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Isabelle Aubert, Magali Bessone (dir.), « La Critical Race Theory est-elle exportable en France ? », Droit et société, n° 108, 2021

Vanina Mozziconacci
La Critical Race Theory est-elle exportable en France ?
Isabelle Aubert, Magali Bessone (dir.), « La Critical Race Theory est-elle exportable en France ? », Droit et Société, n° 108, 2021, 262 p., Paris, Lextenso éditions, EAN : 9782275029566.
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Texte intégral

  • 1 Et ce constat vaut aussi bien pour la France, comme en témoigne l’état des lieux dressé par Claude (...)
  • 2 Le dossier qui fait l’objet de la présente recension précède un dossier dans le numéro suivant (n°  (...)

1Dans un contexte où les savoirs critiques en général, et les savoirs critiques sur la race en particulier, sont menacés par des attaques venant aussi bien des forces de la réaction que de certains responsables politiques1, la revue Droit et société prend position et publie la même année deux dossiers portant sur cette thématique2. Le texte placé en exergue du numéro 108 par le comité éditorial explicite clairement ce positionnement : « En dépit de ce que certaines voix parfois très médiatiques veulent tenter de faire croire, les analyses critiques du droit qui cherchent à débusquer les biais raciaux et parfois racistes et qui se proposent d’évaluer les potentialités heuristiques du concept de race sont non seulement possibles mais mieux encore souhaitables » (p. 275).

2Le dossier est composé de six articles et d’une introduction, dont les auteur·e·s sont philosophes (Isabelle Aubert, Magali Bessone et Julie Saada), juristes (Aurélie Lanctôt Jean-François Gaudreault-DesBiens et Stéphanie Hennette-Vauchez) et politiste (Daniel Sabbagh). Il est complété par la traduction augmentée d’un texte de Kimberlé Crenshaw (« Démarginaliser l’intersection de la race et du sexe une critique féministe noire du droit antidiscriminatoire, de la théorie féministes et des politiques de l’antiracisme ») ainsi que d’un texte dans la partie « varia » de la revue, qui fait écho à ses enjeux (« Les angles morts du droit antidiscriminatoire : éloge de la circulation des concepts », de Hermann Martial Ndjoko). Cette publication fait suite à un colloque international organisé en 2019 à l’Université Paris 1 Sorbonne3 et en reprend certaines des interventions. L’enjeu est aussi bien de proposer une présentation de la Critical Race Theory (CRT), encore méconnue en France, que d’éprouver la fécondité de la grille de lecture et d’action qu’elle constitue au-delà de son contexte d’émergence, c’est-à-dire non plus en situation états-unienne mais en situation française. Le volet consacré à la présentation est composé de quatre textes : le premier montre en quoi la CRT ne vise pas une déracialisation de la société ; le deuxième porte sur les rapports entre la CRT et la tradition de pensée marxiste ;le troisième et le quatrième s’intéressent plus particulièrement à son lien avec le narrativisme juridique. Le deuxième volet du dossier, visant à évaluer la pertinence d’une éventuelle importation du modèle de la CRT en contexte français, s’attache à sa critique du modèle de la colorblindness.

3La Critical Race Theory a émergé aux États-Unis il y a environ trente ans, dans la continuité de mobilisations telles que celles des Black Panthers et de la National association for the advancement of coloured people (NAACP), avec une appellation stabilisée à partir d’un événement scientifique reprenant cette expression en 1989 et regroupant une vingtaine de juristes (parmi lesquel·le·s Kimberlé Crenshaw, Mari Matsuda et Angela P. Harris). La CRT n’est pas sans lien avec les Critical Legal Studies (CLS) dont elle se démarque toutefois ; d’une part car les CLS, en se focalisant sur les inégalités socioéconomiques, négligent les inégalités ethnoraciales, et d’autre part parce qu’elles peuvent prendre des accents déconstructionnistes postmodernes, qui tendent à considérer comme illusoire tout projet d’émancipation par la transformation du droit – ce à quoi la CRT tient tout particulièrement. Enfin, la CRT constitue le foyer d’autres courants plus spécifiques, tels que l’Asian American CRT ou la Latina & Latino Critical Legal Theory.

  • 4 Cette oscillation ne va pas sans rappeler le « dilemme Wollstonecraft » qui, de façon analogue, con (...)

