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Rudy Amand, Hydrogène et transition énergétique. Analyse socio-anthropologique d’une trajectoire régionale

Sylvain Lallier
Hydrogène et transition énergétique
Rudy Amand, Hydrogène et transition énergétique. Analyse socio-anthropologique d'une trajectoire régionale, Paris, L'Harmattan, coll. « Sociologies et environnement », 2021, 206 p., ISBN : 978-2-343-23534-9.
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Texte intégral

  • 1 L’hydrogène n’est pas une énergie primaire, mais est un vecteur énergétique qui permet le stockage (...)
  • 2 La notion d’« infrastructure sociotechnique » est proposée par les sociologues Susan Leigh Star et (...)

1Dans un contexte marqué par l’émergence des problématiques environnementales, l’hydrogène1 s’est peu à peu imposé dans les politiques publiques comme la clé de voute de la transition énergétique. En s’intéressant sur les modalités concrètes du déploiement d’une infrastructure sociotechnique2 régionale de l’hydrogène et sur les dynamiques des participations citoyennes aux projets technologiques correspondants, cet ouvrage interroge les promesses attachées à ce vecteur énergétique en matière technique et sociale. L’auteur met au jour une ligne de tension entre deux modèles sociotechniques dans lesquels pourrait s’inscrire l’hydrogène. L’un relève d’une volonté étatique de persistance d’un système énergétique centralisé, caractéristique du modèle nucléaire en France. L’autre relève d’un système décentralisé, propice au développement des énergies renouvelables et locales et de transformations sociales, économiques et politiques. S’inscrivant dans la littérature en sociologie de l’innovation et des recherches participatives, la thèse soutenue par l’auteur est que le déploiement local de l’hydrogène s’inscrit dans une infrastructure sociotechnique préexistante inhérente au modèle centralisé nucléaire qui cadre et influence l’orientation de l’action publique au détriment d’autres champs des possibles en matière énergétique.

2L’ouvrage est organisé en huit chapitres retraçant la trajectoire de ce vecteur en Normandie, une région pilote sollicitée par les pouvoirs publics et par l’entremise d’acteurs associatifs, syndicaux et industriels. Ce travail d’enquête s’est appuyé sur le projet « Transition énergétique, territoires, hydrogène et société » (TETHYS) et sur le projet « Approche régionale pour une transition énergétique mixte industrielle et sociétale » (ARTEMIS), inscrits tous deux dans les enjeux de la démocratie technique et dont les objectifs ont été d’étudier la participation des citoyens aux projets « hydrogène » dans la Région Normandie. Le dispositif méthodologique a consisté en la réalisation d’entretiens semi-directifs auprès d’acteurs de l’énergie (élus locaux, salariés d’entreprises et de collectivités locales, experts, syndicats d’énergie, tiers acteurs), et d’observations menées entre 2018 et 2020 au sein d’événements sur l’hydrogène organisés par la région. Enfin, des observations ont aussi été menées auprès d’un Living Lab organisé dans le cadre des projets TETHYS et ARTEMIS, c’est-à-dire une recherche collaborative incluant les citoyens dans les processus d’innovation sur la place de l’hydrogène dans la transition énergétique.

  • 3 Les atomes d’hydrogène (H) ne se retrouvent pas à l’état pur, mais sont combinés avec d’autres atom (...)
  • 4 L’auteur s’appuie notamment sur l’apport théorique de Laurence Raineau, socio-anthropologue, pour q (...)

3Le premier chapitre présente les modalités de l’enquête socio-anthropologique menée, ainsi que les atouts écologiques de l’hydrogène qui justifient l’intérêt des différents acteurs mentionnés pour son développement. C’est d’abord en raison de ses propriétés – conditions de production, de stockage et potentiel énergétique3 – que l’hydrogène est plébiscité : elle présente un potentiel de stockage de l’énergie produite par des sources renouvelables, dont leur principale limite est d’être intermittentes4. En outre, cette mise à l’agenda politique, en inscrivant localement le déploiement de l’hydrogène, offrirait selon l’auteur la possibilité de sa « territorialisation » à l’échelle régionale par l’exploitation et le stockage des énergies renouvelables grâce aux installations déjà présentes sur le territoire, comme par exemple les hydroliennes déployées dans le département de la Manche.

