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Charlotte Brives, Face à l’antibiorésistance. Une écologie politique des microbes

Sylvain Lallier
Face à l'antibiorésistance
Charlotte Brives, Face à l'antibiorésistance. Une écologie politique des microbes, Paris, Amsterdam éditions, 2022, 340 p., préface de Bruno Latour, ISBN : 9782354802547.
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Texte intégral

1La résistance bactérienne aux antibiotiques est un enjeu majeur de santé publique. En 2014, l’Organisation mondiale de la santé publie un premier rapport sur la perte d’efficacité des traitements antibiotiques et ses conséquences pour les infrastructures médicales et de soins. En réponse, deux dynamiques sont proposées par les sciences et l’industrie : développer des agents antibiotiques toujours plus efficaces, ou prendre à bras-le-corps la complexité du microvivant et développer d’autres approches peu explorées ou invisibilisées jusqu’alors. Tel est le cas de la thérapie phagique et des virus bactériophages, des entités biologiques « mangeuses » de bactéries. Cette thérapie repose sur l’utilisation d’une aptitude spécifique des phages à neutraliser une bactérie responsable d’une infection donnée. En d’autres termes, il s’agit de tirer avantage du caractère relationnel des micro-organismes, en constante coévolution. À travers cet ouvrage, Charlotte Brives, anthropologue des sciences et chercheuse au CNRS, expose non seulement le potentiel de ces virus comme élément de réponse au problème de l’antibiorésistance, mais décrit aussi toute la complexité de leur usage comme entités thérapeutiques pour y faire face.

2La thèse proposée est que l’antibiorésistance ne constitue pas uniquement un problème de santé publique. Davantage, l’antibiorésistance interroge de manière globale les relations entre humains et micro-organismes. En effet, les infrastructures antibiotiques ne sont pas restreintes à l’antibiothérapie en santé humaine, mais ont été déployées dans d’autres contextes et ont accompagné la montée en émergence du capitalisme industriel post-1950. Dorénavant disséminées dans les eaux et les sols, les substances antibiotiques sont devenues des toxiques dont nous héritons. De là, répondre au problème de l’antibiorésistance ne consiste pas seulement à identifier de nouveaux traitements thérapeutiques. Bien plus, il s’agit d’être attentifs à ce dont nous héritons sur les ruines du capitalisme, et à ce que ces ruines produisent de nouveau par rétroaction en chaîne.

3Cet ouvrage est le résultat d’une riche enquête ethnographique menée auprès de personnes malades, de médecins, de scientifiques et de technicien·nes de laboratoire, de clinicien·nes d’hôpitaux et d’expert·es en santé publique. Plusieurs questionnements structurent cette enquête. L’utilisation des virus bactériophages contribue-t-elle à un changement de paradigme en médecine en ciblant des « tissus de relations » (p. 29) plutôt qu’en isolant uniquement des organismes ? Quelles en sont les implications scientifiques, politiques, sociales et économiques ? Quel est le poids des infrastructures dans la production des savoirs sur ces virus et dans leur construction en tant qu’entités thérapeutiques ? S’inscrivant dans une littérature en anthropologie et en études sociales des sciences et des techniques sur les associations multi-espèces, l’ouvrage se décompose en neuf chapitres qui retracent l’histoire multi-située des virus bactériophages, la caractérisation en laboratoire des interactions entre phages et bactéries et leurs applications cliniques ainsi que l’inscription de la thérapie phagique dans des infrastructures antibiotiques qui cadrent et influencent la standardisation des pratiques et le régime de la preuve biomédicale.

4La première partie pose d’emblée le problème du statut des virus bactériophages. Ces derniers sont découverts au début du XXe siècle. Rapidement, des premiers essais cliniques sont conduits sur des cas d’infections bactériennes. Mais dans les années 1940, la thérapie phagique est en déclin. Les raisons sont encore mal connues. Tout au plus, la question du mode d’existence de ces virus surgit : les phages sont-ils des enzymes ou bien des germes ? Ce problème épistémique entrave les protocoles d’essais cliniques, au moment même où s’élabore le développement de l’antibiothérapie et la construction de ses infrastructures, conditionnant la production en masse des antibiotiques. Malgré leur utilisation pérenne dans les pays de l’ex-URSS, faisant l’objet d’une histoire alternative également narrée par l’autrice, « les antibiotiques ont joué […] un rôle majeur dans la relégation de ces entités » en Europe et en Amérique du Nord (p. 77).

5En France, le « coming out » (p. 86) des virus bactériophages et de leurs applications thérapeutiques se produit à la fin des années 2000 par l’entremise de jeunes start-ups et d’associations de chercheurs. Pour autant, entre la découverte de ces virus au début du XXe siècle et leur réintégration dans des recherches inscrites dans le problème de l’antibiorésistance au tournant du XXIe siècle, le paysage scientifique, industriel et réglementaire a changé. Les phages étant dorénavant considérés comme des médicaments dans l’Union européenne, ceux-ci sont régis par un nouvel ensemble de normes et de conditions de fabrication. Dès lors, « il ne suffit donc pas de les sortir de leurs fioles poussiéreuses. Il faut les réinventer » (p. 93).

