Navigation – Plan du site

AccueilLireLes comptes rendus2022Prisca Kergoat, De l’indocilité d...

Prisca Kergoat, De l’indocilité des jeunesses populaires. Apprenti·es et élèves de lycée professionnel

Selim Nadi
De l'indocilité des jeunesses populaires
Prisca Kergoat, De l'indocilité des jeunesses populaires. Apprenti·e·s et élèves de lycées professionnels, Paris, La Dispute, 2022, 320 p., EAN : 9782843033247.
Haut de page

Texte intégral

1L’ouvrage de Prica Kergoat vient combler un manque important dans la sociologie de l’éducation contemporaine. S’intéressant aux élèves, majoritairement issus des classes populaires, orientés vers les lycées professionnels ou l’apprentissage afin de « préparer un métier relevant du travail d’exécution » (p. 8), l’autrice de cet ouvrage va à l’encontre d’une idée communément répandue concernant cette fraction des jeunesses populaires : celle de leur supposée docilité. Revenant sur la littérature sociologique concernant les apprentis, l’autrice montre que la « docilité » en tant que qualité principale du « bon » apprenti remonterai au XVIIIe siècle. On pourrait comprendre ce terme de « docile » comme un quasi-synonyme de « domestique ». L’enseignement professionnel ainsi que l’apprentissage auraient donc pour fonction principale de domestiquer le/la futur·e travailleur·euse, afin qu’il ou elle s’inscrive plus aisément dans des rapports de domination avec son ou sa futur·e patron.ne.

2Alors que les problématiques posées par l’orientation scolaire sont relativement connues et discutées – notamment la hiérarchisation des diverses orientations et le manque de marge de manœuvre des élèves orientés – l’intérêt du livre de Prisca Kergoat réside dans le fait que son analyse repose sur des enquêtes et des données chiffrées. Elle s’appuie ainsi sur deux enquêtes, menées dans quatre territoires différents (Occitanie, Ile de France, PACA et Hauts-de-France) entre 2013 et 2015, reposant sur une étude par questionnaires (environ 3000 questionnaires) et une étude par entretiens (43 entretiens) auprès d’élèves orienté·es vers des formations professionnelles très féminisées (coiffure, esthétique, etc.) ou très masculinisé (mécanique automobile, bâtiment, etc.). L’ouvrage se divise en deux parties et cinq chapitres et s’appuie, en complément des deux enquêtes précédemment mentionnées, sur une large littérature de l’éducation. La première partie se penche sur ce que Prisca Kergoat nomme « [l]’avènement d’une pensée indocile » (p. 29), à travers deux processus : le maintien, voire le renforcement, des inégalités sociales par la sphère éducative et la sphère productive ; les mises en pratiques de l’indocilité – qui va à l’encontre de l’idée parfois admise selon laquelle les dominé·es participeraient de leur propre domination. Cet ouvrage n’est donc pas uniquement pertinent pour les élèves ou les enseignants de lycée professionnel mais également pour quiconque s’intéresse à la place des politiques éducatives dans la reproduction des rapports de classe.

3« Pour ma part, j’assure au contraire que les apprenti·es et les élèves de lycées professionnels mettent en œuvre l’indocilité et que ce concept informe d’une relative autonomie de pratique et de pensée » (p. 18) : Prisca Kergoat se penche ainsi sur la production de pratiques indociles par ces apprentis ou élèves de lycées professionnels – de leur orientation jusqu’à la recherche de travail. Elle définit l’indocilité avant tout comme une désobéissance, le fait de se rebeller dans une situation où le pouvoir nous est dénié. Cette indocilité – toujours condamnée par le dominant, comme l’écrit l’autrice du livre – se matérialise de diverses manières mais n’est pas synonyme de « résistance » – un terme qui implique une action collective, réfléchie et consciente.

  • 1 Nina Guyon, Elise Huillery, « Choix d’orientation et origine sociale : mesurer et comprendre l’auto (...)

4Dans une première partie, l’autrice analyse le passage de l’école au début de la formation professionnelle et la manière dont celui-ci participe du renforcement des inégalités sociales. Depuis la fin des années 1980 au moins, les politiques éducatives de l’orientation sont imprégnées d’une logique managériale : les élèves doivent élaborer leur projet d’orientation scolaire comme s’ils avaient les capacités de se confronter rationnellement à un système aussi complexe que le système éducatif. L’orientation vers la voie professionnelle ne découle donc pas d’un « pur » choix fait par les élèves – en fonction d’un projet mûrement réfléchis par exemple. En s’appuyant sur un rapport de décembre 20141, l’autrice rappelle qu’« [à] un niveau scolaire comparable, selon leurs résultats scolaires, les élèves d’origine populaire ont une probabilité 93% plus élevée d’être orientés en CAP. » (p. 32). De plus, rappelle l’autrice, on trouve dans les lycées professionnels une surreprésentation des élèves « connaissant un passé migratoire » (p. 33). Cette surreprésentation des classes populaires et des enfants issus de l’immigration ainsi que le lien de plus en plus ténu entre les entreprises et l’école – que Prisca Kergoat illustre à travers les réformes éducatives qui se succèdent depuis les années 1980 au moins (création du baccalauréat professionnel, généralisation de l’alternance, professionnalisation des universités, etc.) se couplent à un sentiment d’humiliation – lié au mépris de classe qui accompagne l’orientation en lycée professionnel ou en apprentissage.

