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Samuel Moyn, Humane. How the United States abandoned peace and reinvented war

Jean-François Thibault
Humane
Samuel Moyn, Humane. How the United States abandoned peace and reinvented war, New York, Farrar Straus and Giroux, 2021, 416 p., ISBN : 9780374173708.
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Texte intégral

1En mars 1991, George Bush père annonçait en grande pompe dans son discours sur l’état de l’Union un nouvel ordre mondial qui devait enfin permettre de réaliser la vision historique d’un monde pacifié. Trente ans plus tard, la guerre s’impose plus que jamais comme une réalité. C’est à se demander si, à avoir privilégié depuis des décennies les efforts pour rendre la guerre moins destructrice, nous en étions venus à la faire perdurer, sacrifiant ainsi l’impératif moral que la paix elle-même et donc l’abolition de la guerre devraient plutôt constituer. Telle est la thèse que Samuel Moyn, historien et professeur de droit à l’Université Yale, propose dans cet ouvrage.

  • 1 Samuel Moyn, The Last Utopia. Human Rights in History, Cambridge, Harvard University Press, 2010 ; (...)

2L’auteur poursuit ici sa généalogie critique de la modernité contemporaine, des valeurs et des espoirs qui y sont associés et qui parfois se révèlent rétrospectivement illusoires. Ainsi en serait-il des « droits humains », que le sens commun rattache aux « droits de l’homme » proclamés à la fin du XVIIIe siècle ainsi qu’aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale alors qu’ils correspondent plutôt, selon Moyn, à un mouvement qui se serait développé à partir des années 1970, dans la foulée du discrédit des alternatives socialistes ou communistes, pour s’articuler à un agenda néolibéral qui a maintenu les droits humains prisonniers des inégalités, nous privant paradoxalement de ressources pour combattre les injustices1.

3Dans Humane, Samuel Moyn propose cette fois une contre-histoire du développement du droit de la guerre (le précurseur du droit international humanitaire) dont les fils s’articulent autour des débats au sein et entre deux traditions. La première est associée aux efforts entrepris dès le dernier tiers du XIXe siècle pour restreindre les violences, pour rendre les affrontements armés moins destructeurs et la guerre plus humaine. La seconde tradition est à rapprocher des courants pacifistes et de l’idée que l’on ne devrait pas tant chercher à rendre la guerre plus humaine, mais bien à en abolir la possibilité. Ces deux traditions ne sont, bien entendu, pas étrangères l’une à l’autre. Alors que certains jugent qu’à défaut de pouvoir éliminer la guerre, il conviendrait certainement de chercher à en limiter les conséquences les plus cruelles, d’autres au contraire – parmi lesquels Léon Tolstoï, dont la réflexion de Moyn tire son inspiration –, demeurent sceptiques et craignent notamment qu’à rendre les guerres trop humaines, celles-ci ne deviennent acceptables et soient même facilitées. L’humanisation des guerres deviendrait dès lors un « syndrome de leur perpétuation », avance contre-intuitivement Moyn (p. 45).

4L’auteur retrace, dans une perspective d’histoire des idées qui s’attache à certaines figures emblématiques – figures par ailleurs souvent oubliées aujourd’hui et qui ponctuent les débats que Moyn retrace –, les aléas de l’évolution de ces traditions depuis la guerre de Crimée jusqu’au tournant qu’initie, selon lui, la guerre du Viêt Nam. Si l’attention se portait auparavant sur la légalité et la légitimité des guerres, si les destructions et les violences qui y étaient directement liées restaient rarement considérées en tant que telles et si le droit moderne de la guerre ne contraignait qu’à la marge la conduite des opérations, l’horizon d’attente qui s’ouvre dans la foulée de la guerre du Viêt Nam, et notamment du massacre de My Lai – avec une opinion publique de moins en moins tolérante face à la commission de telles atrocités –, est celui d’une guerre qui se devrait désormais d’être plus humaine, c’est-à-dire moins cruelle dans ses conséquences.

5Le droit international humanitaire, comme on rebaptisera alors le droit moderne de la guerre, devait désormais occuper le devant de la scène, ne plus rester dans l’ombre de la nécessité militaire et devenir un peu plus contraignant. L’enjeu était d’autant plus important que la guerre elle-même se transformait et que les catégories traditionnelles ne correspondaient plus à une réalité au sein de laquelle les affrontements n’opposaient plus les seuls États et les victimes étaient de plus en plus civiles. Pour Moyn, un succès remarquable est atteint lorsque, pour la première fois, le cœur même de la guerre, c’est-à-dire l’activité consistant à tuer, s’est trouvée contrainte juridiquement. Si le Comité international de la Croix-Rouge a joué un rôle de premier plan dans cette évolution, d’autres organisations non gouvernementales – par exemple Helsinki Watch et Americas Watch qui ont fusionné pour devenir Human Right Watch ou Amnesty International – se sont également engagées dans les efforts de surveillance et de dénonciation des violations des droits de la personne et, de plus en plus fréquemment, du droit international humanitaire qui se développait en parallèle. Pour Moyn, et il s’agit probablement là du facteur le plus important dans l’humanisation de la guerre, les militaires ont alors perdu, au profit des juristes, le monopole dont ils bénéficiaient auparavant sur l’interprétation du droit moderne de la guerre et du droit international humanitaire (p. 207). Ce qu’ils ont en revanche gagné est un compromis consistant à ne pas tant débattre de la guerre elle-même, et donc de ses justifications, que de la manière dont elle devrait concrètement être menée.

