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Yannick Fer, Gabrielle Angey, Martial Vildard (dir.), « (Se) convertir », Genèses, n° 124, 2021

Constance Varoquier
(Se) convertir
Yannick Fer, Gabrielle Angey, Martial Vildard (dir.), « (Se) convertir. Les ressorts institutionnels de la transformation biographique », Genèses, n° 124, 2021, Paris, Belin, ISBN : 978-2-410-02268-1.
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Texte intégral

  • 1 Berger Peter, Luckmann Thomas, La construction sociale de la réalité, Paris, Armand Colin, 2006.

1La conversion religieuse évoque couramment deux phénomènes opposés. Pour certains, elle est un choix existentiel personnel, pour d’autres, un dangereux embrigadement. Ainsi, l’on retrouve dans le sens commun deux versants de la conversion : d’une part une action individuelle et d’autre part un modelage institutionnel. Les enquêtes en sciences sociales ont surtout retenu l’entrée individuelle pour appréhender les conversions. Privilégiant les récits de vie comme outil de recueil, elles ont retracé les différentes étapes du parcours des convertis, saisissant ainsi les ressorts biographiques de la conversion. Pourtant, celle-ci a souvent été théoriquement définie comme un processus de socialisation. Peter Berger et Thomas Luckmann l’assimilent à une seconde socialisation primaire, qui dote l’individu d’une nouvelle lecture de la réalité, d’une nouvelle identité, de nouvelles dispositions1. L’instance socialisatrice au cœur de cette transformation a néanmoins été invisibilisée par les entretiens biographiques utilisés dans les enquêtes, qui racontent surtout la rencontre individuelle entre le converti et sa divinité. Les modalités de la socialisation religieuse ont donc été peu documentées empiriquement.

2Ce dossier de la revue Genèses entend donc réconcilier l’étude empirique de la conversion avec son acception théorique. Quatre travaux ethnographiques, ajoutant l’observation aux entretiens, y décryptent les deux versants de la conversion : une action « objectivée », renvoyant au dispositif déployé par l’institution pour transformer ses membres, et une action « incorporée », recouvrant le travail de l’individu pour s’emparer de cette œuvre socialisatrice (p. 3).

  • 2 Wood Matthew, Spiritualité et pouvoir. Les ambiguïtés de l’autorité religieuse, Genève, Labor et Fi (...)

3Juliette Galonnier a mené une première enquête sur The Islamic Connection, une organisation musulmane américaine qui vise à la conversion des Américains nés dans la religion musulmane mais qui s’en sont détachés au fil des ans. L’organisation se présente comme un espace religieux « alternatif » et propose des activités informelles, des cours et des temps de partage conviviaux. Le discours de ses membres est marqué par la méfiance vis-à-vis de l’institution musulmane et de l’autorité de la mosquée. Ils décrivent la conversion qu’ils ont connue en fréquentant l’organisation comme une découverte autonome de leur moi profond et d’un islam personnel. Pourtant, le travail d’observation mené par Juliette Galonnier montre qu’il y a bien des autorités institutionnelles à l’œuvre dans l’organisation. À travers des activités interpellant le fort capital culturel et la « recherche de singularité » de son public, ces autorités ont su infléchir les croyances et les pratiques et les rattacher à un mouvement spécifique du champ religieux musulman. Cette enquête se situe donc dans la continuité des travaux de Matthew Wood qui, pour rendre compte du travail institutionnel de groupes religieux où la distance à l’institution et l’autonomie personnelle sont revendiquées, décèle les formes d’autorité qui y sont malgré tout exercées2.

  • 3 Berger Peter, Luckmann Thomas, La construction sociale de la réalité, Paris, Armand Colin, 2006.
  • 4 Notre traduction, à partir de : Geertz Clifford, The interpretation of cultures, New York, Basic Bo (...)

4Durant quinze ans, Yannick Fer a mené des observations et des entretiens auprès des Assemblées de Dieu en Polynésie française. Les églises évangéliques pentecôtistes, dont la doctrine met en avant le miraculeux, promeuvent elles aussi la rencontre directe entre Dieu et les hommes, sans besoin de médiation institutionnelle. Reprenant le cadre théorique de Berger et Luckmann, Yannick Fer décrit comment les institutions pentecôtistes élaborent malgré tout une « structure de plausibilité »3– une institution où l’univers de sens promu est vécu par tous et ne peut paraitre que véritable – au sein de laquelle ces rencontres surnaturelles peuvent être expérimentées comme telles. Il détaille finement les mécanismes langagiers et émotionnels par lesquels les campagnes d’évangélisation préparent leur assistance à recevoir une communication divine. Les auditeurs aux fortes attentes religieuses, qui jouissent déjà de sociabilités pentecôtistes et qui ont connu des ruptures biographiques, connaissent ainsi cette rencontre. L’institution transforme ensuite cet évènement fondateur en dispositions pérennes, en proposant notamment au sein des églises des sociabilités englobantes. Ainsi, à travers cette étude, Yannick Fer poursuit les orientations de recherche de Clifford Geertz, qui proposait de rendre compte des mécanismes de la religion, définie comme « un système de symboles qui, en formulant des conceptions d’un ordre général d’existence et en habillant ces conceptions d’une aura de factualité telle, établit dans les Hommes des motivations et des attitudes puissantes, systématiques et durables, qui ne peuvent paraître que réalistes »4.

  • 5 Idéaux-types des conversions religieuses en prison proposés par Céline Béraud, Claire de Galembert (...)

