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Isabelle Gouarné, Mathieu Hauchecorne, Emmanuel Monneau, Antoine Vion (dir.) « L’État des économistes. La science économique face à la puissance publique (XXe-XXIe siècles) », Politix, n° 133 et n° 134, 2021-2022

Théo Régniez
L’État des économistes
Isabelle Gouarné, Mathieu Hauchecorne, Emmanuel Monneau, Antoine Vion (dir.), « L’État des économistes. La science économique face à la puissance publique (XXe-XXIe siècles) Vol. 2 », Politix, n° 134, 2022, 196 p., Paris, De Boeck supérieur, EAN : 9782807394681.
L’État des économistes
Isabelle Gouarné, Mathieu Hauchecorne, Emmanuel Monneau, Antoine Vion (dir.), « L’État des économistes. La science économique face à la puissance publique (XXe-XXIe siècles) Vol. 1 », Politix, n° 133, 2021, 241 p., Paris, De Boeck supérieur, EAN : 9782807394674.
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Notes de la rédaction

Thomas Angeletti étant impliqué dans la direction de la thèse du rédacteur, son article a été exclu de la recension, pour d’évidentes raisons de déontologie.

Texte intégral

  • 1 Frédéric Lebaron mentionnait déjà cette tension dans le sous-titre de son ouvrage paru en 2000 : Fr (...)
  • 2 Edmond Malinvaud, « La science économique peut-elle ignorer la politique ? », Revue politique et pa (...)

1La forme du lien qu’entretiennent les économistes avec la puissance publique est une question presque aussi vieille que la sociologie des économistes elle-même1. Bien plus que par une relation unilatérale qui irait des savoirs économiques à la mise en œuvre des politiques publiques, les économistes et les politiques sont mus par des interdépendances et ils tendent à s’influencer réciproquement. C’est ce que ressentait déjà l’économiste Edmond Malinvaud lorsqu’il écrivait que la science économique « devrait orienter ses recherches, ses investigations, vers la réponse aux questions que l’action politique pose dans la collectivité des hommes de notre temps »2.

2En novembre 2019, un colloque consacré aux relations réciproques entre savoirs économiques et puissance publique réunissait des sociologues, politistes, historiens et économistes. C’est dans le prolongement de cet évènement que s’inscrit le dossier thématique en deux volumes de la revue Politix, qui permet de poursuivre la discussion sur les conséquences du renforcement du rôle économique de l’État à partir du XXe siècle.

  • 3 Nous ajoutons aux numéros de page le numéro du volume duquel est extrait la citation, afin d’éviter (...)
  • 4 Perroux, François, « Raison économique et raison statistique », Journal de la société française de (...)
  • 5 Desrosières Alain, Mairesse Jacques, Volle Michel, « Les temps forts de l'histoire de la statistiqu (...)

3Le premier volume se concentre sur « le travail de codification et de légitimation par les savoirs économiques du périmètre et des formes d’intervention de la puissance publique » (p. 26, n° 1333). Les articles qui le composent sont marqués par une approche socio-historique qui ne se cantonne pas uniquement au cas français et offre dès lors des perspectives de comparaison très riches sur les « rapports de co-construction entre science économique et puissance publique au XXe siècle » (p. 16, n° 133). Si l’on exclut l’article de Thomas Angeletti ainsi que l’introduction du dossier, qui pose le cadre général, les trois articles du premier volume s’appuient sur les trajectoires sociales des économistes pour rendre compte et expliquer leur influence lors de périodes bien précises. Ainsi, Raphaël Fèvre et Nicolas Brisset fournissent une analyse de la trajectoire de l’économiste François Perroux en insistant particulièrement sur sa position lors de la seconde guerre mondiale, une période bien souvent oubliée ou trop vite évoquée dans les histoires de la pensée économique. Au sein du Centre d’échanges de théorie économique (CETE) de la Fondation Carrel puis de son propre centre de recherche, l’Institut de science économique appliquée (ISEA), Perroux imagine et développe une science économique au service du politique, permettant de « faire reposer la décision politique sur un socle de connaissance scientifiquement fondé » (p. 37, n° 133). À travers le parcours scientifique et politique de Perroux, les auteurs appuient donc l’idée selon laquelle la période de l’État français a vu naître une forme d’expertise économique que l’on retrouve par la suite dans les liens qui unissent le monde académique et les institutions de la planification. Ils ne mentionnent cependant pas les enjeux statistiques sous-jacents au développement d’une économie mathématisée et appliquée telle que voulue par Perroux4. Or, comme le notaient Desrosières, Mairesse et Volle lors des journées d’étude sur l’histoire de la statistique en 1976, « dans le domaine statistique, la période 1940-1945 introduisit des bouleversements décisifs »5. Ces évolutions dans le domaine de la statistique, portées par un autre homme, René Carmille, invitent à interroger les discussions éventuelles entre économistes et statisticiens de l’époque.