4Les chapitres deux et trois reviennent sur la trajectoire historique de l’hydrogène dans la région et sur les représentations qu’en ont les différents acteurs locaux. L’auteur montre notamment que ce déploiement s’est effectué dans un cadre politique très vertical et qu’il a été capté une structure politique et économique cherchant à garantir le système sociotechnique énergétique traditionnel. Cette orientation prise par la Région Normandie s’explique d’autant plus au regard des représentations de l’hydrogène développées par les acteurs (promoteurs de l’hydrogène et potentiels consommateurs) qui participent tout autant au développement cognitif de son infrastructure sociotechnique. En effet, l’auteur s’appuie sur le concept de « résonnance », développé par le philosophe Hartmut Rosa, qui renvoie à une constitution mutuelle entre l’agentivité des humains, soit leur capacité à (ré)agir, et celle de leur environnement. Ainsi, l’auteur décrit comment ces acteurs comprennent les enjeux écologiques et leurs causes (par exemple surpopulation, pollution atmosphérique), et explique ensuite comment ces derniers intègrent l’hydrogène comme une solution envisageable et dès lors présentée comme une « vertu climatique » et comme une « promesse faite au maintien des modes de vie » (p. 52).

5Ensuite, les chapitres quatre, cinq et six précisent les ressorts politiques et économiques du déploiement de l’hydrogène et de la place de la participation citoyenne dans ce processus. L’auteur analyse ici les relations entretenues entre acteurs publics (élus locaux) et privés (salariés et représentants d’entreprises) ainsi que la participation des syndicats de l’énergie au sein des principales instances de décisions. C’est dans ces relations formelles et informelles que la qualification de l’hydrogène comme ressource marchande plutôt que comme levier radical pour la transition énergétique a été négociée et conquise, révélant et consolidant de fait le poids des acteurs économiques et industriels dans les décisions prises par les pouvoirs publics.

6Dans un second temps, l’auteur documente les activités réalisées au sein du Living Lab, soit la réalisation d’ateliers de co-conception et de co-prototypage autour de l’hydrogène et mobilisant des citoyens. Ces activités semblent se traduire davantage comme un lieu d’acculturation sur les spécificités techniques de l’hydrogène et sur son potentiel translationnel, que comme un lieu de réflexions politiques sur la transition énergétique. Plus précisément, si ces ateliers peuvent « redistribuer le “pouvoir d’expérimentation” et tenir les promesses d’un renouveau démocratique » (p. 119), cette participation citoyenne ne permet pas de contrebalancer l’influence des acteurs institutionnels, bien représentés parmi les experts et les organisateurs présents à cette recherche collaborative. Ainsi, cette participation citoyenne s’inscrit (et est limitée par) un « rapport vertical » (p. 133) entre experts et participants. Dans les pratiques, cela s’incarne notamment par le fait que les ateliers ne sont en aucun cas un lieu de débat sur le déploiement et les usages de l’hydrogène.

  • 5 Voir notamment l’article de l’auteur consacré à cette recherche collaborative : Rudy Amand, « Mettr (...)
  • 6 Voir Rudy Amand, Pauline Ducoulombier et François Millet, « Transition énergétique et hydrogène : l (...)

7Les chapitres sept et huit présentent les participants présents au Living Lab5 et analysent la mise en retrait de co-conceptions considérées par les organisateurs comme transgressives au regard des objectifs pris en amont par les pouvoirs publics. Celles qui sont abandonnées ont essentiellement en commun d’être en contradiction avec l’impératif de rentabilité économique en raison de la promotion qu’elles font d’une low-tech impliquant une adaptation des modes de consommation. Dans ce contexte, l’auteur montre comment le déploiement de l’hydrogène est pensé parmi certains organisateurs du Living Lab, moins comme un moyen pour le développement d’un modèle décentralisé, épousant une volonté des participants à l’autonomie en matière de production d’énergie, mais comme un moyen de déploiement d’un modèle énergétique dicté à l’échelle de l’État et inscrit dans une logique de translation économique de l’innovation technologique. Ce constat est cependant à nuancer : si le poids des acteurs institutionnels (associations et syndicats d’énergie) est évident, celui-ci ne peut, comme l’affirme l’auteur en conclusion de l’ouvrage, invisibiliser le caractère émancipateur permis par la conception des prototypes par les participants eux-mêmes6.

  • 7 Ludovic Ginelli, Jacqueline Candau, Sabine Girard, Marie Houdart, Valérie Deldrève et Camille Noûs, (...)

