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Grégory Daho, Florent Pouponneau, Johanna Siméant-Germanos (dir.), Entrer en guerre au Mali. Luttes politiques et bureaucratiques autour de l’intervention française

Nicolas Lepoutre
Entrer en guerre au Mali
Grégory Daho, Florent Pouponneau, Johanna Siméant (dir.), Entrer en guerre au Mali. Luttes politiques et bureaucratiques autour de l'intervention française, Paris, Rue d'Ulm, coll. « Sciences sociales », 2022, 330 p., ISBN : 978-2-7288-0769-7.
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Texte intégral

  • 1 « Déclaration de M. Emmanuel Macron, Président de la République, sur la lutte contre le terrorisme (...)
  • 2 L’opération Serval est lancée le 11 janvier 2013 pour arrêter l’offensive de groupes qualifiés de t (...)
  • 3 Article 15 de la Constitution de la Ve République.
  • 4 Politiste états-unien, Graham Allison est notamment célèbre pour l’analyse qu’il a proposée de la c (...)

1Dans un discours annonçant le retrait des forces armées françaises et européennes déployées jusqu’alors au Mali, le Président de la République française Emmanuel Macron a rendu hommage à son prédécesseur François Hollande, saluant sa « décision courageuse » d’envoyer l’armée française au Sahel pour lutter contre une menace « terroriste » en 20131. Emmanuel Macron a repris ici la vision communément acceptée du déclenchement de l’opération Serval2 : il s’agissait d’une décision à la fois inéluctable, au regard du contexte (des groupes « terroristes » menaçant Bamako, la capitale du pays), et reposant uniquement sur les épaules du Président de la République (le déploiement des troupes constituant sa prérogative par excellence, en tant que « chef des armées »3). L’objet de cet ouvrage collectif est précisément de « rendre problématique [cette] évidence » (p. 5), c’est-à-dire d’expliquer ce qui a rendu cette intervention militaire possible. En effet, loin d’être une simple réponse parfaitement rationnelle à un contexte précis (et, en cela, une décision plus ou moins inévitable), l’opération Serval est le résultat de diverses luttes politiques et bureaucratiques, l’aboutissement d’un processus où interfèrent de nombreux acteurs guidés par des intérêts variés. Les trois enseignants-chercheurs en science politique qui coordonnent l’ouvrage et les quatorze autres contributeurs s’inspirent de la démarche de Graham Allison4 et s’appuient à la fois sur des séries d’entretiens (avec des décideurs politiques, de hauts fonctionnaires, des journalistes, etc.) et sur diverses sources (rapports officiels, articles de presse, témoignages de militaires…).

  • 5 Contraction couramment utilisée pour désigner les opérations militaires extérieures de la France.

2Les neuf chapitres et trois « dossiers » constituent autant de cas d’étude qui permettent de répondre aux axes de réflexion définis en introduction ; on soulignera ici les principaux apports de l’ouvrage. En premier lieu, c’est la multiplicité des acteurs impliqués dans la prise de décision qui s’avère saisissante : contrairement au mythe persistant d’un Président décidant seul, le chapitre 1 (rédigé par Florent Pouponneau) souligne bien que le pouvoir du chef de l’État s’apparente plus à une forme de veto sur des propositions formulées par les administrations concernées et son entourage qu’à une véritable capacité de conception d’une politique précise. Les chapitres 2 (sur le rôle du général Puga, chef de l’état-major particulier du Président de la République, par Johanna Siméant-Germanos et Émé Pierre) et 3 (de Grégory Daho, portant sur le ministère de la Défense) le montrent également. Par ailleurs, les auteurs veillent à plusieurs reprises à recontextualiser l’opération Serval dans l’histoire longue des interventions françaises en Afrique (qui la rendent possible par le pré-positionnement de troupes dans la région ou encore par l’établissement de divers plans d’action en amont). La deuxième grande thématique qui traverse tout l’ouvrage est l’importance des rivalités bureaucratiques, qu’elles s’expriment entre différents ministères (par exemple, l’opposition entre le ministère de la Défense et le ministère des Finances sur le financement des Opex5 dans le chapitre 5 de Benjamin Ménard, Cyprien Rousset, Pacôme Sébastien et Johanna Siméant-Germanos) ou au sein d’une même administration (à l’instar du ministère des Affaires étrangères, analysé par Florent Pouponneau, Alice Coutereel, Mathilde Beaufils et Salomé Montini dans le chapitre 4, qui voit ses différents services s’approprier la guerre de diverses façons). À l’inverse, on peut également noter l’existence de « transactions collusives » (des formes d’échange de bons procédés entre des acteurs de secteurs différents). C’est le cas lorsque des militaires font « fuiter » auprès de journalistes certaines lacunes particulières de l’armée française (par exemple, le manque d’équipements) : les seconds obtiennent des informations exclusives qui leur permettent de réaliser un scoop, scoop qui sert aux premiers de moyen de pression indirect sur les décideurs politiques pour augmenter le budget de la Défense. Enfin, la fabrication d’un consensus en faveur de l’intervention est mise en lumière : il s’exprime tant au sein de l’Assemblée nationale (chapitre 6 de Gael Aulnette et Assia Hadj-Ahmed) qu’à travers une large partie des médias (chapitre 7 de Jonathan Michel et dossier 1 par Flore Catala, avec Johanna Siméant-Germanos), et s’entretient par l’hommage rendu aux soldats « Morts pour la France » au Mali (chapitre 9 de Margot Legal).

