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Joséphine Eberhart, Julia Legrand (dir.), « Prescription médicale », Genèses, n° 127, 2022

Lou-Andréa Chéradame
Prescription médicale
Joséphine Eberhart, Julia Legrand (dir.), « Prescription médicale », Genèses, n° 127, 2022, 164 p., Paris, Belin, ISBN : 978-2-410-02562-0.
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Texte intégral

  • 1 Le poids du lobby pharmaceutique est particulièrement documenté dans la littérature scientifique. À (...)

1Pourquoi les médecins prescrivent-ils tel ou tel médicament ? Les auteurs de ce dossier ont choisi de mettre en lumière les configurations sociales situées en amont du « colloque singulier » qu’est la consultation médicale, et d’en montrer les effets sur la pratique quotidienne de ceux qui prescrivent des médicaments. « Emblème du pouvoir que les acteurs les plus prestigieux du champ médical, les médecins, ont sur le corps des patients » (p. 3), la prescription est donc ici appréhendée comme un processus à travers lequel le pouvoir des médecins est « contesté, récupéré ou alors redistribué » (p. 7) entre un ensemble d’acteurs qui, précisons-le, car c’est une force de ce dossier, n’appartiennent pas forcément à l’industrie pharmaceutique1.

  • 2 Cet article s’appuie sur un travail de thèse : Legrand Julia, L'incertitude psychiatrique : une soc (...)
  • 3 Cet article s’appuie sur un travail de thèse : Eberhart Joséphine, Douleurs et antidouleurs en méde (...)

2Julia Legrand, à partir d’une étude ethnographique2 comparée de deux mois dans le service fermé d’un hôpital psychiatrique public et dans un centre médico-psychologique (où les patients sont reçus en soins ambulatoires), en Seine-Saint-Denis, montre comment le contexte de restriction budgétaire à l’hôpital change la pratique des psychiatres. La réduction du nombre de lits contraint les psychiatres à normaliser la prescription d’« injections-retard » (p. 21), c’est-à-dire des injections de médicaments dont le dosage est beaucoup plus puissant que lorsqu’ils sont prescrits par voie orale, et dont l’action sur les corps dure plusieurs semaines. Les « effets d’autorité symbolique » (p. 13) permettant de soumettre les patients à l’« injonction » de la prise orale médicamenteuse lors des internements sont ainsi effacés au profit de l’« injection ». Dans la seconde contribution3, Joséphine Eberhart explique le processus qui a conduit à la décision de retrait du marché en 2011 du Di-Antalvic (un antalgique couramment utilisé jusqu’alors). Il en a découlé un profond sentiment d’injustice pour les médecins généralistes libéraux, qui prescrivaient énormément ce médicament et l’utilisaient comme un outil particulièrement efficace pour créer un suivi général de long terme du patient, du fait de l’obligation de délivrance de ce médicament uniquement sur ordonnance. Enfin, dans la dernière contribution du dossier, Nils Kessel développe une approche historique retraçant l’évolution matérielle de l’ordonnance en Allemagne, depuis la mise en place du système d’assurance maladie en 1883 jusqu’à aujourd’hui. Des rapports de force opposant notamment médecins conventionnés et caisses locales d’assurance maladie, mais aussi l’industrie pharmaceutique, les pharmaciens des officines et experts universitaires, a découlé le formulaire d’ordonnance très standardisé (et très différent de celui que nous connaissons en France) utilisé aujourd’hui par les médecins allemands.

  • 4 Médecine fondée sur les preuves.
  • 5 Te Heesen, « The Notebook: A Paper-technology », in Bruno Latour et Peter Weibel (dir.), Making Thi (...)

