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Christian Bruel, L’aventure politique du livre jeunesse

Noëlle Delbrassine
L'aventure politique du livre jeunesse
Christian Bruel, L'aventure politique du livre jeunesse, Paris, La Fabrique, 2022, 384 p., ISBN : 9782358722421.
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Texte intégral

  • 1 Isabelle Nières-Chevrel, Introduction à la littérature de jeunesse, Paris, Didier Jeunesse, coll. « (...)
  • 2 Nathalie Prince, La littérature de jeunesse – pour une théorie littéraire, Malakoff, Armand Colin, (...)
  • 3 Valérie Centi, Vincianne d’Anna, Daniel Delbrassine, Björn-Olav Dozo, Comprendre la littérature de (...)
  • 4 Pour les lecteurs et lectrices novices en la matière, le petit ouvrage collectif des Territoires de (...)

1Publié en novembre 2022, L’aventure politique du livre jeunesse complète agréablement d’autres publications récentes consacrées à la littérature pour enfants et adolescents. Comme l’avaient déjà fait Isabelle Nières-Chevrel en 20091, Nathalie Prince en 20102 ou l’équipe du MOOC de L’ULiège au début de l’année 20223, Christian Bruel propose à ses lecteurs des repères historiques et théoriques permettant de mieux comprendre les spécificités de cette littérature. Cet ouvrage propose en outre d’aborder le livre jeunesse par un angle original : le politique4. Coupant court à tout discours général et abstrait sur ce sujet, Bruel convainc par la démonstration et l’accumulation d’exemples donnant ainsi à L’aventure des airs de catalogue critique qu’on pouvait ne pas soupçonner à la lecture de la quatrième de couverture.

  • 5 Soulignons qu’il n’est donc pas question de romans pour enfants et adolescents dans cet ouvrage.

2La thèse centrale défendue dans cet ouvrage est que tout livre-jeunesse, si innocent puisse-t-il paraître, est éminemment – quoique parfois inconsciemment – politique. Mais qu’entendre finalement par ce terme qualifié dès le début de l’ouvrage de « grand méchant mot » (p. 51) de la littérature jeunesse ? Si l’auteur n’en définit pas clairement le sens, la division thématique et les analyses proposées tendent cependant à faire penser que le politique désigne ici l’ensemble des manières dont tout auteur-illustrateur-lecteur participe bon gré mal gré à la reproduction ou à la contestation d’un ordre établi (envisagé ici dans toutes ses dimensions : famille, école, genre, amour, corps, sexualité, convictions religieuses, économie, écologie, violences, minorités, etc.). Pour le démontrer, l’auteur puise dans sa bibliothèque personnelle plusieurs centaines d’albums jeunesse, corpus qu’il complète avec une sélection de revues de presse pour enfants et adolescent5.

  • 6 Notons néanmoins l’étonnante absence d’illustration dans cet ouvrage ; une absence d’autant plus fr (...)

3Par le biais d’analyses textuelles et imagières subtiles et détaillées6, Christian Bruel débusque dans chaque ouvrage tout surgissement normatif, toute irruption d’une opinion discutable dans le livre jeunesse : bref, il rend manifeste le politique dans une littérature trop souvent perçue comme un loisir ingénu « idéologiquement neutre ». Pour tout livre jeunesse, il faut en effet savoir ce que l’histoire dit ou ne dit pas, ce qui est illustré ou ne l’est pas, mais aussi comment ces histoires sont écrites (voire lues) et illustrées. Ce mode d’analyse s’avère efficace : le lecteur découvre, peu à peu, combien ces petits livres sont loin d’être innocents. Telle sélection de livres, barbouillés de rose et de bleu, supposera par exemple, dans son intrigue et ses illustrations, que les filles ont toutes pour seul rêve de devenir mamans alors que les garçons auront tout le loisir de devenir pilotes, pompiers ou policiers (mais ils devront alors s’abstenir de pleurer en public sous peine d’être traités de mauviettes !). Une comparaison entre le port du voile et les draps blancs d’un fantôme montrera quant à elle combien une simple métaphore peut contenir ou engendrer des pensées stéréotypées et sans nuances. De même, si la totalité des illustrations d’une collection nous présente des individus caucasiens issus d’une sage bourgeoisie parfaitement « bien genrée », parfaitement « bien rangée », il faut encore remarquer que cette omniprésence dissimule toute une part de la population et jusqu’à l’existence même du célibat choisi ou subi, de l’infinie diversité des relations amoureuses ou du marché du sexe.

  • 7 L’auteur est ici fidèle aux propos qu’il avait tenus à l’occasion du Salon du Livre de jeunesse de (...)
  • 8 Matthew Lipman, logicien, philosophe et auteur américain de livres jeunesse, est le fondateur d’une (...)