8Cet ouvrage permet de se défaire de l’évidence selon laquelle une territorialisation de l’hydrogène conduirait nécessairement à la création d’un « espace public » propice à un changement des modes de consommation en accord avec les contraintes écologiques. Au contraire, l’auteur insiste sur une logique verticale du déploiement de l’hydrogène dans la Région Normandie. Ce cas d’étude, en montrant l’éviction d’un modèle de « transition » décentralisée montre aussi la relégation, derrière des impératifs économiques, des questions environnementales et sociales plus larges initialement intégrées aux promesses de l’hydrogène. Cette enquête confirme donc qu’une véritable territorialisation ne peut pas être réduite à un simple déplacement géographique des activités. Elle implique davantage une gouvernance permettant une participation effective de tous les acteurs mobilisés dans les prises de décisions techniques, scientifiques et politiques7.

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Notes

1 L’hydrogène n’est pas une énergie primaire, mais est un vecteur énergétique qui permet le stockage de l’électricité produite par différentes sources d’énergie.

2 La notion d’« infrastructure sociotechnique » est proposée par les sociologues Susan Leigh Star et Karen Ruhleder afin de décrire le caractère relationnel de la technologie avec les pratiques sociales, politiques, économiques et scientifiques associées à leur développement. Voir Susan Leigh Star et Karen Ruhleder, « Steps towards an ecology of infrastructure: complex problems in design and access for large-scale collaborative systems », Information Systems Research, vol. 7, n  1, 1996, p. 111-134.

3 Les atomes d’hydrogène (H) ne se retrouvent pas à l’état pur, mais sont combinés avec d’autres atomes, à l’exemple des molécules d’eau (H20) ou de méthane (CH4). De fait, pour être exploités, les atomes d’hydrogène nécessitent une transformation à partir de matières premières préexistantes, ce qui implique une dépense énergétique préalable. L’hydrogène « gris » est extrait par vaporeformage, mais implique en contrepartie une émission importante de CO2. L’hydrogène « bleu » nécessite une captation du carbone émis, voire de sa réutilisation. L’hydrogène « vert » mobilise quant à lui seulement des énergies renouvelables dans le process de sa production (e.g. par électrolyse ou par pyrogazéification). L’hydrogène « jaune », enfin, inclus dans sa production des sources d’énergie décarbonées, comme l’énergie nucléaire. Pour être stockée, l’hydrogène doit être maintenu à l’état liquide (-253° c). Enfin, « un kilogramme d’hydrogène libérerait quatre fois plus d’énergie qu’un kilogramme d’essence tout en ne rejetant que de l’eau » (p.  22).

4 L’auteur s’appuie notamment sur l’apport théorique de Laurence Raineau, socio-anthropologue, pour qui le potentiel offert par l’hydrogène est précisément de « domestiquer » les énergies renouvelables, de les rendre « programmables » et « contrôlables » (p. 47). Voir Laurence Raineau, « Vers une transition énergétique ? », Natures Sciences Sociétés, vol. 19, n° 2, 2011, p. 133-143.

5 Voir notamment l’article de l’auteur consacré à cette recherche collaborative : Rudy Amand, « Mettre à l’épreuve la trajectoire institutionnelle de l’hydrogène. Retour sur l’organisation d’un living lab et les projets de quelques bricoleurs », Écologie & Politique, n° 63, 2021, p. 151-168.

6 Voir Rudy Amand, Pauline Ducoulombier et François Millet, « Transition énergétique et hydrogène : le Living Lab ou l’ébauche d’une recherche participative », VertigO, n° 34, 2021.

7 Ludovic Ginelli, Jacqueline Candau, Sabine Girard, Marie Houdart, Valérie Deldrève et Camille Noûs, « Écologisation des pratiques et territorialisation des activités : une introduction », Développement durable et territoires, vol. 11, n° 1, 2020.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sylvain Lallier, « Rudy Amand, Hydrogène et transition énergétique. Analyse socio-anthropologique d’une trajectoire régionale », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 02 janvier 2023, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/59238

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Rédacteur

Sylvain Lallier

Doctorant en sociologie des sciences à l’Université Paris Cité, membre du Centre de recherche en médecine, sciences, santé, santé mentale et société (Cermes3) et du Centre Alexandre-Koyré (CAK).

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