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Julien Boyadjian, Jeunesses connectées. Les digital natives au prisme des inégalités socio-culturelles

Barbara Mettetal
Jeunesses connectées
Julien Boyadjian, Jeunesses connectées. Les digital natives au prisme des inégalités socio-culturelles, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, coll. « Espaces politiques », 2022, 244 p., ISBN : 978-2-7574-3641-7.
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Texte intégral

1L’ouvrage de Julien Boyadjian repose sur une ambition typiquement sociologique : interroger les lieux communs entourant un fait social, ici le rapport des jeunes au numérique. La notion marketing de « digital natives » désigne en effet une génération ayant grandi à l’ère d’Internet, à laquelle on attribue tantôt des opportunités d’empowerment sans précédent, tantôt un appauvrissement informationnel, politique et culturel. Plutôt qu’un panorama des pratiques numériques des « digital natives », l’auteur propose une analyse comparative de ces dernières, avec un parti pris théorique bourdieusien clair. L’hypothèse centrale de l’ouvrage est en effet que l’explication des pratiques numériques des « digital natives » réside dans leurs positions sociales et leurs ressources culturelles différenciées.

2Alliant questionnaire, entretiens et observations de comptes personnels en ligne, le protocole méthodologique privilégie une entrée par la formation scolaire des enquêté-es. Ce choix est d’abord justifié par la ségrégation sociale de l’enseignement supérieur : les jeunes de 18-20 ans ayant répondu au questionnaire sont issu-es de formations inégalement sélectives scolairement et socialement. L’auteur avance en outre que le contexte d’études influence le rapport au temps libre, à la sociabilité et à la culture légitime.

  • 1 Voir Muriel Darmon, Classes préparatoires. La fabrique d’une jeunesse dominante, Paris, La Découver (...)
  • 2 Les E2C proposent à des moins de 26 ans sortis du système éducatif sans diplôme ni qualification pr (...)

3Le chapitre préliminaire montre donc que les pratiques numériques différenciées des répondant-es se comprennent au regard de leur profil sociologique et de leur contexte d’études. La gestion ascétique du temps des élèves de classes préparatoires aux grandes écoles (CPGE)1 explique par exemple qu’ils et elles relèguent les réseaux sociaux aux interstices de leur temps libre. En interrogeant des jeunes issu-es d’une école de la deuxième chance (E2C)2, l’auteur accède également à un public juvénile hors études, celui des « 20 derniers pourcents » d’une classe d’âge qui n’atteignent pas le baccalauréat. Leurs propriétés et trajectoires sociales expliquent un rapport spécifique au numérique, caractérisé par exemple par une navigation centrée sur les formats audiovisuels. Le chapitre préliminaire permet donc de contextualiser les analyses suivantes sur les pratiques informationnelles, la participation politique et le rapport à la culture des enquêté-es.

  • 3 Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, coll. « L (...)

4L’ouvrage revient d’abord sur l’idée reçue selon laquelle la génération des « digital natives » s’informe exclusivement sur les réseaux sociaux. Le premier chapitre décrit bien de « nouvelles pratiques informationnelles » (p. 69) au sein de cette génération : « checker » son fil d’actualité Twitter entre deux cours est une pratique plus répandue que le visionnage quotidien du journal télévisé. La diversification de l’offre médiatique (par exemple avec l’émergence de « médias Facebook » comme Brut ou Konbini) ne fait pour autant pas disparaître les médias d’information traditionnels (télévision, radio, presse écrite). De plus, si le numérique transforme les manières de s’informer, il ne remet pas en cause les constats usuels sur la consommation de biens informationnels, notamment en termes de différences socio-culturelles. La télévision reste un média d’information plus fréquemment consommé que Facebook ou Twitter par les enquêté-es de licence d’Administration économique et sociale (AES), tandis que la moitié des étudiant-es enquêté-es à l’Institut d’études politiques (IEP) de Lille écoute encore France Inter ou France Culture. Les pratiques informationnelles numériques suivent les mêmes différenciations sociales que les préférences médiatiques hors-ligne. Les jeunes des formations sélectives sont ainsi davantage exposé-es en ligne à l’actualité que ceux des filières plus populaires. Ces disparités sont expliquées par des « goûts informationnels » socialement situés : Julien Boyadjian identifie par exemple une homologie structurale3 entre le libéralisme culturel prégnant parmi les étudiant-es des formations élitistes et l’offre des « médias Facebook ». Le contexte d’étude est lui aussi explicatif : l’incitation scolaire à « suivre l’actualité » diffère par exemple entre formations. Par ailleurs, contrairement à ce que certains discours alarmistes suggèrent, l’ouvrage montre que les jeunes ne sont pas surexposé-es aux « fake news ». Alors que les enquêté-es les plus doté-es en sont tenu-es à distance par leur connaissance du champ médiatique, les autres témoignent d’un rapport distant à l’actualité politique, si bien qu’ils et elles sont davantage concerné-es par des logiques de non-information que de désinformation.