6La thérapie phagique, rappelons-le, repose sur la prise en compte des capacités coévolutives d’un phage et d’une bactérie. Mais pour pouvoir caractériser ces relations, il faut constituer des collections. C’est ce dont traite la deuxième partie de l’ouvrage, consacrée au travail de laboratoire. Le récit de l’autrice sur l’observation des boîtes de Petri par une technicienne afin d’analyser la rencontre d’un phage et d’une bactérie laisse entrevoir la dimension processuelle du travail scientifique. En effet, du prélèvement sur site à la production de données informatisées, « l’objectivation [du vivant] est un processus » (p. 111). Il témoigne des relations interspécifiques entre phages, bactéries et humains. Plus, le laboratoire est doté d’une collection de souches de « superbactéries » qui portent en elles les histoires douloureuses de personnes malades. Aussi, la collecte de phages dans des localisations précises est justifiée par leur coévolution avec des bactéries spécifiques. En d’autres termes, toutes ces relations sont constitutives de ce que l’autrice appelle des microgéohistoires toujours singulières et situées dans un espace et une temporalité données.

7L’objectivation de ces relations est d’autant plus complexe au regard du transfert de gènes horizontaux entre entités. Ce transfert peut être réalisé par transduction, soit un transfert de gènes entre deux bactéries par l’intermédiaire d’un phage. Cette intrication redéfinit le mode d’existence de ces virus : ces derniers ne sont pas seulement des « tueurs de bactéries », mais sont fondamentalement relationnels, en devenir, et s’inscrivent dans des écosystèmes complexes. Pour rendre intelligible ces associations symbiotiques, Charlotte Brives propose le concept de pluribiose. Précisément, ce concept permet de qualifier « l’enchevêtrement de spectres relationnels multiples entre des entités toujours en devenir, formées ou transformées par leurs rencontres avec d’autres êtres vivants » (p. 149).

8La pluribiose forme le nœud axiologique de l’ouvrage. En effet, parler en termes d’entités pluribiotiques redéfinit conceptuellement ce que sont le soin et la guérison en contexte d’infection bactérienne. Dans le cas de la thérapie phagique, le mode opératoire n’est plus dicté par l’objectif d’éradiquer une bactérie, mais par celui de composer avec un écosystème, puisque l’éradication peut modifier la niche écologique et laisser proliférer d’autres bactéries au potentiel pathogène. Pour autant, il ne s’agit aucunement de se placer dans un enthousiasme naïf des relations entre humains et micro-organismes. L’autrice insiste : « si tout est relation, toutes les relations ne sont pas bonnes à prendre » (p. 151). Ainsi, si la thérapie phagique offre une alternative pour les infections chroniques, l’utilisation d’antibiotiques pour des infections aigues reste pour le moment la meilleure solution.

9La troisième partie de l’ouvrage concentre l’analyse sur l’inscription de la thérapie phagique dans les infrastructures antibiotiques. Étant donné le caractère résolument situé des relations entre phages, bactéries et humains, une normalisation de la thérapie est difficile. En effet, les essais cliniques ont été standardisés en même temps que l’essor des antibiotiques, dont le statut épistémique leur a permis d’être délivrés en masse à l’image d’un « prêt-à-porter ». Or, le développement d’une thérapeutique à partir d’entités pluribiotiques plutôt qu’à partir d’une molécule isolée n’est pas un fait anodin. Cela implique de repenser le protocole même de ces essais : il s’agit de produire du « sur-mesure », soit des thérapies personnalisées.

10En définitive, cet exemple des essais cliniques, ajouté à d’autres enjeux scientifiques et réglementaires richement documentés par l’autrice, illustrent l’impératif de démanteler les infrastructures antibiotiques dont nous avons hérité. C’est à cette condition que les virus bactériophages pourront être un élément de réponse à l’antibiorésistance. Dans cette perspective, les recherches sur la thérapie phagique n’en sont qu’à leur début. L’autrice l’affirme : ce caractère récent offre la possibilité d’interroger les enjeux politiques, économiques et moraux en amont d’un futur modèle de développement de cette thérapie.

11En conclusion, cet ouvrage s’avère être très instructif pour les communautés scientifiques. Il s’adresse aussi, par sa force explicative, à un public plus large et désireux de réfléchir sur les relations entre humains et non-humains. Finalement, la démarche ethnographique – et par-là scientifique – ne peut plus prétendre à une posture neutre et distancée par rapport à ses objets. C’est là une dernière originalité assumée par l’autrice. Dans ces conditions, les sciences, plus encore que de décrire ce qui est, ont la possibilité de penser « des futurs qui ne peuvent pas encore être imaginés » (p. 45). Telle est la proposition de Charlotte Brives pour réfléchir en commun à une écologie politique des microbes.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Sylvain Lallier, « Charlotte Brives, Face à l’antibiorésistance. Une écologie politique des microbes », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 12 décembre 2022, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/59144 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.59144

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Rédacteur

Sylvain Lallier

Doctorant en sociologie des sciences à l’Université Paris Cité, membre du Centre de recherche médecine, sciences, santé, santé mentale et société (Cermes3) et du Centre d’histoire des sciences et des techniques Alexandre-Koyré (CAK).

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