4Le rôle de certains économistes dans la trajectoire prise par la relation qu’entretient l’État avec la science économique est aussi au cœur de l’article d’Olessia Kirtchick. En s’intéressant à quarante-six économistes en charge de la mise en place des réformes en URSS pendant la perestroïka, l’auteure avance qu’il n’existe pas une seule et même trajectoire pour expliquer l’arrivée d’un économiste dans la sphère de l’expertise d’État. Trois voies peuvent être distinguées : l’expertise académique, le militantisme politique et l’expertise bureaucratique. Ces formes d’expertise économique existent indépendamment de l’influence d’une expertise économique internationale, dont l’importance est relativisée par Olessia Kirtchick : les ambitions réformistes se construisent au sein de ces groupes d’économistes soviétique dans les années 1980, bien avant l’intervention des organisations internationales. Ainsi, plus qu’une transposition des savoirs économiques occidentaux par des médiateurs internationaux, le recours progressif au marché est impulsé par des économistes nationaux.

5L’interaction entre les expertises économiques nationales et internationales est également traitée dans la contribution de Constantin Brissaud, ce dernier prenant l’exemple des signataires des rapports de l’OCDE sur la santé. Si les deux articles précédents reposent sur l’analyse qualitative et historique des trajectoires d’économistes, Brissaud articule ses matériaux qualitatifs autour d’une analyse des correspondances multiples couplée à une classification hiérarchique ascendante sur les 107 rédacteurs de la série Études de politique de santé de l’OCDE, entre 1990 et 2018. Initialement le fait d’universitaires reconnus pour leurs travaux en économie de la santé, la composition des signataires des rapports évolue progressivement vers des profils moins académiques et caractérisés par un fort capital bureaucratique et/ou un passage préalable dans le secteur privé.

6Ces trois articles proposent donc de se pencher sur les trajectoires d’économistes pour penser les transformations de « l’État des économistes » selon différentes approches méthodologiques : étude qualitative d’un seul individu et de son entourage (Brisset & Fèvre), étude qualitative de plusieurs économistes (Kirtchik) et étude quantitative sur une centaine d’individus (Brissaud). À travers des objets différents, tant dans l’espace que dans le temps, ces auteurs montrent que les interactions entre économistes et puissance publique, loin d’être définitivement stabilisées, évoluent au fil des crises politiques et économiques. En cela, les entretiens menés avec Nadine Levratto et Michaël Zemmour en fin de premier volume invitent à penser ce qu’il en est après la crise sanitaire du coronavirus. On pourrait regretter dans ce jeu de questions-réponses l’absence de réflexions sur la place des économistes dans l’élaboration des mesures au profit d’une analyse détaillée du contenu des politiques menées et de leurs conséquences. Comme une forme d’évaluation ex-post des décisions politiques, ces deux entretiens, l’un sur les mesures d’aide aux entreprises et l’autre sur les dispositifs de protection de l’emploi, posent indirectement la question des arguments économiques qui fondent les arbitrages politiques.

  • 6 Maesse Jens, « Economic experts: a discursive political economy of economics », Journal of Multicul (...)

