ouvre également l’analyse à des genres médiatiques qui jouissent d’une réputation académique moindre, à l’instar de la bande dessinée ou de la presse féminine.

2Pour mener à bien cette tâche, l’ouvrage propose ainsi un panel ambitieux d’auteur·rices issu·es de différents milieux, invoquant des outils théoriques et méthodologiques variés qui s’inscrivent dans la continuité de la narratologie filmique, de la micro-histoire ou des études féministes. L’approche se veut donc fondamentalement pluridisciplinaire dans la lignée de la politique de la maison d’édition de la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine qui privilégie la transversalité des recherches. Cette diversité constitue une richesse pour l’ouvrage qui réussit à maintenir un discours homogène et cohérent, et ce malgré la diversité des profils à la fois académiques et non académiques. Les contributions démontrent ainsi comment les différents médias (presse, télévision, bande dessinée…) constituent, au-delà de leur divergences, une technologie de genre qui entretient, négocie ou légitime les catégories du féminin et du masculin. Le propre de cette publication reste néanmoins d’insister sur les fortes tensions et ambivalences qui parcourent les différents discours déployés dans les médias, discours qui se veulent à la fois émancipateurs et conservateurs pour les femmes.

3La première partie de l’ouvrage s’attache à interroger la trajectoire professionnelle de quelques pionnières qui s’insèrent dans le monde de la radio, de la photographie de presse et de la télévision, et ce à l’aune des normes genrées qui structurent ces industries de l’information. L’approche adoptée ici s’inscrit dans une perspective résolument micro-historique, avec un parti pris sociologique important qui s’attache à reconstituer les divers facteurs sociaux et culturels qui expliquent l’existence de ces trajectoires individuelles « hors-normes ». En donnant la parole à ces pionnières, cette partie permet de mieux comprendre les stratégies et les négociations personnelles qui ont permis aux femmes de se faire une place dans des industries principalement masculines, tout en insistant sur les données sociologiques qui expliquent les percées de ces dernières. Ainsi, Marine Beccarelli et Roxane Gray montrent respectivement le poids du réseau personnel dans la carrière de la journaliste française Geneviève Tabouis et de la réalisatrice Liliane Annen. Salomé Hédin rappelle, quant à elle, l’importance de l’origine sociale de la photographe Janine Niepce, issue d’un milieu artistique et bourgeois qui favorise son insertion dans le milieu journalistique. Les différentes contributions de cette partie dressent également un tableau nuancé de la marge réelle de négociation de ces femmes dans leur environnement de travail. Le récit de leur carrière est effectivement une occasion de constater la forte division sexuée des tâches dans les médias, conduisant ces femmes à travailler des sujets principalement « féminins » (maternité, enfants, famille…). La mise en évidence d’une répartition sexuée du travail dans l’ensemble de ces médias n’empêche pas les autrices de mettre en avant les spécificités de chaque profession, qui s’ouvre aux femmes pour des raisons distinctes (à l’image du fort capital économique dont dispose la télévision, conjugué à un besoin important de main d’œuvre, encourageant les recrutements selon Roxane Grey).

4La deuxième partie de l’ouvrage s’intéresse aux discours déployés dans un genre particulier : la presse écrite féminine, considérée comme « commerciale », futile et indigne d’intérêt. Les trois autrices témoignent de la complexité – et l’ambivalence – des discours qui se mettent en place dans cette presse spécialisée à travers les différents titres que sont Elle, Marie Claire, Bonnes soirées, Femmes d’aujourd’hui et J’attends un enfant. Les raisons derrière cette hétérogénité des discours – à la fois conservateurs et émancipateurs – restent néanmoins spécifiques à chaque revue, en fonction de son contexte historique, sa position géographique ou les spécificités socioéconomiques de son lectorat. Ainsi, Sandrine Lévêque met en avant les particularités du magazine Elle qui apparait au lendemain de la libération, conduisant la revue à reformuler certains discours pour les inscrire dans une ligne éditoriale plus politique. Néanmoins, la question commerciale est aussi une priorité pour ce magazine qui s’adresse à un lectorat principalement bourgeois et qui, en conséquence, s’attache à déployer des discours consuméristes bien plus dépolitisés. Karine Taveaux Grandpierre met quant à elle en évidence l’importance des logiques géographiques dans l’élaboration – et la négociation – des discours de la presse féminine. La stratégie de commercialisation à l’international entraine effectivement une reconfiguration des discours afin de correspondre à un nouveau lectorat. Le magazine Elle se voit par exemple contraint de retravailler son contenu pour assurer son ancrage dans une Belgique plus conservatrice, là ou Bonne Soirées – et ses discours plus traditionnalistes – réussit son implantation en France dans les classes ouvrières catholiques. Enfin, Laurence Pernoud s’attache à analyser une revue qui s’inscrit dans la continuité des ouvrages de puériculture avec le titre J’attends un enfant. Si le magazine valorise et encourage les grossesses dans un contexte de politiques natalistes, il est également le support de discours scientifiques qui permettent aux femmes d’acquérir des savoirs sur leurs corps, favorisant dès lors l’autonomisation des futures mères selon l’autrice.

