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Yaëlle Amsellem-Mainguy, Arthur Vuattoux, Les jeunes, la sexualité et internet

Léna Pamboutzoglou
Les jeunes, la sexualité et internet
Yaëlle Amsellem-Mainguy, Arthur Vuattoux, Les jeunes, la sexualité et internet, Paris, Éditions François Bourin, coll. « Genre ! », 2020, 175 p., ISBN : 979-10-252-0485-6.
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Texte intégral

  • 1 Bozon Michel, « Autonomie sexuelle des jeunes et panique morale des adultes », Agora débats/jeuness (...)
  • 2 Par « médias sociaux », les auteur·es entendent l’ensemble des réseaux sociaux, applications de mis (...)

1Dans un contexte marqué par un « alarmisme sexuel »1, c’est à dire une explosion des inquiétudes adultes sur les comportements sexuels de la jeunesse, enquêter sur la sexualité des jeunes à l’ère de l’internet relève d’un besoin manifeste d’éclairer des pratiques et des usages numériques aussi souvent décriés que mal compris. C’est à cette entreprise de mise au jour et de reconnaissance des logiques sexuelles de la jeunesse que s’attèlent Yaëlle Amsellem-Mainguy et Arthur Vuattoux dans cet ouvrage. Avec la démocratisation de l’accès à internet, qui contribue à diversifier les modes de socialisation de la jeunesse, les auteur·es questionnent l’impact socialement différencié du numérique sur l’apprentissage et la pratique de la sexualité chez les jeunes. Pour ce faire, iels ont soumis en ligne un questionnaire exploratoire à des jeunes de 18 à 30 ans (non échantillonnés) et obtenu 1 427 réponses. Celles-ci leur permettent surtout de recontextualiser les 66 entretiens biographiques, individuels et collectifs, réalisés avec des jeunes des deux sexes appartenant à la même tranche d’âge – entretiens qui constituent le matériau principal de l’ouvrage. À ces deux méthodes d’enquête s’ajoutent des observations en ligne sur des médias sociaux2.

2Pour présenter et analyser l’étendue et la nature des pratiques numériques en matière de sexualité, les auteur·es donnent toute leur place aux sens que les jeunes confèrent à ces pratiques. L’enquête montre que le numérique ne semble pas bouleverser le processus de socialisation à la sexualité mais qu’il contribue plutôt à démocratiser les questionnements sur la sexualité chez les jeunes et à prolonger en ligne des injonctions sexuelles socialement différenciées hors ligne. Dès lors, les sociologues adoptent une perspective résolument critique. Les usages sexuels de l’internet prennent des formes diverses : recherche d’information, discussion entre pairs ou au sein de communautés en ligne, consommation de pornographie, masturbation, rencontre intime, etc. Ces usages ne sont pas exempts des logiques de stratification sociale : classe sociale d’appartenance, niveau d’éducation, genre, préférences sexuelles et amoureuses, âge… autant de déterminants sociaux qui structurent les expériences sexuelles de la jeunesse.

3Le premier chapitre de l’ouvrage donne à voir internet comme un support essentiel de l’intimité des jeunes aujourd’hui. Les auteur·es observent tout d’abord des conditions matérielles de l’intimité qui apparaissent structurantes dans la construction de leur sexualité. En effet, l’intimité des jeunes est souvent contrainte lorsqu’ils vivent chez leurs parents (absence de lieu à soi et/ou d’outils numériques privés), et c’est en quittant le domicile familial qu’iels acquièrent réellement leur autonomie sexuelle. Ensuite, les auteur·es montrent que les jeunes font un usage informatif de l’internet, particulièrement important lors de la découverte de la sexualité. L’information recherchée est d’abord intime (« comment se toucher ») puis relationnelle (« comment faire plaisir à l’autre ») – même si cette seconde question est rare chez les jeunes hommes en couple hétérosexuels. Ces pratiques de l’internet en matière de sexualité sont genrées : les jeunes hommes y apprennent le « timing de l’éjaculation », qui délimite la « bonne durée » d’un rapport sexuel, tandis que les filles s’intéressent davantage à la santé sexuelle, ce qui participe de leur plus grande responsabilisation sexuelle. Enfin, les jeunes des classes supérieures, dotés de plus grandes compétences numériques, utilisent d’avantage internet pour s’informer sur la sexualité que les jeunes issus de milieux sociaux plus défavorisés.