5Thibault Ducloux s’intéresse à un terrain tout autre. S’appuyant sur le constat que les conversions religieuses sont fréquentes en prison, il a mis en œuvre une méthode longitudinale innovante, suivant pendant deux ans des détenus irréligieux et pariant sur la conversion de quelques-uns Il a ainsi mené des entretiens réguliers avec 32 hommes, dont 15 ont effectivement expérimenté une conversion. Thibault Ducloux, témoin de ces transformations, s’est attaché à saisir la spécificité de la « socialisation carcérale ». Il note ainsi que cette dernière a pour particularité de rendre inutile toute socialisation secondaire. Privant les détenus de leurs sociabilités et activités antérieures, elle les rend incapables d’exécuter leurs rôles sociaux habituels et détruit leurs identités passées. Pour autant, elle ne propose pas de nouvelle compréhension de la réalité, de nouvelles fonctions sociales, de nouvel habitus et, en somme, ne socialise à rien. Afin d’assurer la continuité de leur existence, les détenus retournent donc à leur socialisation primaire, aux fondements plus solidement ancrés. En effet, l’« illumination » religieuse vécue par une part d’entre eux est directement liée à une socialisation religieuse lointaine, oubliée au fil des années et désormais réactivée. Thibault Ducloux convient donc que la socialisation carcérale est une « socialisation régressive » et explique ainsi pourquoi, parmi les idéaux-types de conversions en prison, la « conversion de l’intérieur » – qui consiste à adopter la religion de ses parents – est la plus fréquente5.

6Enfin, Gabrielle Angey se penche sur le mouvement musulman Gülen, qui est né en Turquie et s’est étendu à l’international. Accusés de la tentative du coup d’État turc en 2013, ses membres ont subi depuis une forte répression : licenciements, exils, emprisonnements, fermeture d’établissements scolaires et d’infrastructures diverses, etc. Gabrielle Angey questionne la pérennité de leur socialisation religieuse alors que leur institution est en voie de disparition. Pendant deux ans, elle a fréquenté une école Gülen d’un pays de l’Afrique de l’Est. Elle s’est intéressée à trois familles de fidèles qui s’y étaient réfugiées, après que leurs maris eurent été chassés de leur pays, où ils occupaient de hauts postes dans des institutions scolaires Gülen. Au moment de l’enquête, ces familles se trouvent donc dans un espace-temps transitoire : réduites à vivre leur intimité dans la promiscuité d’un lieu public, elles font face à un avenir incertain. Dans leurs pays d’origine, leur existence entière était englobée par la communauté Gülen. Désormais, à travers des publications ou l’instauration de groupes de partage et de travail parmi les réfugiés, l’institution Gülen s’évertue à perdurer via l’habitus que ses fidèles ont acquis d’elle. Les discours qu’elle propage reviennent à l’idéal éthique au cœur du mouvement, idéal atteignable par chaque fidèle, à travers un travail ascétique que l’on peut transposer à tous les environnements, y compris en dehors de l’institution. Les réfugiés de Gülen s’approprient donc le nouvel objectif de faire survivre le mouvement hors de ses murs, à travers leur comportement personnel. Au-delà de sa matérialité et de sa dimension objectivée, l’institution survit ainsi dans sa dimension subjectivée, incorporée par ses fidèles.

7À partir de quatre terrains divers, ces enquêtes poursuivent donc les questionnements sociologiques actuels sur l’exacerbation de l’autonomie individuelle dans l’étude des appartenances religieuses et réaffirment le rôle prépondérant qu’y jouent les institutions. Afin de voir au-delà des discours indigènes, qui occultent le travail institutionnel, les auteurs réintègrent à l’étude de la religion des concepts et des outils sociologiques classiques. Ils appréhendent la conversion à travers le prisme de la socialisation, mobilisent le concept d’autorité et allient les forces de l’entretien et celles de l’observation. Ainsi, ils nous livrent un tableau différent de celui d’une religion post-moderne effritée, où les institutions n’ont plus de poids sur les individus. Face au risque de ne faire que confirmer un modèle théorique par les données empiriques, la démarche de Thibault Ducloux, qui s’intéresse aux contre-exemples rencontrés durant son enquête, est particulièrement bienvenue.

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Notes

1 Berger Peter, Luckmann Thomas, La construction sociale de la réalité, Paris, Armand Colin, 2006.

2 Wood Matthew, Spiritualité et pouvoir. Les ambiguïtés de l’autorité religieuse, Genève, Labor et Fides, 2021 ; notre compte rendu pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.51689.

3 Berger Peter, Luckmann Thomas, La construction sociale de la réalité, Paris, Armand Colin, 2006.

4 Notre traduction, à partir de : Geertz Clifford, The interpretation of cultures, New York, Basic Books, 1983, p. 90.

5 Idéaux-types des conversions religieuses en prison proposés par Céline Béraud, Claire de Galembert et Corinne Rostaing, dans : Béraud Céline, de Galembert Claire, Rostaing Corinne, De la religion en prison, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016 ; compte rendu de Delphine Griveaud pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.20848.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Constance Varoquier, « Yannick Fer, Gabrielle Angey, Martial Vildard (dir.), « (Se) convertir », Genèses, n° 124, 2021 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 25 avril 2022, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/55720 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.55720

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Rédacteur

Constance Varoquier

Doctorante en histoire et en anthropologie religieuse à l’École pratique des hautes études (GSRL).

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