6Mais il y a loin de la coupe aux lèvres puisque ce n’est qu’au lendemain de la guerre froide que les juristes militaires ont pu plus concrètement jouer un rôle significatif dans le processus de prise de décision quant à la pertinence ou l’à-propos d’une action opérationnelle quelconque. Ainsi, rappelle Moyn, si ces juristes étaient 350 en 1991, lors de la première guerre du Golfe, ils se comptaient en milliers dix ans plus tard. Jamais pourtant n’ont-ils réellement été amenés à se prononcer sur la décision d’initier, ou non, une guerre. Leur rôle consiste à faire en sorte qu’une fois initiée, la guerre soit désormais menée de manière plus humaine, contribuant non seulement à faire oublier les horreurs passées mais, plus insidieusement, à la relancer comme instrument de politique nationale. Moyn souligne ainsi que 80 % des interventions militaires engagées par les États-Unis depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale l’ont été après 1989 (p. 226).

7Du Koweït en 1990 au Kosovo 1999, en passant par les frappes sur Bagdad en 1993, puis celles en Bosnie-Herzégovine en 1995, en Afghanistan, au Soudan et de nouveau en Irak en 1998, les interventions armées ont été présentées comme étant non seulement motivées par des considérations de protection des populations menacées, mais également justifiées du fait de la diminution des « dommages collatéraux » qu’elles pouvaient entrainer. C’est cependant dans l’ombre de la « guerre contre la terreur » engagée à l’automne 2001, et une nouvelle fois à la lumière de la découverte des atrocités commises par les militaires américains à Abou Ghraib, que l’idée que les moyens utilisés durant une guerre devraient être plus « humains » en est venue à faire consensus, alors même que l’opposition à la guerre proprement dite, qui demeurait largement contestée comme « foncièrement immorale », ne retenait guère d’attention (p. 254). Pour Samuel Moyn, c’est ainsi que se sont imposées les « guerres sans fin », reposant sur des méthodes et des moyens que l’on jugeait « plus humains », telles les éliminations ciblées, les frappes de drones hors des zones de guerre ou l’utilisation de forces spéciales.

8C’est dans ce contexte, qui s’amorce sous la présidence de George W. Bush pour devenir dominant sous la présidence de Barack Obama et perdurer sous celle de Donald Trump, que s’est imposée la logique d’un théâtre d’opération global. Relevant selon Moyn d’une « métaphysique de la nécessité » (p. 282), cette logique de la « guerre contre la terreur » contribue à définitivement brouiller la distinction entre faire la guerre, au sens classique d’un affrontement armé, et maintenir l’ordre, dans une logique de contrôle contre-insurrectionnel permanent. Cet humanisme militaire qui demeure largement invisible sous prétexte qu’il serait légal et que la violence résiduelle serait limitée, provoque tout de même une peur constante et des morts par milliers au sein des populations qu’un drone ou des forces spéciales peuvent frapper à tout instant, estime Moyn. L’utopie d’une guerre offrant un visage humain s’est ainsi transformée en une dystopie cauchemardesque. Nous nous leurrons peut-être, prévient Moyn, en pensant qu’humaniser la guerre serait une fin en soi alors que nous cédons au fond, et sans trop vouloir le voir, à une logique de contrôle contre-insurrectionnel global et permanent, qui devrait nous apparaître comme tout aussi intolérable. Tragiquement, et l’ouvrage de Moyn n’échappe pas lui-même à ce travers, la paix cesse pour ainsi dire de faire l’objet de réflexion puisque les horreurs associées à la guerre semblent avoir disparu. La paix se trouve dans la foulée réduite à sa plus simple expression, soit l’absence de guerre, alors que le contrôle, la domination et le pouvoir – qui sont au cœur de ce que celle-ci désigne – ont pris de nouvelles formes plus sournoises mais tout aussi violentes, peut-être pas pour celles et ceux qui l’administrent et la gèrent, mais certainement pour celles et ceux qui la subissent encore quotidiennement.

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Notes

1 Samuel Moyn, The Last Utopia. Human Rights in History, Cambridge, Harvard University Press, 2010 ; Samuel Moyn, Not Enough. Human Rights in an Unequal World, Cambridge, Harvard University Press, 2019.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-François Thibault, « Samuel Moyn, Humane. How the United States abandoned peace and reinvented war », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 23 mars 2022, consulté le 21 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/55119 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.55119

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Rédacteur

Jean-François Thibault

Professeur de théories politiques et relations internationales, Université de Moncton.

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Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

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