4Comment la pornographie structure-t-elle la sexualité des jeunes ? C’est à cette question que Yaëlle Amsellem-Mainguy et Arthur Vuattoux répondent dans leur second chapitre. L’initiation aux contenus pornographiques prend tout d’abord des modalités genrées. En effet, c’est une pratique entre pairs plutôt valorisée chez les jeunes garçons, mais invisibilisée chez les jeunes filles – voire stigmatisée car associée à une masturbation interdite. Les auteur·es observent une possible évolution de l’usage de ces contenus : recherche progressive de pornographie « éthique » ou « féministe », par exemple. Iels montrent également la variation de l’influence de ces contenus sur la sexualité partagée : si celle-ci est forte dans les moments de découverte de la sexualité, elle laisse place peu à peu à un recul critique. Les compétences réflexives sont davantage observables chez les filles que chez les garçons. Elles sont également plus répandues chez les jeunes issus de milieux sociaux favorisés. Par exemple, les jeunes filles des classes supérieures sont les plus à même de prendre du recul vis à vis des films pornographiques qui mettent en scène de la domination masculine, et ce à mesure qu’elles évoluent dans leur vie sexuelle.

5Dans la troisième partie de l’ouvrage, les auteur·es interrogent la place que prennent les communautés en ligne (ensemble des plateformes numériques de discussion) dans la sexualité des jeunes. Ces communautés sont le lieu de discussions et de partages d’expériences avec des utilisateur·ices anonymes. Elles permettent à certain·es jeunes de découvrir des identités sexuelles et de genre minoritaires (homosexualité, transidentité) en dehors du regard des pairs et de la famille. Ces expériences révèlent une porosité entre les usages sexuels de l’internet et d’autres types de pratiques culturelles. Par exemple, de jeunes gamers, habitué·es à un usage de plateformes de communication comme Discord, se retrouvent en ligne pour échanger autour des jeux vidéo mais aussi autour de contenus érotiques et pornographiques.

  • 3 Geneviève Fraisse, Du consentement, Paris, Éditions du Seuil, 2017.

6Dans l’avant-dernier chapitre de leur ouvrage, les sociologues s’intéressent à deux types de discussions en ligne qui s’inscrivent dans des rapports de pouvoir et structurent les dispositions sexuelles de la jeunesse. D’une part, les jeunes discutent de leurs expériences sexuelles en s’envoyant des messages entre ami·es dans un « entre soi genré ». Les échanges de photos intimes entre pairs avant l’envoi au partenaire ou les discussions sur les partenaires potentiel·les sont fréquents et « participent à une forme d’apprentissage de la conformité sexuelle, produisant les normes de ce qui est partageable dans le groupe de pairs » (p. 122-123). Les jeunes isolé·es socialement (comme certain·es jeunes LGBT ou d’autres qui ont peu d’ami·es) sont souvent exclu·es de ces échanges. Iels peuvent intégrer sur internet d’autres réseaux pour les mêmes finalités, mais cette alternative ne les protège en rien de discriminations hors ligne structurantes pour leur sexualité (transphobie, homophobie et/ou harcèlement, par exemple). D’autre part, les jeunes en couple échangent des photos et des vidéos intimes. Dans ce cadre, le consentement est envisagé par les auteur·es comme le fruit d’une négociation à trois niveaux – intime (de soi à soi), contractuel (avec l’autre), collectif (au regard des normes sociales) – en référence à l’ouvrage de Geneviève Fraisse3. À ces trois niveaux, les jeunes filles se posent peu la question du consentement, notamment pour remplir les attentes implicites d’un contrat sexuel qui veut que le maintien d’une relation hétérosexuelle passe par une disponibilité sexuelle régulière. De surcroit, les jeunes filles sont régulièrement victimes de violences sexuelles dans le cadre de ces échanges. Par exemple, pour maintenir leur relation de couple, elles sont très fortement incitées à envoyer des photos ou des vidéos intimes. Si le couple en vient tout de même à se défaire, elles risquent de voir ces photos ou vidéos partagées à d’autres pairs sous couvert de revanche. Pour la plupart, les jeunes filles refusent difficilement ces sollicitations. L’avancée en âge – qui permet de gagner en assurance – et la popularité au sein du groupe de pairs – qui protège des mécanismes de revanche – favorisent cependant la résistance à ces différentes pressions sexuelles.

