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Alpa Shah, Le livre de la jungle insurgée. Plongée dans la guérilla naxalite en Inde

Roméo Bondon
Le livre de la jungle insurgée
Alpa Shah, Le livre de la jungle insurgée. Plongée dans la guérilla naxalite en Inde, Montreuil-sous-Bois, Éditions de La dernière lettre, 2022, 295 p., traduit par Célia Izoard, ISBN : 9782491109066.
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Texte intégral

1Une longue marche. Si l’expression n’apparaît jamais en tant que telle dans cet ouvrage de l’anthropologue britannique d’origine indienne Alpa Shah, elle s’impose à mesure qu’on suit son parcours dans les montagnes boisées du centre et de l’est de l’Inde, au sein d’un escadron de la guérilla naxalite maoïste. De même que l’Armée de populaire de libération chinoise au cœur des années 1930, il s’agit ici de construire un modèle social alternatif tout en échappant à des forces militaires et paramilitaires puissantes ; de consolider un appareil politique révolutionnaire tout en luttant contre les dissensions internes qui s’ajoutent à une menace extérieure. Ainsi, au moment de conclure, l’autrice s’explique sur l’usage narratif d’une marche de 250 kilomètres qui, rassemblée sur une semaine, structure son ouvrage : « Ce caractère interminable de la marche de nuit, avec ses rebondissements, me fait l’effet d’une miniature de la lutte naxalite – ses errances, ses déceptions et son étonnante persistance » (p. 275).

  • 1 Mariama Bâ, Une si longue lettre, Abidjan, Nouvelles éditions africaines, 1979.
  • 2 La revue communiste Contretemps en a publié quelques pages ; l’écrivain de sensibilité autonome Ser (...)

2Une si longue marche, serait-on tenté de nuancer, en référence à un récit de l’autrice sénégalaise Mariama Bâ1, afin de mieux cerner la fatigue qui menace le mouvement révolutionnaire comme celles et ceux qui le composent ou l’observent. Car si Alpa Shah tombe d’épuisement à l’issue de son parcours, un semblable état guette la rébellion elle-même – rébellion qui, malgré tout, poursuit ses activités entamées en 1967 après un premier soulèvement dans le village de Naxalbari, au Bengale-Occidental, événement originel qui a donné son nom à la guérilla. En préface, l’autrice confie avoir voulu écrire « un récit mesuré et nuancé de l’évolution du mouvement naxalite » (p. 34). Toutefois, l’actualité politique indienne, marquée par l’influence du courant d’extrême droite hindou hindutva, par le nationalisme islamophobe du premier ministre Narendra Modi, ainsi que par l’accroissement de la répression à l’encontre des sympathisants naxalites et, plus largement, des militants pour les droits humains, donne un ton tout autre à cet ouvrage. Alpa Shah le pointe elle-même, terminant son texte introductif par un appel à la de solidarité internationale. Pour l’heure, l’accueil critique de son ouvrage en France, porté par les excellentes Éditions de la dernière lettre, laisse penser que ce sont surtout les milieux intellectuels et militants de la gauche radicale qui s’en sont emparés2.

  • 3 Alpa Shah, « Ethnography? Participant observation, a potentially revolutionary praxis », HAU: Journ (...)
  • 4 Ibid., p. 47.

3Ainsi, Le livre de la jungle insurgée entend répondre à plusieurs enjeux académiques et militants, ainsi qu’à la conjonction de ces deux approches en un même travail. Géographe de formation, Alpa Shah s’est tôt tournée vers l’anthropologie pour aborder les communautés « adivasis » (cf. infra) du centre et de l’est de l’Inde en privilégiant l’observation participante, usant de cette méthode comme d’une « praxis révolutionnaire » en bute avec les enquêtes précédemment menées sur ces mêmes populations, ce qu’elle a expliqué en deux temps dans un article autonome3. Révolution méthodologique d’abord, parce que le partage du quotidien avec le public étudié sur un temps long implique de saisir chaque domaine, chaque pratique, en relation avec d’autres, empêchant ainsi de segmenter les analyses qui suivront. Révolution politique ensuite, parce que prendre au sérieux la vie des personnes enquêtées au point d’en être familier pendant une période certaine l’a amenée à envisager les liens entre histoire, idéologie et action, d’une manière qu’elle n’aurait pu anticiper. L’autrice le résume : « l’observation participante […] est donc essentielle à la fois pour comprendre pourquoi les choses restent telles qu’elles sont et pour réfléchir aux moyens de concurrencer les pouvoirs et l’autorité dominants, points déterminants du changement social révolutionnaire »4.