4De fait, la dimension politique du livre jeunesse réside aussi dans tout ce qui y est tu, dissimulé, contourné, euphémisé. Chaque livre jeunesse est, à sa façon, un livre de soumission ou d’émancipation selon qu’on décèle ou non sa portée politique. Cette dernière est parfois clairement assumée, dans les livres militants par exemple, mais elle a le plus souvent été niée ou ignorée par des auteurs-illustrateurs très enclins, selon l’auteur, à se réfugier derrière une posture (illusoire) de neutralité. Guidés par l’œil avisé de Christian Bruel, nous percevons mieux que jamais combien Martine est malgré elle l’opposé de la femme libérée et nous devenons perplexes lorsqu’on se demande par quelle magie Tintin parvient à « grandir » sans jamais vibrer à aucune forme d’érotisme. Repose ainsi sur tout lecteur le poids d’un travail critique consistant à interroger les choix narratifs et imagiers et à critiquer les implicites. Conscient des exigences que cela suppose, Bruel ne manque pas de souligner la nécessité d’une meilleure formation littéraire des plus jeunes : sa principale recommandation à cet égard est d’en passer par le pire et le meilleur des livres jeunesse7 et c’est d’ailleurs à cette tâche aux allures lipmaniennes8 qu’il s’attèle concrètement dans les formations qu’il propose et dans ses différentes collaborations avec les bibliothèques, librairies et écoles de son entourage.

5Il faut cependant reconnaître que, depuis le milieu des années 1970, le nombre des publications assumant leur portée politique et osant (tout) dire et (tout) montrer ne cesse d’augmenter. Depuis Tintin, Martine et la presse nationaliste destinée à la sauvegarde morale de tous les bons « Petits Français » (p. 87), il y a eu Rose Bombonne pour griser le rose et le bleu, Mortelle Adèle pour nous faire aimer l’humour noir et l’impertinence dans la bouche des enfants ou encore Julie la petite fille qui avait une ombre de garçon et Marcel la mauviette préférée d’Anthony Browne. Peu s’en fallait-il d’ailleurs pour qu’ils ne finissent Tous à poils dans le Dictionnaire fou du corps. Il aurait été intéressant que l’auteur rapporte l’émergence et la diffusion de ces ouvrages nouveaux et plus subversifs qu’à l’accoutumée aux évolutions sociologiques, pédagogiques et philosophiques qui les sous-tendent. L’effondrement des valeurs traditionnelles et des certitudes politico-religieuses, le déclin du modèle de la transmission au profit d’un apprentissage actif et ludique en première personne (critique du maître, développement de pédagogies alternatives et de nouveaux dispositifs didactiques), l’évolution des idéologies de l’enfance et de l’adolescence (de Sigmund Freud à Philippe Ariès en passant par Agnès Thiercé, Fernand Deligny, Gaston Bachelard ou encore René Schérer et Guy Hocquenghem) sont autant d’éléments qui soutiendraient utilement le propos et renforceraient la lutte de l’auteur contre l’assujettissement et l’aveuglement politique. Ainsi en même temps qu’elle offre un répertoire utile pour quiconque souhaiterait analyser de façon critique des œuvres jeunesse, L’aventure ne manque pas d’ouvrir la voie à de fécondes recherches interdisciplinaires.

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Notes

1 Isabelle Nières-Chevrel, Introduction à la littérature de jeunesse, Paris, Didier Jeunesse, coll. « Passeurs d’histoires », 2009.

2 Nathalie Prince, La littérature de jeunesse – pour une théorie littéraire, Malakoff, Armand Colin, 2021 (3ème édition).

3 Valérie Centi, Vincianne d’Anna, Daniel Delbrassine, Björn-Olav Dozo, Comprendre la littérature de jeunesse, Paris, Pastel – L’école des loisirs, 2022.

4 Pour les lecteurs et lectrices novices en la matière, le petit ouvrage collectif des Territoires de la mémoire, Et si lire, c’était désobéir ?, peut également constituer une intéressante lecture parallèle à l’Aventure politique du livre jeunesse. De fait, l’approche proposée est synthétique et générale ce qui offre aux analyses circonstanciées de Christian Bruel un ancrage contextuel facile d’accès. Collectif, Et si lire, c’était désobéir ? Littérature jeunesse insoumise, Liège, Les Territoires de la Mémoire, 2022.

5 Soulignons qu’il n’est donc pas question de romans pour enfants et adolescents dans cet ouvrage.

6 Notons néanmoins l’étonnante absence d’illustration dans cet ouvrage ; une absence d’autant plus frustrante que les descriptions des histoires, des illustrations et des personnages sont aussi nombreuses sous la plume de l’auteur qu’elles peuvent être fastidieuses à concevoir pour le lecteur.

7 L’auteur est ici fidèle aux propos qu’il avait tenus à l’occasion du Salon du Livre de jeunesse de Namur : « Parfois, avec des livres très contestables, on fait un excellent boulot avec les mômes. […] Aider des enfants à comprendre pourquoi un adulte n’aime pas un livre, c’est bien mieux que de rencontrer l’excellence sans arrêt » (Christian Bruel, Salon du livre de jeunesse de Namur 2011, conférence complète disponible en vidéo à l’adresse : https://www.youtube.com/watch?v=bCwDGRlmAJw).

8 Matthew Lipman, logicien, philosophe et auteur américain de livres jeunesse, est le fondateur d’une méthode d’animation philosophique intitulée la Communauté de recherche philosophique. Les ateliers qu’il propose partent toujours de la lecture d’une œuvre jeunesse, le but étant d’y trouver de quoi soutenir une réflexion critique et émancipatrice. Cette technique est fréquemment employée dans les Nouvelles Pratiques Philosophiques.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Noëlle Delbrassine, « Christian Bruel, L’aventure politique du livre jeunesse », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 27 décembre 2022, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/59208 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.59208

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Rédacteur

Noëlle Delbrassine

Doctorante et assistante au département de philosophie de l’Université de Liège.

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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