4L’article de Daniel Sabbagh, qui ouvre le dossier, s’attache à montrer en quoi la CRT ne vise pas une déracialisation, ce point en constituant, d’après son auteur, l’une des limites à dépasser. Le texte part d’une ambivalence présente chez W.E.B Du Bois dont la CRT est une héritière : le sociologue oscille en effet entre « le dévoilement démystificateur de […] la race comme principe d’organisation » et un « racialisme romantique » pour montrer en quoi cette hésitation4 se retrouve dans les productions théoriques de la CRT elle-même (p. 288). Si les juristes de la CRT ont souligné la construction juridique de la race (en tant que statut assigné dans un ordre inégalitaire, allant avec des phénomènes d’alterisation et d’infériorisation d’un groupe donné), ainsi que son caractère contingent et historiquement situé, il n’en reste pas moins qu’au nom d’un certain « réalisme » (qui viserait à travailler sur la reconnaissance de la réalité de la race comme principe d’organisation sociale plutôt qu’à fixer son regard sur sa disparition éventuelle), beaucoup d’entre eux et elles considèrent la race « moins comme un objet de la critique » que comme un prisme, avec une perspective race-conscious qui, d’après Sabbagh, peut conduire à des forme d’« hyperfocalisation » (p. 293). À cela s’ajoute selon lui une « confusion tendancielle entre la race comme catégorie et la race comme groupe » qui conduit à un « anti-anti-essentialisme » (p. 295).

  • 5 Diemut Bubeck écrit ainsi : « les points de vue […] peuvent seulement générer des histoires et non (...)

5L’article de Julie Saada ainsi que celui d’ Aurélie Lanctôt et Jean-François Gaudreault-DesBiens abordent la CRT depuis le narrativisme juridique, ou legal storytelling. Empruntant aussi bien au récit personnel, aux théories du standpoint et à des formes alternatives d’écriture du droit, le narrativisme – tout à la fois méthodologique, épistémologique, juridique et politique – permet de contrer l’apparente neutralité et rationalité du droit depuis des narrations incarnées et singulières. Cette reconnaissance des voix minoritaires dans le droit engage une contre-épistémologie du droit (p. 321) en tant qu’elle remet en question sa grammaire même et l’abstraction de son langage et qu’elle participe plus largement d’une affirmation de « la narrativité comme outil de transformation sociale » (p. 339). Le legal storytelling vise à exposer des histoires « d’en bas » et à restituer la complexité des situations vécues (notamment au croisement de plusieurs rapports de domination). Julie Saada prend l’exemple du récit fait par l’universitaire Susan Estrich qui « raconte le viol qu’elle a subi une dizaine d’années auparavant et le traitement policier qui en avait été fait au début d’un article qui est ensuite écrit de façon académique » (p. 324) ; cela lui permet, au travers de détails empiriques et d’émotions, de pointer l’expérience des effets concrets du droit (invisibilisation de son viol, racisme dans la qualification du crime, biais raciaux concernant les peines, décalage entre les catégories juridiques et le vécu concret de la violence, etc.). Cette méthode a toutefois fait l’objet de critiques, dont la plupart sont, d’après Saada, d’ordre épistémologique. Il me semble que celles-ci ne vont pas sans rappeler les objections faites à certaines versions des standpoint epistemologies, notamment son éventuel relativisme, sa tendance à morceler les points de vue ou encore à proposer des stories plutôt que des theories5. À l’objection qu’on « ne peut construire ou déduire un savoir général à partir d’un cas particulier » (p. 329), des juristes comme Jane Baron opposent les « effets mobilisateurs, donc transformateurs, des récits » (p. 333).

