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Nastassja Martin, À l’est des rêves. Réponses even aux crises systémiques

Solal Rutgé
À l'est des rêves
Nastassja Martin, À l'est des rêves. Réponses even aux crises systémiques, Paris, La Découverte, coll. « Les empêcheurs de penser en rond », 2022, 250 p., ISBN : 978-2-35925-124-1.
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Texte intégral

  • 1 Nastassja Martin, Les Âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska, Paris, (...)

1Après avoir consacré son premier livre aux Gwich’in d’Alaska1, Nastassja Martin traverse le détroit de Béring pour ce nouvel ouvrage, à la rencontre des Even du Kamtchatka, en Sibérie extrême-orientale. Ce peuple autochtone, constitué historiquement d’éleveurs de rennes nomades, a été sédentarisé à l’époque soviétique par les colons russes et contraint d’abandonner ses rennes pour les outils du kolkhozien. Après l’effondrement de l’URSS, les troupeaux ont été mis aux mains d’entreprises privées, tandis que la grande majorité des Even de la région se sont installés en ville, où ils vivent encore aujourd’hui, faisant face à la pauvreté et à la précarité. Tous ne s’y sont cependant pas résignés. Alors qu’elle parcourait la région au cours d’un voyage exploratoire en 2014, Nastassja Martin a appris l’existence d’un collectif even ayant choisi de retourner vivre en forêt, sur les traces de ses ancêtres, ce dont elle avait l’intuition. Son ouvrage est une monographie, dans la mesure où elle s’intéresse à un petit collectif, singulier dans sa trajectoire et au sein duquel elle s’est immergée entre 2014 et 2019. Le nombre de ses interlocuteurs est très réduit et, parmi eux, Daria et son fils Ivan occupent une place de choix. Daria est née en 1952 dans un groupe de chasseurs-cueilleurs, a été contrainte d’adopter un mode de vie sédentaire dans les années 1960, puis a décidé de revenir à la vie en forêt au moment de l’effondrement du régime communiste. La démarche est également comparatiste, car elle dresse un parallèle entre les Even et les Gwich’in, peuple autochtone d’Alaska dont la cosmologie animiste offre une réponse aux crises (environnementale, économique, politique) qu’il traverse. Complément du premier livre de Nastassja Martin, cet ouvrage est aussi son symétrique, le regard étant déplacé de l’autre côté du détroit de Béring.

  • 2 Notion définie comme « conception du monde, […] ensemble plus ou moins cohérent de représentations (...)
  • 3 Doctrine stalinienne énoncée en 1925, selon laquelle le socialisme doit être « prolétaire dans son (...)

2La première partie prend la forme d’une rétrospective historique stimulante sur les politiques soviétiques vis-à-vis des peuples autochtones. Cela permet de ne pas tomber dans l’écueil consistant à considérer la cosmologie2 du collectif even comme un donné parfaitement stable et structurant, et par là-même anhistorique, comme trop souvent les anthropologues ont eu tendance à le faire au sujet d’autres groupes indigènes. L’autrice part du constat que les Even se montrent très enclins à mettre en scène leur cosmologie (animaux totems, chamanisme…) et leurs traditions (costumes, chants, danses…), mais éludent les questions que l’on peut leur poser sur leurs rapports à l’État russe. Au contraire, elle observait que les Gwich’in d’Alaska laissaient difficilement entrevoir leur cosmologie au premier abord alors qu’ils exprimaient ouvertement leurs dissensions politiques vis-à-vis de l’État fédéral américain. On a donc un schéma inverse de part et d’autre du détroit de Béring, qu’il s’agit d’expliquer. Le régime communiste a eu tendance, dès les années 1920, à valoriser les traditions indigènes locales dans leur apparence3, tout en les vidant de leur contenu ontologique (statut religieux, liens aux non humains, sacralité…), pour les réduire finalement à un simple folklore d’apparat. Le « culturel » est ainsi détaché du « social », matrice du projet socialiste, et n’entrave plus le projet d’exploitation des ressources naturelles, dans la mesure où il ne permet plus d’organiser les rapports au monde de façon opérante et performative. Alors qu’on observe en Alaska une tendance à l’uniformisation des cultures derrière l’American way of life, et une « diversité compétitive » (p. 70) des politiques de la nature (tantôt exploitation, tantôt protection), on observe au Kamtchatka une diversité apparente des cultures, en même temps qu’une uniformité de la gestion de la nature (sous la tutelle de l’État soviétique puis russe).

  • 4 Notions tirées de Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2015 [2005]. Dans (...)
  • 5 Principe selon lequel il s’agit de traiter nos vérités et celles des indigènes sur le même plan, po (...)
  • 6 Martin Holbraad et Morten Axel Pedersen, The Ontological turn. An anthropology of exposition, Cambr (...)

3Face au changement climatique, à la surexploitation des espèces endémiques et à l’effacement des traditions ancestrales du mode de vie pastoral nomade, les Even qui vivent dans la forêt ne cherchent pas à conserver coûte que coûte un mode de vie et des traditions qui ont fini par être vidées de leur substance, mais plutôt à recomposer un monde et une écologie symbolique en puisant dans leur propre ontologie, à mi-chemin entre l’animisme et l’analogisme4. Inspirée par les travaux de Philippe Descola et guidée par le principe de symétrie, tel que défendu par Bruno Latour5, Nastassja Martin rend compte de cette dynamique en s’inscrivant pleinement dans le renouveau de l’anthropologie depuis le « tournant ontologique »6.