  • 4 Défendre une cause sur Internet, par exemple en signant une pétition ou via une publication sur un (...)
  • 5 Julien Boyadjian la définit comme « l’ensemble des activités menées en ligne trahissant une forme d (...)

5Le deuxième chapitre examine un constat statistique : le numérique est la première modalité de participation politique juvénile4. Ce constat suscite l’optimisme des croyances technicistes selon lesquelles les technologies sont à même de ramener les jeunes à la démocratie. En étudiant la « participation numérique »5 des « digital natives » en lien avec leur rapport à la politique hors-ligne, l’auteur montre cependant d’importantes disparités de politisation entre les publics rencontrés. Si le vote est la modalité de participation politique la plus répandue, le militantisme ou les actions collectives et contestataires sont plutôt rares chez les « digital natives ». Ces inégalités de politisation s’expliquent par une combinaison de facteurs dispositionnels et situationnels. Le degré de politisation se comprend au regard à la fois de la socialisation politique primaire et des contextes locaux d’études et de vie : nature des enseignements, temps libre disponible, etc. pour les étudiant-es ; absence de fréquentation de toute organisation (sportive, culturelle, etc.) pour les jeunes des E2C. L’analyse de la participation numérique juvénile consiste donc d’abord à étudier le « silence numérique » (p. 131) de ceux qui ne participent pas ou peu. Les modalités participatives en ligne sont en effet très hétérogènes, du point de vue de leur coût (en termes de temps et d’exposition individuelle de soi) et de leurs résultats visibles. L’auteur esquisse alors une « pyramide de la participation » (p. 160), de l’exposition passive à des contenus politiques à la publication individuelle. Les pratiques participatives expressives apparaissent rares et le fait d’une minorité d’étudiant-es des filières élitistes. La prise de parole politique suppose en effet un ensemble de conditions individuelles (notamment un engagement militant assumé hors ligne) et contextuelles (par exemple le niveau de politisation de l’actualité). En somme, le numérique abaisse bien les coûts d’accès à l’information politique ou encore les coûts de coordination dans la sphère militante. Mais l’effet de ces transformations sur la participation politique ne concerne que la frange la plus politisée des « digital natives », les autres catégories restant en retrait de l’espace public numérique.

  • 6 Olivier Donnat, Les Pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, Paris, La Découverte/Mini (...)