7Le second volume est plutôt centré sur « la circulation des savoirs économiques en direction de l’État ou d’autres acteurs » (p. 26, n° 134). Moins historiques et restreintes au cas français, les analyses qui y sont développées reviennent sur le processus de légitimation de certaines idées économiques. Dans son article, Mathieu Hauchecorne propose une critique de la distinction bourdieusienne entre « rapport scholastique » et « rapport pratique » au monde social. En s’appuyant notamment sur deux séquence historiques (réflexions autour du rapport La France de l’an 2000 et des travaux du Conseil de l’emploi, des revenus et de la cohésion sociale dans les années 2000), il retrace l’existence de mentions relativement implicites aux théories de la justice sociale issues des États-Unis. Ni complètement orientée par des croyances (scholastique), ni totalement le fait de contraintes matérielles (pratique), l’action publique est le fruit d’un « rapport pratique à la théorie » (p. 101, n° 134). Dans cette perspective, la théorie répond « au besoin de mettre en mots un certain nombre de schème pratique d’action » (p. 105, n° 134) et, par conséquent, fait l’objet d’interprétations et de retraductions. Ces lectures pratiques des savoirs économiques se retrouvent lors des remises de prix analysées dans la contribution de Jean-Michel Chahsiche. En travaillant sur « l’hétéronomie du travail de consécration » (p. 57, n° 134), l’auteur rend compte du transfert de capitaux qui se joue entre des jurés représentatifs du pouvoir temporel et des lauréats plus proches du pouvoir spirituel sur l’économie. L’organisation et la distribution de ces prix constituent dès lors « des dispositifs de contrôle et d’appropriation d’une légitimité intellectuelle » (p. 36, n° 134) faisant défaut aux chefs d’entreprises et autres responsables financiers présents lors de la cérémonie et dans les instances de sélection. Dans de telles situations, les économistes jouent le rôle de passeur entre différents espaces et se situent dès lors au cœur d’un « champ discursif trans-épistémique »6.

8C’est encore le cas quand les économistes opèrent dans des think-tanks, dont certains, comme le Cercle des économistes, remettent également des prix7. Catherine Comet développe ce point dans sa contribution au dossier en présentant une analyse de réseaux sur 41 think-tanks français. Les organisations les plus centrales sont principalement composées d’économistes. En particulier, le Cercle des économistes et le Conseil d’analyse économique (CAE) constituent une « colonne vertébrale du réseau » (p. 80, n° 134), interconnectée puisque ces deux organisations possèdent 13 membres en commun8. Comme pour les prix d’économie étudiés par Jean-Michel Chahsiche ou l’utilisation des théories de la justice analysées par Mathieu Hauchecorne, « les économistes […] apportent la crédibilité scientifique aux réformes promues par les think-tanks » (p. 81, n° 134).

  • 9 Angeletti Thomas, « La prévision économique et ses “erreurs” », Raisons politiques, n° 48, 2012, p. (...)
  • 10 Desrosières Alain, L’argument statistique. Pour une sociologie historique de la quantification, Pre (...)
  • 11 Lemoine Benjamin, « Chiffrer les programmes politiques lors de la campagne présidentielle 2007. Heu (...)

9Quelles sont les sources de cette crédibilité que recherchent les acteurs économiques et politiques lorsqu’ils interagissent avec les savoirs économiques ? L’article de Chahsiche ainsi que ceux de Brissaud, Kirtchik et Comet insistent sur la multipositionnalité des économistes et sur leur trajectoire sociale, qui leur donne accès à une pluralité de capitaux légitimants (académique, bureaucratique, médiatique, etc.). L’article de Franck Bessis et Paul Cotton développe une autre hypothèse en ne s’intéressant pas uniquement aux trajectoires des économistes mais aussi à leurs outils. Le recours à l’évaluation des politiques publiques est de plus en plus mobilisé pour justifier et légitimer une réforme. Dans ce cadre, les auteurs analysent le cas des transformations progressives des modèles de microsimulation de la législation socio-fiscale. Le développement dans ce domaine d’une expertise extérieure à l’État, phénomène commun à la modélisation macroéconomique9, transforme les rapports de force entre institutions et mène à « une situation de concurrence d’autant plus marquée que ces [nouveaux] organismes accompagnent un mouvement plus global d’entrée de la microsimulation dans le débat politico-médiatique, jusqu’au Parlement » (p. 26, n° 134). Dans cette perspective, la légitimité du savoir économique passe autant à travers les capitaux accumulés par les économistes et les institutions qu’à travers les modèles qui y sont développés et les données que l’on peut y intégrer. Dans le cadre de la transformation des modélisations en « argument statistique »10, ces quantifications peuvent faire l’objet d’une politisation qui les dessert, comme a pu le décrire Benjamin Lemoine dans le cas du chiffrage des programmes politiques11. Cependant, les auteurs montrent que dans le cas des modèles de microsimulation, la récupération politique ne se fait pas au prix d’une réinterprétation déformante et semble prendre la forme de décisions légitimées par leur « caractère légal-algorithmique » (p. 30, n°134).