  • 6 Le « champ » est une notion développée par le sociologue Pierre Bourdieu pour désigner un domaine r (...)
  • 7 Forme de « journalisme embarqué » dans lequel les journalistes sont directement intégrés dans les u (...)
  • 8 Sur la question, on peut par exemple se reporter à l’article de Florent Pouponneau, « Refuser le dé (...)

3Quelle que soit la thématique étudiée, les auteurs s’attachent ainsi à proposer un véritable travail scientifique de science politique, en refusant les idées préconçues comme les simplifications abusives (même si quelques passages peuvent s’avérer difficiles d’accès pour des non-spécialistes). Le recours à des biographies sociologiques et à une analyse précise des positions au sein des différents champs6 permet surtout de rendre aux différents acteurs toute leur complexité  : il en va ainsi des journalistes acceptant le principe de l’embedment7, ce qui ne relève pas d’une simple forme de naïveté mais s’explique en raison à la fois de leur position plus marginale au sein du champ journalistique (début de carrière, précarité économique, absence de réseaux particuliers etc.) et d’une socialisation proche de celle des militaires. On aurait pu reprocher à l’ouvrage certaines lacunes (principalement sur la dimension internationale, moins traitée) mais ces dernières s’expliquent par la démarche entreprise : les coordonnateurs de l’atelier de recherche de l’École normale supérieure, dont est issu Entrer en guerre au Mali, ont laissé une certaine latitude aux étudiants dans le choix de leur enquête. Force est de constater que le résultat est particulièrement réussi et que l’ensemble constitue une réelle incitation à investir des terrains considérés comme difficiles d’accès8.

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Notes

1 « Déclaration de M. Emmanuel Macron, Président de la République, sur la lutte contre le terrorisme au Sahel et le retrait militaire du Mali de la France et des États participants à la task force Takuba, à Paris le 17 février 2022 », https://www.vie-publique.fr/discours/283876-emmanuel-macron-17022022-terrorisme-au-sahel.

2 L’opération Serval est lancée le 11 janvier 2013 pour arrêter l’offensive de groupes qualifiés de terroristes et restaurer l’intégrité territoriale du Mali. Le 1er août 2014, elle est remplacée par l’opération Barkhane, toujours centrée sur la lutte contre le terrorisme, mais dont l’envergure est dorénavant régionale (au Sahel).

3 Article 15 de la Constitution de la Ve République.

4 Politiste états-unien, Graham Allison est notamment célèbre pour l’analyse qu’il a proposée de la crise de Cuba de 1962 (L’Essence de la décision. Expliquer la crise des missiles de Cuba, 1971), en conjuguant trois modèles (ceux de l’acteur rationnel, du processus organisationnel et de la politique gouvernementale). Il cherche ainsi à montrer que les choix soviétiques et états-uniens ne sont pas simplement dictés par des décisions rationnelles (fruit d’un calcul coûts-bénéfices permettant d’identifier la solution optimale pour atteindre un objectif préalablement défini) mais sont plutôt le résultat de procédures routinières (en raison notamment de ressources et d’un temps limités en situation de crise) et d’un compromis entre plusieurs acteurs concurrents.

5 Contraction couramment utilisée pour désigner les opérations militaires extérieures de la France.

6 Le « champ » est une notion développée par le sociologue Pierre Bourdieu pour désigner un domaine régi par des règles qui lui sont propres et dans lequel s’expriment des rapports de force. Pour une présentation claire et synthétique du concept, voir par exemple la notice d’Anne-Catherine Wagner, initialement parue dans Serge Paugam (dir.), Les 100 mots de la sociologie, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2010, et disponible en ligne dans la revue Sociologie, https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/sociologie/3206.

7 Forme de « journalisme embarqué » dans lequel les journalistes sont directement intégrés dans les unités militaires (et perdent donc en indépendance).

8 Sur la question, on peut par exemple se reporter à l’article de Florent Pouponneau, « Refuser le défaitisme face au secret : stratégies de recherche pour les sciences sociales de l’international », Cultures & Conflits, n° 118, 2020, p. 19‑36, ou à celui de Thomas Brisson, « La “prison dorée”, ou les luttes de pouvoir dans l’Arabie Saoudite de Mohammed ben Salman : retour sur un terrain limite pour les sciences sociales », Critique internationale, n° 92, 2021, p. 123-141.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Nicolas Lepoutre, « Grégory Daho, Florent Pouponneau, Johanna Siméant-Germanos (dir.), Entrer en guerre au Mali. Luttes politiques et bureaucratiques autour de l’intervention française », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 29 juin 2022, consulté le 19 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/56884 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.56884

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