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Asad Haider, Le malentendu. Race, classe et identité

Jean Zaganiaris
Le malentendu
Asad Haider, Le malentendu. Race, classe et identité, Paris, Amsterdam éditions, 2022, 208 p., traduit de l'anglais par Valentine Leÿs, ISBN : 9782354802561.
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Texte intégral

1Dans un contexte où les revendications identitaires tendent à occuper une place grandissante dans l’espace public, peu d’approches intellectuelles prennent la peine d’objectiver les concepts « d’identité » ou de « race ». Dans cet ouvrage, Asad Haider met en avant l’ambivalence des discours identitaires, à partir d’une déconstruction du concept « d’identité » définit comme les caractéristiques ethniques et cultuelles attribuées à des catégories spécifiques d’individus tels que les Noirs ou les Musulmans. Cet essai tire une grande partie de son matériaux empirique des expériences personnelles de militant antiraciste et anticapitaliste de l’auteur. Né aux États-Unis au sein d’une famille pakistanaise, ce dernier prend conscience très tôt que ses appartenances culturelles diverses étaient principalement déterminées par des facteurs externes. Pour ne prendre que son « identité pakistanaise », celle-ci devint brusquement « un enjeu sécuritaire » à partir des attentats terroristes du 11 septembre 2001 (p. 22). Cette assignation identitaire, qui renvoie la singularité de l’individu à une communauté culturelle ou religieuse définie comme étant homogène, amène Asad Haider à ne pas limiter la définition de la personne à des attributs de « race », notamment au niveau de la couleur de peau. Penser une « politique de l’identité », c’est-à-dire un engagement tenant compte des appartenances culturelles effectives des individus, n’est pas incompatible avec une prise de distance identitaire à l’égard de soi-même. Asad Haider cite le Combathee River Collective (CRC), un groupe de militantes noires lesbiennes créé au cours des années 1970 à Boston, qui, tout en reconnaissant que les travailleur·es étaient loin d’être sans classe ni race, ne limitaient pas leurs engagements politiques aux seules causes concernant leur identité. L’une des militantes de ce groupe, Demita Frazier, insiste sur l’importance des coalitions et des altérités solidaires pour faire avancer les luttes : « Nous agissons en coalition avec des activistes dans la communauté, femmes et hommes, lesbiennes et hétéros » (p. 23). Le CRC affirmait que les femmes noires pouvaient formuler elles-mêmes leur conception du féminisme, indépendamment des propos universalistes du mouvement de libération des femmes qui ne tenaient guère compte de leurs particularités. Toutefois, cela ne voulait pas dire, pour des militantes telles que Demita Frazier, qu’il fallait maintenir une division rigide avec les féministes blanches ou former un repli sur son identité noire mais s’orienter vers une « organisation féministe multiculturelle ».

  • 1 Sur les différentes définitions du terme « race », notamment à travers une mise en perspective des (...)
  • 2 Crenshaw Kimberlé, « Sortir des marges l’intersection de la race et du sexe. Une critique féministe (...)

2Asad Haider montre que l’identité est formée dans le cadre de certains dispositifs de l’État libéral et contribue à perpétuer ce dernier, notamment en divisant les luttes au lieu de créer des solidarités composites. Le paradoxe de l’identité est d’être à la fois un phénomène réel et une abstraction. L’appartenance identitaire à des communautés, notamment des communautés stigmatisées, est effective. Les propos de Malcolm X, de Martin Luther King ou de Rosa Parks sur les ségrégations raciales ne peuvent être remise en cause. Mais en même temps, la « race » – entendu ici dans son acception anglo-saxonne1 – est aussi un instrument à travers lequel l’État morcelle, compartimente, dissocie des populations gouvernées. Asad Haider déplore aujourd’hui le fait que le concept « d’intersectionnalité », introduit par Kimberlé Crenshaw en 1989 et invitant initialement à prendre en compte de manière combinée le « genre » et « la race » dans le cadre des traitements juridiques des discriminations2, soit devenu un « terme fourre-tout » très éloigné des politiques d’ouverture de groupes militants tels que le CRC (p. 62).

3Selon Asad Haider, il faudrait repenser les liens que les mouvements activistes noires, tels que le Black Panther Party, ont tissé avec d’autres types de luttes, notamment au niveau l’anticapitalisme. Focaliser sur des revendications identitaires particularistes ne remet pas en cause les structures d’une société, notamment au niveau de l’exploitation dont les démunis, quel que soit leur couleur de peau, sont victimes. L’intégration de certaines personnes noires dans de prestigieuses universités et la possibilité offertes à ces derniers d’obtenir des postes importants ou bien l’élection de Barak Obama comme président des États-Unis n’ont globalement pas changer grand-chose à la situation des personnes en situation de précarité, notamment chez une grande majorité de familles noires. Ainsi, pour l’auteur, « au prisme de l’identité, la politique se réduit à la question de savoir qui l’on est en tant qu’individu et à une quête de reconnaissance en tant que telle : elle n’implique plus une appartenance à un collectif et une lutte collective contre une structure sociale oppressive. C’est pourquoi la politique de l’identité conduit paradoxalement à renforcer les normes même qu’elle prétend critiquer » (p. 45).

  • 3 Le terme de coalition renvoie ici à Judith Butler, citée par Asad Haider. Sur ce point, voir Butler (...)
  • 4 Haider cite le terme « idéologie » en évoquant la façon dont le définit Louis Althusser. Sur le sen (...)
  • 5 Le village de Jamestown fut la première colonie britannique aux États-Unis. En 1676, Nathaniel Baco (...)

