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Jean-Yves Mollier, Cornélius Herz (1845-1898). Portrait d'un lobbyiste franco-américain à la Belle Époque

François Gaudin
Cornélius Herz
Jean-Yves Mollier, Cornélius Herz. Portrait d'un lobbyiste franco-américain à la Belle Époque, Paris, Éditions du Félin, coll. « Biographie », 2021, 556 p., ISBN : 978-2-86645-964-2.
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Texte intégral

  • 1 Mollier Jean-Yves, Le Scandale de Panama, Paris, Fayard, 1991.

1Qui connaît Cornélius Herz aujourd’hui ? Jean-Yves Mollier assurément, et il nous le démontre dans cette somme magistrale. Spécialiste de l’histoire de l’édition, Jean-Yves Mollier cultive une prédilection pour le XIXe siècle et a déjà évoqué ce lobbyiste dans Le Scandale de Panama1. Ce personnage hors normes méritait une enquête poussée et à dimension internationale et il faut bien cinq cent pages pour comprendre l’itinéraire de cet homme, dont certaines escroqueries seraient aujourd’hui condamnées.

2Cette épopée capitalistique, passionnante en elle-même, résonne d’étranges échos contemporains tant la culture politique qui nous est devenue familière trouve normal que des intérêts privés orientent la décision politique, jusqu’au plus haut niveau de l’État. Le dépaysement que nous procure ce voyage dans le temps réside dans la sorte d’ingénuité qui baigne des pratiques plus que douteuses. Résumer les grandes lignes de ce parcours est sans doute la meilleure façon d’inciter à la lecture de ce livre.

3Cornelius Herz naît à Besançon le 3 septembre 1845. Fuyant l’antisémitisme du sud de l’Allemagne où ils étaient installés, les parents avaient élu le pays qui avait accordé la citoyenneté aux juifs. Relieur de livres, Léopold, son père, avait choisi l’intégration en s’installant dans le centre d’une petite ville où ses coreligionnaires étaient peu nombreux. La crise l’obligea à déménager puis il choisit de s’exiler aux États-Unis. La famille arrive à New-York en 1849. Les enfants fréquenteront des établissements réputés. Au bout d’une dizaine d’années, Léopold, devenu manufacturier, vit plus à l’aise – il se fait aussi courtier – puis il part pour Chicago en 1869.

  • 2 Je rassemble ces renseignements pour donner une idée de son parcours insolite mais l’auteur soupèse (...)

4Titulaire d’un Bachelor of Science en 1864, Cornel, alias Cornélius, envisage de mener des études de médecine. Fuyant la guerre de Sécession, il rentre en Europe et choisit l’université de Heidelberg. Mais la guerre austro-prussienne éclate ; il gagne Paris en 1866. Ses talents de musicien, de polyglotte et son entregent lui permettent de s’insérer rapidement. Il travaille dans une pharmacie et se marie avec Rosalie Lebuhotel, en 1867. Il dévore sa dot. Fin 1868, il est reçu externe des hôpitaux de Paris2.Les écarts attestés les plus criants avec l’honnêteté élémentaire commencent lors du stage de Cornélius à l’asile d’aliénés des Quatre-mares, près de Rouen. Il emprunte à l’économe et au pharmacien en chef des sommes qu’il ne remboursera jamais et donne – pour un prix supérieur à son traitement – des leçons payantes à un malade qu’il finit par escroquer. Il ne reste pas quatre mois et doit démissionner, le 9 mars 1870. Il s’installe chez sa belle-famille, à Yvetot-Bocage. Il a fui deux guerres, une troisième se prépare.

5Cornélius effectue un remplacement à l’hôpital d’Auch puis rejoint le gouvernement à Tours et s’engage dans l’une des ambulances franco-américaines de l’armée. Il sert comme médecin et voit de près la guerre, ses ravages et la mort. Il confie sa femme à un cafetier de Tours. Elle contracte la variole et meurt, début 1871, sans avoir revu son mari qui alors ne prévient pas sa belle-famille du décès. En février, à Laval, il signe une reconnaissance de dette de mille francs – quinze mois de salaire d’interne. Embauché au Grand hôpital maritime de Berck, il cause un scandale en raison de ses relations intimes avec une religieuse à laquelle il propose de l’épouser. Interrogé, il refuse de répondre, nie en bloc puis accuse le médecin-chef de l’avoir poussé dans les bras de cette femme. Il est radié. Sa carrière médicale en France prend fin. Il va devenir un médecin américain. Et c’est alors que les informateurs étrangers de l’auteur lui deviennent le plus utiles.

6Débarqué depuis peu à Chicago, Cornélius profite de l’incendie qui dévaste la ville, en octobre 1871, pour se construire un personnage à sa mesure. Faisant preuve d’un aplomb stupéfiant, il prétend qu’il était installé comme médecin, que son cabinet et ses diplômes ont brûlé. et réclame des indemnités qu’il obtient. Il est recruté comme médecin inspecteur de la ville. Puis il s’entiche d’une danseuse à laquelle il promet le mariage et qu’il poursuit jusqu’à San Francisco. Il est ensuite recruté par le Mount Sinaï Hospital de New-York, fin mars 1873. Il demande de retarder son entretien d’embauche, refuse de répondre à la commission médicale, certifie qu’il est médecin diplômé en France et se fait finalement évincer. Puis il devient le médecin personnel d’un manufacturier new-yorkais dont il épouse la fille, Bianca.