3La variété des approches est riche et fait la part belle à la matérialité de la prescription médicale. Si l’article de Julia Legrand s’appuie sur des entretiens et des observations de terrain et montre comment la prescription s’inscrit dans un travail d’équipe, quotidien, entre psychiatres et infirmières, les deux contributions suivantes s’inscrivent en revanche (en partie du moins) dans le courant des science and technology studies. L’analyse prend alors comme point de départ une technologie, que celle-ci soit l’ordonnance ou le médicament prescrit. Joséphine Eberhart mobilise ainsi la notion de « trajectoire de prescription » (p. 34) du Di-Antalvic et explore, à partir d’entretiens, d’articles de presse et d’archives, les différents mondes sociaux que traverse ce médicament. Comprimé conditionné dans une boite, il est appréhendé par le médecin comme un « bon » médicament pour soulager la douleur du patient, ou du moins la reconnaître, et cela sans effets secondaires à long terme. Mais pour le régulateur public, ce médicament est appréhendé selon la logique de l’« evidence-based medecine »4 (p. 34) incarnée par le dossier dans lequel figure la mise en balance des bénéfices thérapeutiques prouvés et des risques chiffrés de mort par surdosage. Nils Kessel, quant à lui, mobilise la notion de « technologie de papier »5 (p. 57), pour montrer comment les caisses locales d’assurance maladie, animées d’une rationalité budgétaire, ont cherché à contrôler les choix thérapeutiques des médecins allemands à travers l’établissement de « normes d’écriture » (p. 57) de l’ordonnance. À partir de l’analyses d’archives variées, il montre que l’évolution matérielle de l’ordonnance reflète ainsi tout autant qu’elle impacte les rapports de force entre différents collectifs.

4En fin de compte, on peut retenir de ce dossier que la prescription est un « acte éminemment collectif » (p. 4) qui relève bien du politique, au sens où elle est un enjeu de pouvoir entre des groupes aux logiques et intérêts divergents, dont fait partie le pouvoir politique. Sous couvert de favoriser l’autonomie des patients en psychiatrie à travers le développement des soins ambulatoires, le pouvoir du psychiatre sur les corps des patients est en fait renforcé, via des médicaments aux effets plus forts, à rebours même des recommandations expertes émises par les spécialistes universitaires. Dans le cas du Di-Antalvic, le régulateur public français, qui se positionne pour un temps en faveur de l’expérience pratique des généralistes, finit par se plier à la logique du régulateur européen. On entrevoit ici comment les formations et socialisations différenciées des experts en charge des dossiers d’évaluation des médicaments peuvent jouer dans l’autorisation de mise sur le marché d’un médicament, puisque les experts français ont été moins soumis que les experts suédois et britanniques à l’evidence-based medecine, et n’ont retiré ce médicament du marché que six ans après leurs homologues européens, sous la pression de l’agence de régulation européenne. L’étude de Nils Kessel, enfin, rappelle l’importance des dispositifs de tiers payant de l’assurance maladie collective dans le contrôle des prescriptions médicales. En Allemagne, le pouvoir politique a ainsi joué tout au long du siècle dernier le rôle d’arbitre dans les conflits évoqués précédemment, favorisant la rationalité économique, thérapeutique ou politique selon qu’il s’agissait d’assurer un financement pérenne du système de santé, d’éviter les scandales sanitaires ou de prendre en compte le poids électoral des corporations en conflit.

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Notes

1 Le poids du lobby pharmaceutique est particulièrement documenté dans la littérature scientifique. À titre d’exemple, on peut citer le scandale des opioïdes aux États-Unis : Patrick Radden Keefe, Frédéric Autran, Cécile Brajeul, Addiction sur ordonnance. La crise des antidouleurs, Caen, C&F Éditions, coll. « Interventions », 2019 ; compte rendu d’Audrey Arnoult pour Lectures : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/33475.

2 Cet article s’appuie sur un travail de thèse : Legrand Julia, L'incertitude psychiatrique : une sociologie de la prescription de médicaments en psychiatrie publique, thèse de doctorat en sociologie, Université Paris 8, 2020.

3 Cet article s’appuie sur un travail de thèse : Eberhart Joséphine, Douleurs et antidouleurs en médecine générale. Une sociologie de la prescription, thèse de doctorat en sociologie, EHESS, 2020.

4 Médecine fondée sur les preuves.

5 Te Heesen, « The Notebook: A Paper-technology », in Bruno Latour et Peter Weibel (dir.), Making Things Public: Atmospheres of Democracy, Cambridge Massachusetts, MIT Press, 2005.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Lou-Andréa Chéradame, « Joséphine Eberhart, Julia Legrand (dir.), « Prescription médicale », Genèses, n° 127, 2022 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 03 janvier 2023, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/59240

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