5Le deuxième chapitre du livre s’intéresse d’ailleurs, entre autres, à la question des discriminations sur le marché du travail – et, plus généralement aux difficultés rencontrées par ces jeunes lorsqu’ils font leurs premiers pas sur le marché du travail. La division sexuelle et raciale du travail montre ainsi « combien le marché du travail contribue à définir le champ des possibles » (p. 92) et à quel point cette logique, loin d’être purement scolaire, s’adapte en réalité aux nécessités économiques des classes dirigeantes. Loin de ne suivre qu’une logique scolaire, l’orientation professionnelle – fortement marquée par un racisme et un sexisme systémique – s’adapte surtout aux nécessités économiques des classes dirigeantes, notamment via la sélection des publics, et la discrimination entre « employables » et « inemployables » (p. 92). Ces difficultés des élèves ne se limitent pas à leur entrée en formation, mais se poursuivent le plus souvent une fois que ceux-ci ont trouvé une place en lycée professionnel ou en apprentissage.

6Toutefois, explique Prisca Kergoat, ces jeunes apprentis ou élèves de lycées professionnels ne se cantonnent pas à un rôle de dominés et ne se contentent pas de subir leur domination. L’autrice montre ainsi que ces jeunes, majoritairement issus des classes populaires, refusent le plus souvent de s’en tenir aux rôles qui leur sont assignés et qu’ils se fabriquent leurs propres marges de manœuvre. La seconde partie de l’ouvrage se focalise ainsi sur les pratiques d’indocilité de ces élèves – mise en cause des stages ou des enseignants par les élèves, diverses pratiques d’opposition, ruse, etc.) et insiste notamment sur la solidarité entre ces élèves ou apprentis (« le “nous” se substitue au “je” », p. 163). Certains entretiens font ainsi ressortir la solidarité d’apprenti·es ou de lycéen·nes professionnel·les, que cela soit face à un·e enseignant·e ou encore aux difficultés économiques d’un·e camarade de classe. En se distançant de l’école, mais en critiquant ouvertement le système du lycée professionnel ou d’apprentissage dans lequel ils se trouvent, ces filles et ces garçons se séparent également de ce que Prisca Kergoat nomme « les modèles culturels dominants » (p. 178).

  • 2 Panagiotis Sotiris, « Enseignement supérieur et classes sociales : production et reproduction », (...)

7Si cet ouvrage nous semble extrêmement important dans la période actuelle – dans laquelle les élèves, y compris de l’enseignement général, se retrouvent victimes d’une orientation biaisée et où l’éducation nationale peine à trouver des enseignants – on pourrait tout de même discuter l’approche trop « sociologisante » de l’analyse proposée par Prisca Kergoat. Si les enquêtes sur lesquelles elle s’appuie donnent du corps à son propos, le sous-bassement théorique semble parfois absent pour laisser la place à une seule entreprise de description. L’analyse des inégalités (scolaire ou non) a tendance, en France, à rester trop descriptive – à se pencher sur les parcours des acteurs, leurs pratiques, etc. Si ce choix se justifie ici, puisqu’il est question de l’indocilité des jeunesses populaires, on pourrait défendre une autre approche, plus politique. En effet, si l’analyse de l’enseignement professionnel proposée par l’autrice ne manque pas de pertinence, il aurait été intéressant de se pencher sur la manière dont le système éducatif (général comme professionnel) s’est adapté, depuis plusieurs décennies, aux nécessités de l’accumulation du capital. Il est ainsi de moins en moins rare que des élèves issus des classes populaires et/ou de l’immigration aillent en lycée général, voire à l’université. Pourtant, loin de marquer un nécessaire progrès, cet accès des jeunes des classes populaires à l’université s’inscrit dans les besoins de l’accumulation du capital. Comme l’a montré Panagiotis Sotiris2, l’université joue également un rôle déterminant dans la reproduction de classe. Si, comme l’explique Prisca Kergoat, il est exact qu’il y a eu rapprochement entre l’enseignement secondaire et les entreprises, c’est également vrai en ce qui concerne l’université. Ne faudrait-il donc pas réancrer la question de l’enseignement professionnel dans une analyse plus large des rapports entre le système éducatif (secondaire comme supérieur) et le capital ? Ce point de discussion n’enlève toutefois rien à l’intérêt et à l’importance de l’ouvrage de Prisca Kergoat.

Haut de page

Notes

1 Nina Guyon, Elise Huillery, « Choix d’orientation et origine sociale : mesurer et comprendre l’autocensure scolaire », rapport Sciences Po et LIEPP, décembre 2014.

2 Panagiotis Sotiris, « Enseignement supérieur et classes sociales : production et reproduction », Période, 2014 : http://revueperiode.net/enseignement-superieur-et-classes-sociales-production-et-reproduction/

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Selim Nadi, « Prisca Kergoat, De l’indocilité des jeunesses populaires. Apprenti·es et élèves de lycée professionnel », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 12 décembre 2022, consulté le 14 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/59145 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.59145

Haut de page

Rédacteur

Selim Nadi

Certifié d’allemand et docteur en histoire.

Articles du même rédacteur

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search