7La famille part en Californie. Installé avec le docteur Stout, qui le patronne, Cornelius se met à la thérapeutique électrique, puis part à Chicago pour passer sa thèse de médecine en 1875. À trente ans, il est marié docteur, père d’une fille, membre de l’Académie des sciences de Californie et du conseil de santé de San Francisco. Servi par son sens des relations plus que par sa probité, il devient expert judiciaire auprès des tribunaux. Il est initié à la franc-maçonnerie dans une loge en pleine expansion. Il devient vice-président de la Compagnie des travaux électriques de Californie et acquiert une part de la Compagnie du télégraphe.

8Il part en Europe en 1877 pour parfaire ses connaissances en électricité médicale, laissant plus de seize mille dollars de dettes. Il conclut un accord avec Thomas Edison et ses associés à New-York puis s’installe en France. Il veut faire des affaires et s’intéresse au télégraphe, au téléphone, au phonographe et à la plume électrique. Il gère les brevets d’Edison, fonde la revue La Lumière électrique, expérimente le téléphone et popularise le phonographe, tout en tissant un réseau dans l’appareil d’État.

9Séducteur, insinuant, manipulateur et dépourvu de tout scrupule, Cornélius croit tellement en sa valeur et en ses mensonges qu’il convainc. Après son succès à l’Exposition universelle, il reçoit le titre de chevalier d’Académie, puis la Légion d’honneur dès 1878. Il est associé au sénateur Hébrard dans la Compagnie des eaux du Bussang et se fait construire un immeuble dans le 16e arrondissement de Paris.

10En 1881, il fonde la Compagnie générale d’électricité. Une restructuration lui permet de gagner rapidement plus de 400 000 francs. Le pays connaît un tournant dans son équipement électrique et les ministres lui font confiance. Quelques hommes, dont Cornélius, se partagent les marchés gigantesques qui s’ouvrent. Il a l’idée de l’exposition internationale d’électricité qui accueille 900 000 visiteurs. Le président des États-Unis le nomme délégué honoraire des États-Unis au congrès des électriciens.

11Attentif aux innovations, il anticipe les promesses de la distribution de l’électricité et rachète des brevets. Il développe le téléphone et passe pour un authentique inventeur aux yeux du Times. En 1881, il a déjà l’oreille du député Clemenceau dont il finance le journal La Justice. Il a acquis un poids politique que n’entame aucun soupçon ; nul ne semble s’être inquiété de son passé.

12Herz devient proche du général Boulanger qui lui confie des marchés publics tout en l’avertissant des commandes futures. En 1883, il obtient le soutien de la banque Rothschild et, l’année suivante, est fait commandeur de la Légion d’honneur Il fonde la Société générale des téléphones, dont il reçoit le quart des bénéfices. Mais s’il domine deux secteurs dont l’avenir est assuré , le sien ne l’est plus.

13Herz s’est fait trop d’ennemis. Le scandale des décorations de 1887 le prive d’appuis précieux. Son ascension coïncide avec une poussée d’antisémitisme. L’extrême-droite a trouvé en Cornélius un bouc émissaire idéal. La France agite des démons qui la travailleront longtemps. Riche, Juif, Allemand, autodidacte, habile, il est aussi un escroc, un manipulateur, un menteur et un homme dépourvu de scrupules. Sa chute devait-elle survenir ? Elle arrive. Serait-elle injuste, elle rassure.

14Herz doit recevoir dix millions du banquier Jacques Reinach dès que la Chambre aura autorisé un emprunt que la Compagnie de Panama demande à la Chambre de voter. La presse révèle les pots-de-vin ; le scandale éclate, impliquant une centaine de parlementaires. La faillite ruine des centaines de milliers d'épargnants. Panama est devenu le nom d’un scandale. Cornélius livre une bagarre implacable contre Reinach qui, acculé, meurt brutalement – se suicide ? Il s’exile en Angleterre, en 1892. Condamné à cinq ans d’emprisonnement en 1894, il finit ses jours outre-Manche en 1898.

15L’habileté de l’homme, son indéniable talent, sa rouerie, sont au service d’un sens de l’entreprise hors du commun, d’un arrivisme forcené et d’une duplicité presque pathologique. Comment s’y retrouve-t-il dans les personnages et les histoires qu’il invente ? Doué d’une intuition étonnante, d’une grande intelligence, à la fois des techniques, des hommes et des rapports de pouvoir, sa malhonnêteté, choquante pour un lecteur français du XXIe siècle, doit être contextualisée. Jean-Yves Mollier s’y applique avec une rigueur et une précision qui permettent de saisir la complexité des négociations, de nuancer des jugements, de corroborer ou d’informer des idées reçues et de découvrir des réseaux complexes et des complicités multiples.

16Herz a importé des pratiques usuelles aux États-Unis qui, choquantes, mais n’étaient pas encore réprimées en France. Notre arsenal législatif permet aujourd’hui de les combattre, mais les épigones de ce lobbyiste savent désormais inventer des procédés permettant de concilier l’apparente rigueur des lois et les exigences de la cupidité la plus crue.

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Notes

1 Mollier Jean-Yves, Le Scandale de Panama, Paris, Fayard, 1991.

2 Je rassemble ces renseignements pour donner une idée de son parcours insolite mais l’auteur soupèse et discute les sources d’information, rares et parfois contradictoires, pour tracer un dessin le plus plausible possible.

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Pour citer cet article

Référence électronique

François Gaudin, « Jean-Yves Mollier, Cornélius Herz (1845-1898). Portrait d'un lobbyiste franco-américain à la Belle Époque », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 29 juin 2022, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/56887 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.56887

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Rédacteur

François Gaudin

Professeur en sciences du langage, Université de Rouen & Laboratoire LT2D (EA 7518).

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