6Le dernier chapitre interroge la théorie selon laquelle le développement d’une « culture de l’écran »6 renforce un « éclectisme indistinct » (p. 196) de la jeunesse. La génération des « digital natives » est en effet collectivement moins consommatrice de genres savants ; elle a un accès inédit à l’offre culturelle (le « tout numérique » ayant acculturé les enquêté-es à l’idée de gratuité de la culture) ; elle partage des goûts pour des biens culturels semblant transcender les frontières sociales (à l’image du rappeur Damso, artiste « trans-classe » car plébiscité par tous les types de publics enquêtés). Ces éléments nuancent la thèse bourdieusienne d’une homologie structurale entre espace social et espace des styles de vie. Mais Julien Boyadjian s’inscrit résolument contre les approches postmodernistes niant le rôle de la culture dans la reproduction de la domination sociale. Selon lui, les goûts culturels des « digital natives » sont toujours structurés par des logiques distinctives. Plus que les pratiques culturelles numériques elles-mêmes, le chapitre évalue « la manière dont cette “nouvelle donne culturelle” produit des effets différenciés selon les publics » (p. 212). Même au sein d’une génération socialisée à l’ère de l’Internet grand public, les goûts font l’objet de logiques distinctives, repérables à l’intérieur de chaque genre étudié. Par exemple, si les rappeurs sont les artistes les plus cités comme « artistes préférés » dans l’ensemble des publics enquêtés, le type de rappeur évoqué varie en fonction de l’appartenance sociale. L’origine sociale de l’artiste, sa reconnaissance par des instances savantes de légitimation ou ses logiques artistiques différencient les rappeurs et leur appréciation par les différents types d’enquêté-es. Au-delà des différences de goûts, l’auteur souligne une inégale distribution de la « compétence culturelle » (p. 207) dans sa population d’enquête. Face aux œuvres en ligne comme hors-ligne, adopter un regard socialement valorisé ou avoir les capacités discursives nécessaires à l’expression de son ressenti constituent des compétences valorisées, notamment sur le marché scolaire. Le chapitre 3 érige ainsi le numérique en nouveau terrain de manifestation des inégalités socio-culturelles.

7Dans quelle mesure le numérique remet-il en cause le modèle bourdieusien de la distinction au sein de la génération des « digital natives » ? La réponse de Julien Boyadjian est sans appel : leurs pratiques en ligne s’inscrivent dans la continuité de la différenciation sociale des pratiques hors ligne. Le choix d’une entrée par les formations permet de décrire les inégalités socio-culturelles en intégrant des nuances en fonction de la filière suivie et des lignes de clivage propres à chacune d’elles auquel ce compte-rendu ne peut pas complètement rendre justice. Malgré la richesse de son matériau, l’auteur se garde de tirer des conclusions hâtives, et évoque de nombreuses pistes pour des travaux ultérieurs. La variété des domaines abordés (scolaire, culturel, politique) invite notamment à approfondir l’approche dispositionnaliste que mobilise par moments l’auteur. Enrichir l’étude de la genèse socio-culturelle des inégalités numériques semble en effet essentiel afin d’alimenter la lutte contre ces dernières.

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Notes

1 Voir Muriel Darmon, Classes préparatoires. La fabrique d’une jeunesse dominante, Paris, La Découverte, coll. « Laboratoire sciences sociales », 2013, compte rendu de Samuel Coavoux pour Lectures : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/12566.

2 Les E2C proposent à des moins de 26 ans sortis du système éducatif sans diplôme ni qualification professionnelle un accompagnement dans la construction de leur projet d’insertion sociale et professionnelle.

3 Pierre Bourdieu, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun », 1969 : l’ouvrage défend notamment la thèse d’une correspondance entre les goûts culturels et la position sociale.

4 Défendre une cause sur Internet, par exemple en signant une pétition ou via une publication sur un réseau social, est en effet la modalité de participation politique la plus citée par les jeunes, devant le bénévolat, l’action collective ou le militantisme. Voir CRÉDOC, Baromètre DJEPVA pour la jeunesse 2019, INJEP Notes & rapports/rapport d’étude, 2019.

5 Julien Boyadjian la définit comme « l’ensemble des activités menées en ligne trahissant une forme d’intérêt exprimé (même minimale) pour […] les affaires de la Cité : partages et relais d’information, publication de contenu, interactions avec les acteurs, visionnage de vidéos politiques, etc. » (p. 151-152).

6 Olivier Donnat, Les Pratiques culturelles des Français à l’ère numérique, Paris, La Découverte/Ministère de la culture et de la communication, 2009.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Barbara Mettetal, « Julien Boyadjian, Jeunesses connectées. Les digital natives au prisme des inégalités socio-culturelles », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 09 novembre 2022, consulté le 24 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/58734 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.58734

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Rédacteur

Barbara Mettetal

Élève à l’ENS de Lyon.

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