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Anne Gonon, Christian Galan, Occupy Tôkyô. SEALDs, le mouvement oublié

Arthur Diolez
Occupy Tôkyô
Anne Gonon, Christian Galan, Occupy Tôkyô. SEALDs, le mouvement oublié, Lormont, Le Bord de l'eau, coll. « Documents », 2021, 214 p., ISBN : 9782356877932.
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Texte intégral

  • 1 Occupy Tôkyô n’est pas le nom du mouvement. Il a été donné par les auteurs par analogie au mouvemen (...)

1 Depuis 2011, d’Occupy Wall Street aux États-Unis en passant par le Printemps arabe, le monde est marqué par de très nombreux mouvements sociaux. Si on connaît bien les mouvements protestataires en Europe et Amérique, ceux d’Asie semblent oubliés. Pourtant le continent asiatique n’échappe pas aux contestations à l’instar de Hong Kong avec la Umbrella Revolution et le Japon avec le Students Emergency Action for Liberal Democracy (SEALDs)1. Dans cet ouvrage, Anne Gonon, professeure en sciences sociales à l’université Doshisha à Kyoto, et Christian Galan, spécialiste de l’histoire de l’éducation au Japon et professeur à l’université Toulouse-Jean Jaurès, proposent de faire sortir de l’oubli le mouvement SEALDs. Celui-ci apparaît en mai-juin 2015 et mobilise la jeunesse japonaise, souvent jugée apolitique, autour du mot d’ordre « Qu’est-ce que la démocratie ? ». L’enjeu de cet ouvrage est de comprendre comment la politisation soudaine de la jeunesse a été possible. Pour répondre à cette question, les auteurs ont recours à une méthodologie pluridisciplinaire mêlant histoire, anthropologie et philosophie. La première partie est diachronique. Anne Gonon et Christian Galan cherchent à expliquer le contexte économique et politique qui a permis l’apparition du mouvement. Dans un deuxième temps, ils en analysent le fonctionnement et la nature.

2 Le mouvement apparaît dans un contexte de crises économique et politique. Depuis l’éclatement de la bulle spéculative dans les années 1990, l’économie japonaise est en récession. Les inégalités s’accroissent dans la société japonaise et sont renforcées par le vieillissement de la population, ainsi que par la politique néolibérale des gouvernements successifs pour résoudre la crise. Au cœur des revendications des SEALDs, il y a une demande pour plus de démocratie. Le Japon est alors gouverné par le Parti libéral-démocrate (PLD) depuis les années 1950. La domination sans partage du PLD a entraîné la mise en place de dynasties politiques et un vieillissement de la classe politique. Dans ce contexte, la population japonaise se désintéresse de plus en plus de la vie politique. Lors des élections législatives de 2016, il y a seulement 54,7 % de participation. Les gouvernements du PLD cherchent par ailleurs à remettre en question la Constitution d’après-guerre, car elle aurait été, selon eux, imposée par les Américains. Dans les années 2010, le premier ministre Shinzo Abe tente de réformer l’article 9 qui interdit au Japon de faire la guerre. Cette réforme a été longtemps taboue dans la société japonaise, car l’opinion publique y était fortement attachée. C’est l’élément déclencheur du mouvement des SEALDs : leur revendication centrale est le refus de la réforme constitutionnelle de 2015, qui doit permettre aux forces japonaises d’intervenir à l’étranger.

  • 2 Depuis la fin des années  1980, avec l’éclatement de la bulle spéculative, le Japon connaît une dég (...)

3 La crise économique2 a été subie de plein fouet par la jeunesse japonaise, même si l’amélioration des conditions de vie n’est pas le premier objectif affiché des SEALDs. Depuis les années 2000, le système universitaire est en pleine mutation : les étudiants sont de moins en moins nombreux et les concours d’entrée à l’université ne sont plus nécessaires. Si les universités sont devenues de plus en plus accessibles, les inégalités scolaires restent fortes entre les étudiants qui accèdent aux meilleures universités et ceux qui ne peuvent pas les intégrer. Cette hiérarchisation entre les étudiants conforte les inégalités entre les familles riches et les familles pauvres. Par ailleurs, la démocratisation relative de l’enseignement supérieur et l’augmentation des effectifs étudiants fait décroître la « valeur » du diplôme. Contrairement à la génération précédente, la jeunesse japonaise de ce début de siècle ne peut donc plus compter dessus pour avoir un emploi. Le peu de perspectives entraîne une augmentation du décrochage scolaire. La jeunesse japonaise serait en pleine désillusion et se sentirait incomprise par le pouvoir. Elle se désintéresse de la politique, malgré l’abaissement du droit de vote à l’âge de 18 ans en 2016. Pourtant, deux événements vont susciter à nouveau l’engagement politique des étudiants : la crise de Fukushima et le retour sur la place publique des intellectuels.

  • 3 L’article  96 de la Constitution japonaise porte sur les procédures de révision de la Constitution. (...)

