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Thérèse Courau, Julie Jarty & Nathalie Lapeyre, Le genre des sciences. Approches épistémologiques et pluridisciplinaires

Margaux Nève
Le genre des sciences
Thérèse Courau, Julie Jarty, Nathalie Lapeyre (dir.), Le genre des sciences. Approches épistémologiques et pluridisciplinaires, Lormont, Le Bord de l'eau, coll. « Documents », 2022, 230 p., ISBN : 9782356878649.
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Texte intégral

  • 1 Voir notamment Gardey Delphine et Löwy Ilana, L’invention du naturel. Les sciences et la fabricatio (...)

1Ce livre analyse le rôle des sciences dans la construction du genre et inversement le rôle du genre dans la construction des sciences. Il s’inscrit dans la continuité des études féministes des sciences entreprises aux États-Unis par Donna Haraway, Evelyne Fox Keller, Sandra Harding et Anne Fausto-Sterling et dans le monde francophone par Cynthia Kraus, Delphine Gardey et Ilana Löwy, pour n’en citer que quelqu’un-e-s1.

2Cet ouvrage pluridisciplinaire a pour particularité de rassembler des sociologues, des philosophes, des toxicologues, des pharmacologues, mais aussi des activistes et des professionnel-le-s du soin. Si l’espace français reste central dans l’analyse, d’autres contextes sont également représentés : les États-Unis et l’Argentine font par exemple partie des cas étudiés. Le livre se construit autour de quatre thématiques principales : dénoncer l’exclusion des femmes et des personnes minorisées de la recherche ; mettre en avant le récit et la production de savoirs de figures oubliées et discriminées ; critiquer l’androcentrisme des sciences et la posture universelle qu’il implique ; enfin, étudier comment la science hiérarchise et invente la différence entre les sexes en la naturalisant.

  • 2 Sur la stigmatisation et la discrimination envers les personnes très corpulentes et particulièremen (...)

3La première partie de l’ouvrage aborde des questions épistémologiques. Anne Bouloumié, directrice de recherche à l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale), explique que concernant le corps des femmes, le gras a généralement été associé dans les recherches scientifiques à la passivité et conçu comme nécessaire pour le travail reproductif. À l’opposé, pour le masculin, le gras est associé aux muscles et à la mobilisation d’énergie pour la compétition. Faisant la critique de ces connaissances scientifiques, l’autrice nous informe que certains des tissus adipeux, souvent stigmatisés car notamment associés à des problèmes de santé2, peuvent au contraire être un réservoir de cellules réparatrices. Ensuite, Laurence Huc, toxicologue, nous relate la vie de deux scientifiques étasuniennes du 20e siècle, Rachel Carson et Theo Colborn, qui ont déstabilisé un pilier de la toxicologie selon lequel « toutes les choses sont poison, et rien n’est poison ; seule la dose fait qu’une chose n’est pas poison ». Bien qu’exclue de la communauté scientifique parce que femme et femme non conforme (célibataire et lesbienne), Rachel Carson (1907-1964) est la première à montrer que les pesticides même à très faibles doses peuvent avoir des conséquences néfastes en interférant sur les régulations hormonales et entrainer des effets longtemps après l’exposition.

  • 3 Sur cette thématique, voir Oudshoorn Nelly, Beyond the Natural Body: An Archeology of Sex Hormones, (...)