4Parlant du point de vue de ses expériences militantes, Asad Haider regrette que les luttes contre les ségrégations raciales soient passées d’un engagement militant pluraliste, dans lequel les « Blancs » et « Non-Blancs » étaient solidaires, à des collectifs politiques refusant la mixité. Il cite des manifestations auxquelles il a participé aux États-Unis, où seuls les « Noirs » avaient le droit de prendre le micro pour exprimer leurs revendications et étaient mis en avant du cortège alors que les « alliés blancs » présents devaient rester à la fin et les « Brown » – « Les Non-blancs » qui ne sont pas « Noirs » – au milieu (p. 64-65). Le problème de cet activisme basé sur l’identité est de mettre en place un « séparatisme » (selon les termes de l’auteur), une division entre militants et d’empêcher la mise en place de coalitions, de solidarités transculturelles donnant plus de puissance aux revendications3. Pour Asad Haider, l’idéologie de « l’identité » et de la « race » a éloigné les mouvements politiques d’un projet véritablement émancipateur, capable de remettre en cause les structures néocapitalistes hégémoniques de notre monde contemporain, et fait partie des dispositifs de domination politique omniprésents dans la société4. Aujourd’hui, il faudrait alors repenser de quelle façon combattre les violences du racisme sans verser dans le caractère idéologique des discours sur la « race » et leurs abstractions univoques. La « race » reste avant tout une construction socio-historique et non une donnée naturelle, et les oppressions raciales, comme le montre l’exemple de la coercition des Anglais sur les Irlandais, ne repose pas forcément sur une couleur de peau (p. 89-90). En érigeant la lutte contre le racisme sous la forme d’une lutte identitaire refusant la mixité et cherchant à se constituer autour d’une communauté homogène n’existant que dans la tête des membres qui la constituent, on s’interdit de percevoir l’ampleur et l’efficacité des alliances insurrectionnelles entre travailleurs européens et africains remettant en cause la domination des colons aux États-Unis, notamment lors de la révolte de Jamestown en 16765.

  • 6 Carl Schmitt oppose « l’ami », celui qui est comme nous, qui est dans notre camp, à « l’ennemi », c (...)
  • 7 Tomba Massimo, Insurgent Universality: An Alternative Legacy of Modernity, Oxford, Oxford Universit (...)

5Aujourd’hui, l’invention de « la race », qu’elle soit « blanche » ou « noire », n’a abouti à rien d’autre, d’après l’auteur, qu’à éviter que les travailleurs euro-américains ne rejoignent l’exploitation les travailleurs afro-américains dans la lutte pour les acquis sociaux et le refus des logiques néolibérales. Elle risque de mener soit à une opposition conflictuelle à la Carl Schmitt, où l’on parlerait de « l’ami » comme étant celui qui est de la même « race » que nous et de « l’ennemi » comme cela appartenant à l’autre « race »6, soit à camoufler l’effectivité structurelle de la classe sociale derrière l’idéologie identitaire de la « race ». Il faudrait dès lors repenser un projet d’émancipation collective dépassant le cadre de la fiction identitaire et s’inscrivant dans ce que Massimiliano Tomba appelle une « universalité insurgée »7, c’est-à-dire un activisme réclamant la liberté pour tout le monde, sans distinction ethnique et dans le cadre de créolisations, de métissages et de coalitions salutaires pour le monde commun dans lequel nous vivons tous.

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Notes

1 Sur les différentes définitions du terme « race », notamment à travers une mise en perspective des conceptions françaises et américaines, voir Taguieff, Pierre-André, « Race », un mot de trop ?, Paris, CNRS Editions, 2018.

2 Crenshaw Kimberlé, « Sortir des marges l’intersection de la race et du sexe. Une critique féministe Noire de la doctrine antidiscriminatoire, de la théorie féministe et de la lutte antiraciste », Cahiers du genre, n° 70, 2021, p. 21-49.

3 Le terme de coalition renvoie ici à Judith Butler, citée par Asad Haider. Sur ce point, voir Butler Judith, Le trouble dans le genre, Paris, La Découverte, 2005 [1990], p. 74-83. Pour Butler, une politique de coalition s’oppose à une politique identitaire. La politique de coalition implique qu’une pluralité de personnes, aux caractéristiques identitaires diverses, décident de se mettre d’accord sur un objectif commun et de lutter ensemble pour l’atteindre (lutte contre le racisme, contre l’homophobie, le réchauffement climatique…).

4 Haider cite le terme « idéologie » en évoquant la façon dont le définit Louis Althusser. Sur le sens du mot « idéologie » chez Althusser, voir Rancière, Jacques, « Sur la théorie de l’idéologie politique d’Althusser », L’homme et la société, n° 27 1973, p. 31-61.

5 Le village de Jamestown fut la première colonie britannique aux États-Unis. En 1676, Nathaniel Bacon, un des colons, se révolte contre le gouverneur, notamment contre sa politique fiscale. Il sera soutenu par des Amérindiens et des esclaves noirs.

6 Carl Schmitt oppose « l’ami », celui qui est comme nous, qui est dans notre camp, à « l’ennemi », celui qui est « l’autre », « l’étranger », celui qui n’est pas comme nous, celui qui n’est pas dans notre camp et que nous sommes susceptibles à tout moment de devoir combattre. Voir Zaganiaris Jean, « “Un remède pire que le mal” : Carl Schmitt et les apories des régimes républicains », Mouvements, n° 37, 2005, p. 73-79.

7 Tomba Massimo, Insurgent Universality: An Alternative Legacy of Modernity, Oxford, Oxford University Press, 2022.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean Zaganiaris, « Asad Haider, Le malentendu. Race, classe et identité », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 26 décembre 2022, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/59202 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.59202

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Rédacteur

Jean Zaganiaris

Professeur de philosophie au lycée Descartes de Rabat.

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Droits d’auteur

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