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Michaël Oustinoff, Ugo Ruiz (dir.), « Les ONG à l’épreuve de la com’ », Hermès, n° 89, 2022

Jean-Marie Pierlot
Les ONG à l'épreuve de la com'
Michaël Oustinoff, Ugo Ruiz (dir.), « Les ONG à l'épreuve de la com' », Hermès. La Revue, n° 89, 2022, 272 p., Paris, CNRS, EAN : 9782271141910.
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Texte intégral

1Pour rendre compte de la multitude des problématiques de communication, mais aussi d’incommunication, voire d’acommunication des organisations non gouvernementales (ONG), la revue Hermès a confié la rédaction de son n° 89 à une bonne trentaine d’auteurs, coordonnés par Michaël Oustinoff et Ugo Ruiz, spécialistes de la traduction et de l’analyse du discours. Refusant de limiter leur regard aux ONG occidentales les plus connues, ces auteurs prennent le parti de la « désoccidentalisation » du monde des ONG : le modèle de solidarité qui allait autrefois des pays riches du Nord vers les pays pauvres du Sud apparaît révolu. Les ONG d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine connaissent désormais une croissance exponentielle, ce qui implique une recontextualisation du cadre initial de l’aide humanitaire. Par ailleurs, la mondialisation de la communication résulte des outils numériques mis à la disposition du grand public depuis le début de ce siècle : le world wide web, d’abord, Facebook, Twitter, Instagram ensuite – pour ne citer que les principaux.

2C’est dans ce contexte que les articles du dossier évoquent, entre autres : les ONG en Chine et leur position difficile vis-à-vis de l’État ; la mobilisation de réseaux de solidarité de la diaspora ukrainienne ; l’organisation de l’aide aux réfugiés ukrainiens par les ONG polonaises ; l’éviction progressive des ONG qui dérangent le pouvoir en Russie et, à l’inverse, la prolifération de celles qui tiennent lieu de palliatif face à l’État défaillant au Liban ou en Haïti. L’Inde, le Bengladesh ou le Cambodge présentent un impressionnant paysage associatif d’aide aux plus vulnérables. Un article montre encore comment les populations des favelas du Brésil, qui vivent dans une misère extrême suite à l’absence de gestion de la pandémie de covid par le gouvernement Bolsonaro, mènent une lutte de reconnaissance de leur dignité avec des ONG fondées par les habitants eux-mêmes.

3Les coordinateurs de ce numéro sont bien conscients qu’il serait illusoire de vouloir traiter de manière exhaustive la question de la communication des ONG, ou celle des obstacles qu’érigent vis-à-vis de celle-ci les États les plus soucieux du contrôle et de la préservation de leur propre image. Ils prennent dès lors le parti de privilégier une approche pluridisciplinaire, qui mêlent les récits des témoins impliqués directement dans les ONG qu’ils présentent, des témoignages subjectifs (parfois empreints de partialité) d’étudiants ou de bénévoles ayant participé à l’une ou l’autre aventure humanitaire, les réflexions critiques d’universitaires spécialistes de la communication, tout en laissant ouverts plusieurs chantiers.

4En découle pour le lecteur un certain malaise quant à l’imprécision de l’utilisation de certains termes, à commencer par celui d’ONG. Apparu pour la première fois dans la Charte des Nations Unies en 1945, ce terme est repris comme tel par la plupart des auteurs de ce numéro. Toutefois, deux universitaires optent délibérément pour une autre dénomination : Florine Garlot évoque les « associations de solidarité internationale » (ASI) lorsqu’elle analyse leurs pratiques communicationnelles « souvent inefficaces et contradictoires » adressées à leurs publics de donateurs. Quant à Eric Dacheux, il entend repenser la communication des ONG en les renommant « organisations de mouvements sociaux » (OMS). Celles-ci devraient opter pour une communication davantage délibérative que persuasive, c’est-à-dire inspirée du marketing des entreprises commerciales. Lorsqu’elles se trouvent, en effet, « prises entre le marteau de la mondialisation économique et l’enclume de l’instrumentalisation étatique », leur identité risque d’être malmenée. En raison de leur dénomination négative, les appellations d’organisation non gouvernementale ou d’association sans but lucratif se trouvent comme aimantés par le couple État/marché vis-à-vis duquel ces organisations sont censées se démarquer. En revanche, des mouvements auto-organisés de citoyens, les OMS, développent des capacités d’action renforçant l’autonomie des acteurs sociaux, sans se référer en rien à cette polarité inadaptée à leur communication.