4Colette Denis, spécialiste en physiopathologie, revient sur les différences genrées en biomédecine. Elle explique que les œstrogènes (hormones associées typiquement au sexe féminin) ont un rôle déterminant pour les souris mâles dans la construction testiculaire tandis que l’agressivité nécessite chez elles une conversion de la testostérone (hormones associées typiquement au sexe masculin) en œstradiol (hormone œstrogène). L’autrice conclut qu’il n’existe pas d’hormones spécifiquement « mâles » ou « femelles »3. Enfin, Odile Fillod, chercheuse indépendante en études sociales des sciences biomédicales, met en garde contre une médecine différentialiste basée sur la dichotomie des sexes qui réitère sous couvert d’égalitarisme différents biais sexistes. L’autrice n’explique cependant pas les écarts de représentation des hommes et des femmes dans les études scientifiques par l’androcentrisme des sciences qui tend notamment à faire de la femme une spécificité à travers l’étude approfondie de ses fonctions reproductives. Cette conception peut selon nous être critiquée ou au moins nuancée. S’il est vrai par exemple que la recherche actuelle dans le domaine cardiovasculaire ne sous-représente plus les femmes comme auparavant, certains domaines restent très inégalitaires. La différence entre la gynécologie et l’andrologie est un exemple frappant : l’andrologie, le pendant de la gynécologie pour les hommes, est une anecdote méconnue alors que la gynécologie rythme la vie des femmes de l’adolescence jusqu’en fin de vie.

  • 4 L’auteur se réfère à l’épistémologie de l’ignorance pour décrire l’ignorance comme une pratique épi (...)
  • 5 Le cissexisme renvoie aux différentes discriminations liées à la non-correspondance entre l’identit (...)

5La deuxième partie de l’ouvrage reprend des savoirs trans et inter (i.e. produits par des personnes trans ou intersexuées) dans différents domaines et souligne l’importance de ces subjectivités pour l’élaboration des connaissances. Benjamin Moron-Puech, enseignant-chercheur en droit, traite, avec des détails précis et techniques, des implications du pouvoir médical persistant sur les procédures juridiques d’assignation de genre et de sexe en France. Blas Radi, philosophe, revient notamment sur sa trajectoire d’homme trans au sein du monde académique pour dénoncer le « permis d’ignorer »4 que met en place le cissexisme5. Il dénonce entre autres les tendances identitaires des mouvements argentins ayant combattu pour la légalisation de l’avortement qui laissent transparaître une impossibilité d’inclure les trans au sein de leur lutte. Dans un même élan, Karine Espineira, sociologue, met en avant les apports des théories élaborées par les trans – et non uniquement sur les trans – dans différents contextes nationaux (France, Argentine, États-Unis) pour souligner la fécondité et la multiplication de telles études qui ne doivent ou ne peuvent plus être ignorées. Cette deuxième partie se clôture par un entretien avec des membres d’une association luttant pour la cause des trans (Clar-T) traitant des mêmes problématiques.

  • 6 Voir Jaunait Alexandre, « Comment peut-on être paternaliste ? Confiance et consentement dans la rel (...)

6Dans la troisième partie consacrée aux enjeux autour des questions de « médecine, reproduction et maternité », Lucile Ruault, sociologue, analyse le passage de l’avortement clandestin à l’IVG hospitalière dans les années 1970 en France et les enjeux de pouvoir liés à cette reconfiguration. Elle explique que le référentiel sanitaire se confrontait à une lecture féministe avant, durant et parfois encore après que l’avortement ne devienne une entreprise totalement médicalisée. Ainsi, la perception médico-centrée incarnée par un groupe de professionnels de la santé, souvent des hommes, et la perspective féministe de l’avortement s’affrontaient autour schématiquement d’un encadrement sécuritaire versus autonomisant pour les femmes. L’autrice propose ainsi une critique intéressante de l’institutionnalisation de l’avortement et de son éloignement d'un cadrage féministe. Leslie Fonquerne, sociologue, analyse ensuite la prescription de la contraception orale en consultation gynécologique et la manière dont elle diffère selon les structures de soin. Les résultats corroborent ceux de Lucile Ruault puisque le travail « technique », c’est-à-dire l’examen, est rendu central au détriment de la parole des femmes dans les consultations. Le paternalisme médical, en tant qu’il porte atteinte à l’autonomie de la personne6, est ainsi présent dans la consultation gynécologique dès lors qu’elle consiste en particulier à réorienter les femmes vers une « bonne » gestion de la reproduction, en l’occurrence par la promotion de la pilule afin de prévenir de possibles IVG.