  • 12 Callon Michel, Lascoumes Pierre, Barthe Yannick, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocra (...)

10Finalement, ce dossier est construit sur une « posture intégratrice et dialectique » (p. 131, n°134) qui offre une présentation très stimulante de ce que peut donner le croisement de plusieurs domaines de recherche : la sociologie des économistes, la sociologie historique de l’État et l’histoire de la pensée économique. En cela, et concernant l’étude de l’expertise économique et de ses relations à la puissance publique, on peut partager le constat de Frédéric Lebaron qui évoque, en conclusion du dossier, « un processus de convergence, certes pas encore fusionnel entre la sociologie et l’histoire » (p. 130-131, n° 134). Si Lebaron invite à poursuivre les recherches articulant d’une part l’étude des économistes et de leur trajectoire sur des séries longues et globales et d’autre part leurs productions (articles, livres, etc.), on peut aussi imaginer l’intérêt d’entamer un dialogue, presque absent de ce dossier, avec la sociologie de l’expertise et des risques, plus proche d’une sociologie des sciences et techniques qui se concentre de son côté sur les enjeux sanitaires et environnementaux12. Une telle perspective permettrait de compléter l’analyse par les trajectoires en renforçant l’étude des instruments et dispositifs qui participent au processus de légitimation des savoirs économiques dans la sphère politique.

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Notes

1 Frédéric Lebaron mentionnait déjà cette tension dans le sous-titre de son ouvrage paru en 2000 : Frédéric Lebaron, La croyance économique. Les économistes entre science et politique, Paris, Seuil, Liber, 2000.

2 Edmond Malinvaud, « La science économique peut-elle ignorer la politique ? », Revue politique et parlementaire, n° 859, 1975, p. 16, débat cité dans Matthieu Renault, Edmond Malinvaud, entre science et action. Chronique d’une macroéconomie en transition, thèse de doctorat en sciences économiques, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2016.

3 Nous ajoutons aux numéros de page le numéro du volume duquel est extrait la citation, afin d’éviter toute confusion.

4 Perroux, François, « Raison économique et raison statistique », Journal de la société française de statistique, n° 116, 1975, p. 262-275.

5 Desrosières Alain, Mairesse Jacques, Volle Michel, « Les temps forts de l'histoire de la statistique française », Économie et statistique, n° 83, 1976, p. 19-28.

6 Maesse Jens, « Economic experts: a discursive political economy of economics », Journal of Multicultural Discourses, vol. 10, n° 3, 2015, p. 279-305.

7 Le cercle des économistes récompense chaque année le « meilleur jeune économiste », en collaboration avec le journal Le Monde.

8 À titre indicatif, le Cercle des économistes est composé d’une trentaine de membres tandis que le CAE en compte moins d’une vingtaine.

9 Angeletti Thomas, « La prévision économique et ses “erreurs” », Raisons politiques, n° 48, 2012, p. 85-101.

10 Desrosières Alain, L’argument statistique. Pour une sociologie historique de la quantification, Presses des Mines, coll. « Sciences sociales », 2008.

11 Lemoine Benjamin, « Chiffrer les programmes politiques lors de la campagne présidentielle 2007. Heurs et malheurs d’un instrument », Revue française de science politique, n° 58, 2008, p. 403-431.

12 Callon Michel, Lascoumes Pierre, Barthe Yannick, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Le Seuil, coll. « La couleur des idées », 2001.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Théo Régniez, « Isabelle Gouarné, Mathieu Hauchecorne, Emmanuel Monneau, Antoine Vion (dir.) « L’État des économistes. La science économique face à la puissance publique (XXe-XXIe siècles) », Politix, n° 133 et n° 134, 2021-2022 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 04 mai 2022, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/55948 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.55948

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