5Cette approche met en évidence la tension qui peut surgir entre la volonté citoyenne d’accroître l’espace démocratique des populations et l’emprise des pouvoirs de l’État qui tendent à le réduire. Tolérant tout au plus l’existence d’associations prêtes à pallier les insuffisances de celui-ci en matière de solidarité vis-à-vis des populations les plus précarisées, l’État « fort » se protège en discréditant et en menaçant d’exclusion les organisations citoyennes qui risqueraient d’ébranler la stabilité du régime en ne se mettant pas à son service. Plusieurs articles analysent l’évolution historique de cette situation, particulièrement dans des pays comme la Russie de Poutine (Gilles Rouet) ou la Chine de Xi Jinping (Éric Sautedé).

6Par contraste, des pays comme Haïti ou le Liban, dont le gouvernement est gangréné par la corruption, peinent à assurer la sécurité vitale de leurs populations, en particulier après une catastrophe comme un tremblement de terre, ou comme l’énorme explosion survenue en 2020 à Beyrouth (article de Joseph Moukarzel). Des ONG comblent dès lors le vide laissé par la carence de ces États en répondant à leur place aux demandes des populations livrées à la misère. Elles peuvent alors être accusées de dépasser leurs prérogatives ou même de se substituer aux institutions de l’État dans des secteurs qui ne leur sont pas alloués officiellement (déclaration du président libanais en 2022). En Haïti, les ONG présentes doivent répondre à des besoins si énormes qu’elles en deviennent incontrôlables. Lafontaine Orvild dénonce le fait qu’une majorité d’entre elles dérivent alors vers des activités lucratives et se reconvertissent en firmes privées, attirées par le profit. Le cas du Brésil est encore différent, puisque les médias officiels renforcent le sentiment de pitié en donnant en spectacle la misère dans les favelas, encore accentuée par la crise du covid et sa non-gestion par le gouvernement. En contrepartie, certaines ONG issues du terrain des favelas entreprennent des actions de communication alternatives, utilisant la communication directe en face à face et les médias sociaux pour témoigner de la lutte pour la dignité dans les territoires vulnérables (article de Cilene Victor et Roberto Chiachiri).

  • 1 GIEC : Groupe d'experts intergouvernemental sur l’évolution du climat ; IPBES : Plateforme intergou (...)
  • 2 Voir à ce sujet la remarquable enquête de Naomi Oreskès et Erik M. Conway, Les marchands de doute, (...)

7L’action humanitaire et la défense des droits humains sont au centre des problématiques de ce numéro d’Hermès. Ce dont témoignent entre autres une interview de Rony Brauman, ancien directeur de Médecins sans frontières, et de Joshua Rosenzweig, ancien responsable de l’équipe d’Amnesty International du bureau régional d’Hong Kong, d’où il dirigeait le travail de l’organisation en Chine. Cependant, à l’exception de l’interview par Ugo Ruiz d’un militant membre d’un groupe local d’Extinction Rébellion (XR) en Suède, la problématique de l’environnement et du dérèglement climatique est absente de ce numéro, bien que Greenpeace y soit cité dans les toutes premières pages. On ne peut que le regretter, alors que le GIEC et l’IPBES1, son équivalent dans le domaine de la biodiversité, lancent une alarme mondiale au sujet des menaces qu’entraine le réchauffement de la planète dû aux émissions de gaz à effet de serre. Ces deux organisations scientifiques de réputation internationale auraient pu trouver une place dans la réflexion développée par Élise Bernard et par Lucile Desmoulins, dont les articles très documentés se consacrent aux think tanks. Elles critiquent la définition peu discriminante de ces organisations, en termes d’« institutions de recherche en politiques publiques à caractère non lucratif et jouissant d’une autonomie substantielle ». Et il est vrai que certains de ces think tanks ont nourri le climatoscepticisme depuis la décennie des années 1980, lorsqu’il s’est avéré qu’ils étaient largement financés par l’industrie des énergies fossiles2. Mais de nombreuses associations ont relayé les alertes du GIEC et de l’IPBES et une analyse critique de leur communication aurait été bienvenue. Mais, après ce dossier déjà copieux de 184 pages consacré à la mise à l’épreuve de la communication des ONG de solidarité internationale et de droits humains, peut-être la revue Hermès prépare-t-elle un numéro dédié à la communication relative au dérèglement climatique ?

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Notes

1 GIEC : Groupe d'experts intergouvernemental sur l’évolution du climat ; IPBES : Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques.

2 Voir à ce sujet la remarquable enquête de Naomi Oreskès et Erik M. Conway, Les marchands de doute, Paris, Éditions Le Pommier, coll. « Poche », 2014 [2012].

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-Marie Pierlot, « Michaël Oustinoff, Ugo Ruiz (dir.), « Les ONG à l’épreuve de la com’ », Hermès, n° 89, 2022 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 07 septembre 2022, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/57794 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.57794

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Rédacteur

Jean-Marie Pierlot

Maître de conférences retraité de l’Université catholique de Louvain (Belgique). Auteur, avec Thierry Libaert, de Communication des associations, Paris, Dunod 2014 (2e éd.).

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