  • 5 Ainsi que le rappelle utilement l’éditrice de l’ouvrage, le Jharkhand, province située au nord-est (...)

4Un court chapitre consacré à son propre parcours familial et universitaire permet de mieux cerner l’application de cette méthode structurante de l’anthropologie sociale et la justification de sa politisation. Issue d’une famille ayant immigré au Kenya, puis en Angleterre, elle effectue son premier séjour de recherche au début des années 2000 dans la province récemment créée du Jharkhand5, où elle s’intéresse aux populations rejetant le système de castes, regroupées sous le terme générique d’« adivasi ». Le terme « adivasi » s’est popularisé au début du XXe siècle pour décrire et défendre des populations tribales en marge du système de caste en Inde. L’État indien contemporain les a catégorisées sous la dénomination de « scheduled tribes » (tribus répertoriées), associant à ces dernières des mesures de discrimination positive. Les adivasis représenteraient environ 100 millions de personnes en Inde, soit plus de 8 % de la population. À ce stade de ses recherches, l’autrice décrit les guérilleros naxalites installés dans les territoires adivasis selon les grilles de lecture dominantes – une rébellion violente aux méthodes mafieuses qui répond à des inégalités abyssales. Mais un second séjour à partir de 2008 dans une commune montagneuse de la même province lui permet de mieux comprendre la place de la guérilla dans ce qu’on nomme le « corridor rouge », cet ensemble d’États au centre et à l’est de l’Inde où l’influence naxalite est importante. Surtout – et c’est sans doute la principale force de l’ouvrage – la longue fréquentation de plusieurs communautés adivasis lui permet de combler l’un des principaux écueils des études portant sur les naxalites jusqu’à présent, à savoir les relations qu’ils entretiennent avec les populations locales de ces régions et, en miroir, l’accueil fait à la guérilla en ces lieux.

  • 6 Alpa Shah, « Éliminer la classe, la caste et l’indigénéité dans l’Inde maoïste », Terrain, vol. 58, (...)

5En 2010, le prétexte d’un entretien avec un dirigeant naxalite permet à Alpa Shah d’intégrer un escadron une semaine durant, et ainsi de confronter ce qu’elle a appris des guérilleros dans les villages qu’elle fréquente avec les dires de certains de leurs représentants. Elle met à l’épreuve ses hypothèses dans une relation dynamique, alternant le récit de sa marche nocturne et de ses rencontres diurnes avec un retour historique et ethnographique sur la place des adivasis dans la guérilla naxalite et sur l’impact de cette dernière au sein de communautés tribales. Là où chercheurs et journalistes abordent l’histoire du mouvement maoïste sans souligner les spécificités des adivasis en son sein et sur ses bords, ou, à l’inverse, omettent l’influence du communisme international dans le mouvement révolutionnaire, Alpa Shah aborde le cadre idéologique de la révolution naxalite – marxiste, guévariste, maoïste, retravaillé, comme on a pu l’observer au sein du mouvement kurde, selon les spécificités géographiques et culturelles du territoire –, esquisse des rapprochements avec un mouvement de même inspiration au Népal et maîtrise la singularité de la situation dans lequel se trouvent, aujourd’hui les adivasis. De nombreux points rapprochent notamment le mouvement maoïste naxalite et le système culturel tribal adivasi : le refus du triple système de classe, de caste et d’indigénéité6 ; le rejet de l’État fédéral indien, de son administration et de sa politique de développement ; une même aspiration à l’égalitarisme, quoique selon des formes divergentes. S’il y avait donc une proximité primordiale, le rapprochement ne s’est opéré très concrètement que dans les années 1990, quand la guérilla s’est implantée dans les régions qui lui étaient les plus favorables géographiquement et culturellement, c’est-à-dire dans ces mêmes régions montagneuses et forestières adivasis.