4Les Even empruntent à l’ontologie animiste, considérant que les animaux sont dotés d’une âme et sont capables de communiquer entre eux et avec les humains, par l’intermédiaire des rêves notamment, qui permettent d’anticiper les actions animales ou les variations du climat à travers celles-ci. Leur cosmologie est aussi dite « accidentelle » (partie 3), les êtres étant contingents, mêlés les uns aux autres dans les mythes, leur origine commune, leurs frontières poreuses, etc. Cela invite finalement les Even à repenser et à renégocier systématiquement les frontières des non-humains et les liens qui les unissent à eux, dans un monde en mouvement perpétuel et caractérisé par l’incertitude climatique. Enfin, les Even empruntent aussi à l’ontologie analogiste. Ils demandent ainsi, par des rituels ou paroles secrètes, les bonnes grâces d’éléments non-vivants, comme le feu (en lui offrant une part de chaque repas, par exemple) ou les rivières, leur reconnaissant une capacité de communication, sans toutefois leur conférer une âme au même titre que celle des animaux et des humains. Ils reconnaissent aussi à ces éléments un important pouvoir de métamorphose, qui les place au sommet de la hiérarchie des êtres du monde. De la sorte, Nastassja Martin questionne de façon novatrice les liens indigènes aux éléments abiotiques, restés encore largement délaissés par l’anthropologie.

  • 7 Voir par exemple Isabelle Stengers, Cosmopolitiques, Paris, La Découverte, coll. « Les empêcheurs d (...)

5On salue l’aspect très littéraire et incarné de l’ouvrage. Les analyses ethnographiques sont entrecoupées de récits où l’auteure n’hésite pas à retranscrire ses aventures quotidiennes, états d’âme, questionnements et fragments de dialogues avec ses interlocuteurs. Rendre compte d’une cosmologie et d’une ontologie étrangères aux nôtres, c’est aussi les rendre sensibles et accessibles au lecteur. Nastassja Martin renoue ainsi largement avec la tradition qui, de Jean de Léry à Claude Lévi-Strauss, unit récit de voyage et ethnographie. Elle signe également un ouvrage d’anthropologie engagée, ne cachant pas son caractère éminemment politique, ou plus exactement « cosmopolitique »7, c’est-à-dire qui consiste à proposer un projet de société alternatif en inventant une nouvelle façon de concevoir le monde et de penser les liens aux non-humains. On peut regretter toutefois que cette dimension politique, si louable soit-elle, se traduise par moments par une vision quelque peu manichéenne des oppositions entre colons et indigènes, entre ouvriers communistes et chasseurs communautaires, ou entre sédentaires et nomades. Nastassja Martin semble ainsi minimiser l’importance des ambiguïtés du discours des Even du Kamtchatka vis-à-vis des institutions russes. Elle considère par exemple le discours pro-russe d’Ivan comme le simple produit de son endoctrinement, sous l’effet de la domination russe, sans prendre ce discours véritablement au sérieux. Il faut noter également que des chapitres entiers reposent quasi exclusivement sur la parole de Daria, ce qui rend la généralisation plus périlleuse. Si, on l’a bien compris, l’objectif n’est pas de produire une ethnographie des Even dans leur totalité face aux crises environnementales, économiques et politiques, mais bien de rendre compte des réponses originales apportées à celles-ci par un collectif restreint, on peut légitimement supposer que tous les membres de ce collectif n’ont pas une conception du monde parfaitement équivalente à celle de Daria. Enfin, l’ouvrage alterne souvent entre des passages descriptifs, où l’interprétation semble laissée à l’initiative du lecteur, et des passages au contraire très théoriques, sans grande confrontation avec les données du terrain.

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Notes

1 Nastassja Martin, Les Âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska, Paris, La Découverte, 2016.

2 Notion définie comme « conception du monde, […] ensemble plus ou moins cohérent de représentations portant sur la forme, le contenu et la dynamique de l’univers : ses propriétés spatiales et temporelles, les types d’être qui s’y trouvent, les principes ou puissances qui rendent compte de son origine et de son devenir » ; Viveiros de Castro Eduardo, « Cosmologie » in Pierre Bonte et Michel Izard (dir.), Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, Presses universitaires de France, 2010, p. 178-179 [1991].

3 Doctrine stalinienne énoncée en 1925, selon laquelle le socialisme doit être « prolétaire dans son contenu » et « national par sa forme ».

4 Notions tirées de Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2015 [2005]. Dans cet ouvrage majeur, Descola conceptualise quatre grandes ontologies, selon la ressemblance ou non des « intériorités » et des « physicalités » entre les êtres vivants. L’ontologie animiste se caractérise par une ressemblance des « intériorités » et une différence des « physicalités » entre ces êtres, tandis que l’ontologie analogiste se caractérise par une différence des « intériorités » comme des « physicalités ».

5 Principe selon lequel il s’agit de traiter nos vérités et celles des indigènes sur le même plan, pour les besoins de l’analyse, et de prendre alors au sérieux ces expériences et cosmologies qui ne sont pas les nôtres, en laissant en suspens la question de ce qu’est « réellement » le monde. Voir Bruno Latour, Nous n’avons jamais été modernes. Essai d’anthropologie symétrique, Paris, La Découverte, 1991.

6 Martin Holbraad et Morten Axel Pedersen, The Ontological turn. An anthropology of exposition, Cambridge, Cambridge University Press, coll. « New Departures in Anthropology », 2017.

7 Voir par exemple Isabelle Stengers, Cosmopolitiques, Paris, La Découverte, coll. « Les empêcheurs de tourner en rond », 2022.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Solal Rutgé, « Nastassja Martin, À l’est des rêves. Réponses even aux crises systémiques », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 09 novembre 2022, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/58748 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.58748

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Rédacteur

Solal Rutgé

Normalien-élève à l’ENS Paris-Saclay, master d’histoire contemporaine.

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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