4 Les entretiens menés par les auteurs avec des membres du SEALDs ont montré que la triple crise de Fukushima en 2011 a été à l’origine de l’engagement des étudiants dans l’action politique. Un certain nombre d’entre eux commence à s’engager bénévolement dans les zones sinistrées et conteste la gestion de la crise par les politiques. Avec la crise de Fukushima, les intellectuels japonais vont aussi prendre la parole : certains forment un Tribunal populaire itinérant, qui entend juger dans l’espace public les responsables de la catastrophe de Fukushima. Une fois que ce tribunal a fini sa tournée dans les villes japonaises, des universitaires, autour du constitutionnaliste Higuchi Yôchi, changent de combat et cherchent ensuite à défendre la Constitution contre la réforme proposée par le gouvernement. Autour de l’Association pour la protection de l’article 963, ces intellectuels organisent des débats, qui sont prolongés dans les universités et dans les lycées.

  • 4 « Tell me what democracy looks likes » « This is what democracy looks like ! » (p.  103).

5 Les auteurs montrent néanmoins que la formation intellectuelle des SEALDs se fait surtout « sur le tas ». Pour les SEALDs, la manifestation est le lieu de l’apprentissage de la démocratie. Lors des manifestations, les étudiants scandent : « — Dis-moi à quoi ressemble la démocratie ? — C’est à ça que ressemble la démocratie ! »4. Ils peuvent s’exprimer sur tous les sujets qu’ils souhaitent comme la protection de la Constitution ou le soutien des services publics. C’est un lieu de sociabilisation et d’expression où les étudiants font valoir des principes d’égalité : par exemple, la parole est alternée entre garçons et filles pour lancer des slogans et la répartir de manière équitable. Les manifestations ne sont cependant pas les seuls lieux qui ont contribué au développement des SEALDs : les outils numériques y ont également joué un rôle majeur. L’application japonaise de messagerie instantanée Line a permis aux différents membres des SEALDs de discuter et de se mobiliser. Cette messagerie, qui a pour avantage de fonctionner sans hiérarchie, car sans modération ni possibilité de contrôle de la conversation, a pu rendre possible la formation des opinions individuelles. Néanmoins, elle ne permet pas comme le relèvent les chercheurs de créer une dimension collective, ce qui va peser sur le mouvement SEALDs. La deuxième difficulté pour les activistes est l’absence d’espaces ouverts au Japon (parcs ou places) : ils ne peuvent occuper l’espace et Ils sont réduits à manifester de manière pacifique sur les trottoirs, devant la résidence du premier ministre. Les trottoirs sont des lieux de passage. Ce qui rend plus difficile la mise en place d’une discussion entre les manifestants et d’une véritable occupation de l’espace.

6 Le mouvement SEALDs a été mal compris par la société japonaise. Les commentaires politiques et médiatiques ont souvent nié la légitimité du mouvement. Ils l’ont accusé d’être un mouvement minoritaire au vu de sa faible diffusion (Tokyo, le Kansai, Hiroshima, Fukuoka et Okinawa). Ils sont souvent accusés de populisme ou d’élitisme. Anne Gonon et Christian Galan montrent que, derrière ces accusations, on peut surtout lire une incompréhension de ce mouvement politique et ses revendications. Finalement, les SEALDs n’ont réussi à empêcher ni la réforme sur la constitution, ni le triomphe du PLD aux législatives de 2016, et finissent par se dissoudre. Néanmoins, il ne faut pas négliger le rôle de ces activistes dans le paysage politique japonais. Leur force fut d’avoir montré que la jeunesse pouvait s’engager et s’opposer au pouvoir. L’ouvrage de Christian Galan et d’Anne Gonon offre un point de vue rafraîchissant sur la société japonaise, où la jeunesse n’est pas apolitique et où d’autres possibles pour la démocratie japonaise peuvent être envisagés.

7Malgré la qualité et la rigueur du travail fournies par les auteurs, le lecteur peut regretter l’économie du texte. L’ouvrage est particulièrement éloquent sur comment le mouvement des SEALDs fut possible (plus de cent pages de l’ouvrage concernent cette question), mais il l’est moins sur le mouvement en lui-même (seulement cinquante pages). On aurait apprécié, par exemple, un chapitre racontant l’histoire du mouvement et pas seulement une chronologie en annexe. Ce « rapide examen » (p. 157), comme le reconnaissent les auteurs, montre le grand intérêt d’étudier le rôle des outils numériques dans la formation de la citoyenneté et la question de l’engagement politique de la jeunesse.

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Notes

1 Occupy Tôkyô n’est pas le nom du mouvement. Il a été donné par les auteurs par analogie au mouvement Occupy Wall Street.

2 Depuis la fin des années  1980, avec l’éclatement de la bulle spéculative, le Japon connaît une dégradation de son économie. On parle de décennie perdue pour les années  2000, voire de deuxième décennie perdue pour les années  2010.

3 L’article  96 de la Constitution japonaise porte sur les procédures de révision de la Constitution. Le premier ministre Shinzo Abe cherche à le modifier pour pouvoir faciliter la modification de l’article  9 de la Constitution.

4 « Tell me what democracy looks likes » « This is what democracy looks like ! » (p.  103).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Arthur Diolez, « Anne Gonon, Christian Galan, Occupy Tôkyô. SEALDs, le mouvement oublié », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 09 juin 2022, consulté le 23 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/56649 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.56649

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Rédacteur

Arthur Diolez

Professeur d’histoire-géographie.

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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