5Enfin, le dernier axe de l’ouvrage vise à comprendre la fabrique du genre dans les œuvres de fiction. Le processus de création est présenté comme un processus de négociation, en cela que les producteur·rices et artistes doivent composer en permanence avec un certain nombre de normes culturelles, sociales et artistiques. Ainsi, en analysant le genre de la bande dessinée pour jeunes filles, Raphaël Oesterlé met en évidence la difficulté de produire des images qui doivent s’inscrire dans une trame scénaristique d’aventure, selon les codes héroïques du genre, tout en respectant les normes de féminité. L’auteur analyse ainsi les différentes stratégies adoptées par les scénaristes pour résoudre cette contradiction, que ce soit par le recours au travestissement ou par la condamnation de l’aventure des petites filles. Catherine Gonnard et Elisabeth Lebovici analysent quant à elles le cinéma de Jacqueline Audry et révèlent la mise en place d’un double discours dans le film La Garçonne (1957). En montrant, mais en ne disant pas, la réalisatrice construit effectivement un film fait d’indices et de sous-textes connus d’un Paris dissident et sexuellement subversif. Néanmoins, la multiplication de références textuelles, intertextuelles, filmiques et extra-filmiques n’en facilite pas la lecture aujourd’hui et nécessite un bagage culturel important. L’inventivité développée par les cinéastes pour déjouer la censure se retrouve également dans le cinéma de Claude Autant-Lara qui use de la métaphore – en tant que système signifiant – pour construire les rapports de genre dans ses productions. Alain Boillat explicite ainsi le jeu métaphorique qui se met en place autour du personnel animalier dans La Jument Verte (1959) et qui sert à construire l’identité masculine des personnages. Le dernier chapitre s’inscrit dans une démarche similaire et s’attache à restituer le processus de sélection d’actrices dans le film Le Rouge et le Noir (1954) du même réalisateur, afin de comprendre la généalogie et la fabrique des personnages féminins. Jeanne Rohner montre ainsi comment les actrices étaient sélectionnées au sein de réseaux spécifiques et comment leur persona était prise en compte pour construire une identité de genre spécifique chez un personnage.

6 Si l’ouvrage rend donc visible la fabrication des discours de genre dans l’après-guerre, il reste néanmoins marqué par un déséquilibre important. À l’exception d’un chapitre où la fabrique des masculinités est rapidement évoquée par Alain Boillat, il est avant tout question des féminités. Si ce choix relève peut-être d’un parti pris des auteur·rices, l’aspect fondamentalement interactif des rapports de genre n’en reste pas moins invisibilisé. Dans la mesure où la construction du féminin et du masculin se répond, l’absence de questionnements autour de la masculinité fait défaut. En conséquence, cette contribution s’inscrit davantage dans une histoire des féminités qu’une histoire du genre. Enfin, le parti pris de l’ouvrage de déployer une analyse synchronique pour questionner la fabrique des identités genrées pose également question. En considérant la période d’après-guerre comme un bloc homogène, l’ouvrage juxtapose des œuvres de 1945 avec des productions de 1960, sans que cette distinction temporelle ne soit problématisée. L’absence d’une approche diachronique dans les différentes parties empêche ainsi de distinguer les nuances, les évolutions, les ruptures ou les discordances dans les discours médiatiques au sein d’une époque riche et complexe.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Louise Francezon, « Delphine Chedaleux, Négocier la norme. Genre et média dans l’après-guerre », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 05 janvier 2023, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/59292

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Rédacteur

Louise Francezon

Diplômée d’un Master d’histoire à l’École de la Recherche de Sciences Po et d’un Master en Visual Studies (spécialité Film Studies) de l’université d’Amsterdam, Louise Francezon est doctorante à Paris 1 Sorbonne-Université et travaille sur les femmes photographes de guerre dans une perspective d’histoire des femmes et du genre.

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Droits d’auteur

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