  • 4 Marie Bergström, Les nouvelles lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numériq (...)

7Dans le sillage des travaux de Marie Bergström sur les rencontres en ligne4, le dernier chapitre de l’ouvrage se consacre à une réflexion sur les usages de l’internet comme lieu de rencontre pour les jeunes. Jusqu’aux études supérieures, les rencontres en dehors de leur collège ou lycée sont rares, internet marquant davantage une continuité entre rapports intimes en ligne et hors ligne. Les rapports en ligne avec les pairs, via les médias sociaux, permettent aux jeunes de draguer ou d’échanger intimement en se soustrayant pour un temps « privé » aux regards et aux normes de leurs groupes d’appartenance. Les rencontres en ligne s’observent plus tard, lorsque les jeunes sortent des réseaux de sociabilité lycéens. Elles sont plus homogames, marquées par des discriminations de classe sociale, de niveau d’études et de goûts affichés sur les applications de rencontre.

8L’ouvrage de Yaëlle Amsellem-Mainguy et Arthur Vuattoux prend à bras le corps la question désormais publique consistant à s’interroger sur les effets – usuellement présentés comme néfastes – de l’internet sur la sexualité des jeunes. Faire glisser la réflexion des effets aux usages permet de dépassionner le débat en le ramenant sur le terrain – au double sens du terme – de la sociologie. Notons que la ligne éditoriale de cet ouvrage cherche sans doute à élargir le public susceptible de s’intéresser à ces questions au-delà des chercheur·ses en sciences sociales. Le travail des auteur·es, tel qu’il y est restitué, propose alors un tour d’horizon très empirique de la sexualité des jeunes au temps du numérique. En effet, les deux sociologues font rarement référence à des travaux théoriques, ainsi l’ouvrage s’insère peu dans la littérature existante sur la sexualité et gagnerait à y être confronté.

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Notes

1 Bozon Michel, « Autonomie sexuelle des jeunes et panique morale des adultes », Agora débats/jeunesse, n° 60, 2012, p. 121-134, disponible en ligne : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.3917/agora.060.0121.

2 Par « médias sociaux », les auteur·es entendent l’ensemble des réseaux sociaux, applications de mise en relation et plateformes de discussion en ligne.

3 Geneviève Fraisse, Du consentement, Paris, Éditions du Seuil, 2017.

4 Marie Bergström, Les nouvelles lois de l’amour. Sexualité, couple et rencontres au temps du numérique, Paris, La Découverte, coll. « Sciences humaines », 2017 ; compte rendu d’Edouard Couëtoux pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.34477.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Léna Pamboutzoglou, « Yaëlle Amsellem-Mainguy, Arthur Vuattoux, Les jeunes, la sexualité et internet  », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 11 avril 2022, consulté le 24 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/55584 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.55584

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Rédacteur

Léna Pamboutzoglou

Étudiante en sociologie à l’ENS de Lyon, agrégée de SES.

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