7Dans un dernier entretien, des professionnelles de santé féministes luttant contre les inégalités sociales au sein du système de santé soulignent que la violence patriarcale s’observe tant envers les patient-e-s qu’envers les professionnel-le-s « parce qu’il y a énormément de personnes dans l’institution médicale qui sont des femmes, des personnes queer, non-valides, migrant-e-s » (p. 191). Selon ces professionnelles, la mise en pratique de leurs valeurs politiques peut se résumer à ne pas adopter une attitude paternaliste – « ne pas penser à la place des gens, en fait, ne pas savoir mieux qu’eux comment vivre leur vie » (p. 195). Enfin, Julie Jarty, sociologue, analyse comment l’épigénétique, qui s’intéresse à l’impact de l’environnement, des expériences et des expositions sociales sur l’expression des gènes des individus, réitère une conception genrée de la reproduction en attribuant au rôle de (potentielle) mère une importance déterminante pour la santé tout au long de la vie. La mère et le fœtus sont à nouveau placés au centre de l’attention médicale mettant de côté les hommes, mais aussi les facteurs environnementaux et sociaux pourtant déterminants eux aussi dans la santé pré et postnatale. C’est l’autorégulation de soi, ici des femmes, pilier de la santé publique, qui est alors promue pour assurer la santé des vies futures.

8Plus établies dans le monde anglophone, ce livre contribue à développer les études féministes des sciences dans le monde francophone. Il démontre encore une fois comment des femmes et des minorités de genre sont et ont été discriminées par la science et privées d’autorité épistémique, du pouvoir de produire des savoirs. Ce livre est également un bel exemple de travail interdisciplinaire qui examine les façons dont la recherche scientifique a été et est affectée par des présupposés sexistes et genrés sur les sujets étudiés et les méthodes scientifiques choisies. Par ailleurs, cet ouvrage propose une critique des sciences de la vie, mais aussi des sciences humaines et sociales ainsi que de certains milieux militants féministes.

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Notes

1 Voir notamment Gardey Delphine et Löwy Ilana, L’invention du naturel. Les sciences et la fabrication du masculin et du féminin, Paris, Éditions des archives contemporaines, 2000.

2 Sur la stigmatisation et la discrimination envers les personnes très corpulentes et particulièrement les femmes, voir Carof Solenne, Grossophobie. Sociologie d’une discrimination invisible, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, 2021, compte rendu de Vincent Schlegel pour Lectures : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/50839. Elle y écrit notamment que « dans le cadre de la société patriarcale, grossophobe, le fait de mincir ou de rester mince est un enjeu particulièrement important pour de nombreuses femmes » (p. 67).

3 Sur cette thématique, voir Oudshoorn Nelly, Beyond the Natural Body: An Archeology of Sex Hormones, New York, Routledge, 1994.

4 L’auteur se réfère à l’épistémologie de l’ignorance pour décrire l’ignorance comme une pratique épistémique, active, délibérée et stratégique qui se traduit par la possibilité des dominants de ne pas donner d’attention ou de créer un non savoir ou une confusion autour de thématiques pourtant connues.

5 Le cissexisme renvoie aux différentes discriminations liées à la non-correspondance entre l’identité de genre et le sexe attribué à la naissance.

6 Voir Jaunait Alexandre, « Comment peut-on être paternaliste ? Confiance et consentement dans la relation médecin-patient », Raisons politiques, n° 11, 2003, p. 59-79.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Margaux Nève, « Thérèse Courau, Julie Jarty & Nathalie Lapeyre, Le genre des sciences. Approches épistémologiques et pluridisciplinaires », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 17 novembre 2022, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/58797 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.58797

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Rédacteur

Margaux Nève

Doctorante en sociologie, EHESS, LAP.

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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