6L’article de Stéphanie Hennette-Vauchez et celui de Magali Bessone abordent la colorblindness, respectivement dans sa version états-unienne (comparée à la laïcité) et pour analyser la suppression du mot race de la Constitution française. Hennette-Vauchez trace une analogie entre les critiques de la colorblindness qui sont menées par les chercheur·e·s en CRT et les critiques de la laïcité et de la neutralité religieuse telles qu’elles s’appliquent dans les droits français et européens. L’un des points importants du texte est la généalogie du concept de colorblindness, qui a d’abord servi à critiquer les politiques ségrégationnistes (separate but equals) aux États-Unis, mais qui est considérée par un certain nombre de juristes depuis les années 1970 comme un outil du statu quo de l’inégalité raciale du fait d’une lecture formaliste (on doit en particulier cette analyse à Derick Bell, p.369). Cette mise en perspective historique, couplée à la comparaison, permet à l’autrice de montrer comment la neutralité religieuse en Europe a acquis une dimension excluante dans ses applications contemporaines. Bessone, quant à elle, essaie d’esquisser ce qui serait une version française de la colorblindness dans les démarches visant à exclure le mot race, qu’elle évalue à l’aune d’une « position normative éliminativiste de l’anti-racisme » (p. 370). En analysant les arguments (ontologique, historique, expressiviste) en faveur de cette suppression, l’autrice montre qu’en réalité, aucun ne permet de tenir une position cohérente en faveur de l’élimination du racisme et qu’ils conduisent à des pratiques qui renforcent l’injustice raciale.

  • 6 Crenshaw Kimberlé « Sortir des marges l’intersection de la race et du sexe. Une critique féministe (...)
  • 7 Voir notamment les activités de l’Observatoire du décolonialisme : https://www.arretsurimages.net/a (...)

7L’article de Kimberlé Crenshaw introduisant le concept d’intersectionnalité a été publié en français l’année précédente dans Les Cahiers du genre, avec quelques coupes6. La traduction proposée dans le présent volume, augmentée mais non complète, permet de développer d’autres exemples d’affaires judiciaires dans lesquelles des femmes noires ne parviennent pas à faire reconnaître auprès des tribunaux qu’elles sont discriminées en tant que telles, soit par la combinaison de discriminations de race et de genre. Ce sont, entre autres, ces cas qui ont conduit l’autrice à forger ledit concept ; en précisant ainsi plus avant le contexte théorique et pratique d’élaboration de cet outil, qui suscite actuellement tant d’hostilité7, on ne peut qu’espérer qu’il fasse l’objet d’analyses plus sérieuses et plus sereines.

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Notes

1 Et ce constat vaut aussi bien pour la France, comme en témoigne l’état des lieux dressé par Claude Gautier et Michelle Zancarini-Fournel dans De la défense des savoirs critiques. Quand le pouvoir s'en prend à l'autonomie de la recherche (2022), que pour les États-Unis (voir le vote au sénat du Mississipi en janvier 2022 au sujet de l’enseignement de la Critical Race Theory dans les écoles : https://www.huffpost.com/entry/black-senators-mississippi-walk-out-critical-race-theory_n_61eb0732e4b03c2b0849df5d).

2 Le dossier qui fait l’objet de la présente recension précède un dossier dans le numéro suivant (n° 109) intitulé « Penser la race en juriste : lectures critiques ».

3 Pour le programme de l’événement, voir : https://hdip.hypotheses.org/1362.

4 Cette oscillation ne va pas sans rappeler le « dilemme Wollstonecraft » qui, de façon analogue, consiste en une hésitation entre « égalité » et « différence » à l’endroit des revendications féministes et des études de genre.

5 Diemut Bubeck écrit ainsi : « les points de vue […] peuvent seulement générer des histoires et non des théories, puisqu’aucune revendication au-delà de sa propre expérience personnelle ne peut être formulée » Bubeck Diemut, « Feminism in Political Philosophy: Women’s difference », in Miranda Fricker et Jennifer Hornsby (dir.), The Cambridge Companion to Feminism in Philosophy, Cambridge, Royaume-Uni et New York, États-Unis, Cambridge University Press, 2000, p. 189.

6 Crenshaw Kimberlé « Sortir des marges l’intersection de la race et du sexe. Une critique féministe Noire de la doctrine antidiscriminatoire, de la théorie féministe et de la lutte antiraciste » (trad. Séverine Sofio), Cahiers du genre, vol. 70, n° 1, 2021, p. 21-49.

7 Voir notamment les activités de l’Observatoire du décolonialisme : https://www.arretsurimages.net/articles/lobservatoire-du-decolonialisme-faux-think-tank-vrai-media-dopinion.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Vanina Mozziconacci, « Isabelle Aubert, Magali Bessone (dir.), « La Critical Race Theory est-elle exportable en France ? », Droit et société, n° 108, 2021 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 22 mars 2022, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/55098 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.55098

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