6Cette maîtrise permet à l’autrice de poser les bonnes questions à ses interlocuteurs et de pointer jonctions, ruptures et contradictions au sein de leurs pratiques. Les chapitres successifs abordent l’évolution du mouvement naxalite et ses permanences dans le temps, ses moyens financiers et matériels, ses processus de recrutement, les écueils vis-à-vis des groupes sociaux associés, les tensions internes au mouvement et, enfin, le statut des femmes, la dénonciation du patriarcat et ses formes persistantes. Chaque partie thématique est structurée par une ou plusieurs nuits de marche et est illustrée par un nombre restreint de profils exemplaires. Il y a Gyanji, le leader ascète ; Kohli, le jeune soldat qui incarne l’avenir du mouvement ; Vikas, dont les intérêts personnels passent avant ceux du collectif ; Somwari, jeune femme adivasi qui, sur les marges d’un mouvement qu’elle connait mais auquel elle ne participe pas, permet d’interroger les points aveugles de ce dernier quant à l’égalité entre les genres. En somme, et comme le résume l’autrice, « les protagonistes de cet ouvrage ont pour fonction de représenter des figures archétypales des personnalités rassemblées dans le mouvement » (p. 39). D’ailleurs, Alpa Shah ne serait-elle pas, elle aussi, une figure servant d’exemple, celle de l’anthropologue en empathie avec son objet, prête à le défendre auprès de sa communauté disciplinaire, médiatiquement, mais aussi au sein même de la guérilla qu’elle étudie ?

  • 7 Sylvaine Bulle, Irréductibles : enquête sur des milieux de vie de Bure à Notre-Dame-des-Landes, Gre (...)

7On décèle une sympathie évidente de l’autrice pour le mouvement politique général et, au sein de ce dernier, pour certains de ses membres. La difficulté est double : accepter les erreurs du groupe social en question et les analyser assez finement pour ne pas compromettre un projet soutenu dans ses grandes lignes. Pour reprendre la proposition frontale de l’éditrice en amont du texte, il s’agit de « critiquer sans dézinguer la lutte » (p. 16). Les critiques récurrentes sont consignées, puis directement adressées aux membres de la rébellion à mesure que l’autrice se familiarise avec ces derniers. Ainsi, par exemple, de l’imposition d’une forme d’égalitarisme aux adivasis proches des naxalites sans prendre au préalable en considération leur propre système social. Une discussion avec un des leaders régionaux sur ce point l’a conduite à la réflexion suivante : « Nos points de vue son antagonistes. Alors que ce mouvement vise par-dessus tout à créer un monde égalitaire, il en arrive à déprécier les formes d’égalitarisme bien vivantes dans les communautés adivasis » (p. 195). Plus loin, elle constate que ce qu’elle sait des adivasis devrait être connus des cadres naxalites et pourrait leur servir, notamment sur le statut qu’ils octroient spontanément aux femmes. Ainsi en vient-elle à contredire des cadres, masculins comme féminins, à chercher à leur faire profiter de ses analyses. Les formules de l’autrice l’illustrent parfaitement : « Je voulais qu’elle voie », « Je voulais qu’elle comprenne », « Je voulais discuter avec elle » (p. 258-260). Autant de réflexions qui interrogent sur la place de l’anthropologue dans la lutte qu’elle documente et soutient – réflexion partagée, dans un autre contexte géographique, par la sociologue Sylvaine Bulle, à propos des milieux autonomes de Notre-Dame-des-Landes et de Bure7.

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Notes

1 Mariama Bâ, Une si longue lettre, Abidjan, Nouvelles éditions africaines, 1979.

2 La revue communiste Contretemps en a publié quelques pages ; l’écrivain de sensibilité autonome Serge Quadrupanni en a rendu-compte pour lundimatin ; le site d’information écologiste Reporterre l’a inclus dans sa sélection estivale.

3 Alpa Shah, « Ethnography? Participant observation, a potentially revolutionary praxis », HAU: Journal of Ethnographic Theory, vol. 7, n° 1, 2017, p. 45-59. Traduction de Roméo Bondon.

4 Ibid., p. 47.

5 Ainsi que le rappelle utilement l’éditrice de l’ouvrage, le Jharkhand, province située au nord-est de l’Inde, s’est détachée du Bihar en 2000 suite à un mouvement social adivasi, afin d’obtenir un territoire contrôlé et administré par cette catégorie de la population.

6 Alpa Shah, « Éliminer la classe, la caste et l’indigénéité dans l’Inde maoïste », Terrain, vol. 58, 2012, p. 64-81.

7 Sylvaine Bulle, Irréductibles : enquête sur des milieux de vie de Bure à Notre-Dame-des-Landes, Grenoble, UGA, 2020.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Roméo Bondon, « Alpa Shah, Le livre de la jungle insurgée. Plongée dans la guérilla naxalite en Inde », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 30 août 2022, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/57475 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.57475

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Rédacteur

Roméo Bondon

Doctorant en géographie à l’université Paul-Valéry Montpellier 3.

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