Navigation – Plan du site

AccueilLireLes comptes rendus2022Jean-Paul Fourmentraux, AntiDATA,...

Jean-Paul Fourmentraux, AntiDATA, la désobéissance numérique. Art et hacktivisme technocritique

Thomas Michaud
AntiDATA, la désobéissance numérique
Jean-Paul Fourmentraux, AntiDATA, la désobéissance numérique. Art et hacktivisme technocritique, Dijon, Les Presses du réel, coll. « Perceptions », 2020, 232 p., ISBN : 978-2-37896-185-5.
Haut de page

Texte intégral

1Ce livre s’intéresse à plusieurs artistes s’inscrivant dans la continuité idéologique des pionniers de l’Internet. Au début des années 1990, des mouvements de hackers prônaient un réseau décentralisé et faisaient la promotion des low technologies. Le but était d’obtenir une répartition des pouvoirs décentralisée afin d’instaurer une démocratie numérique. Un des théoriciens de ce mouvement était Hakim Bey. Toutefois, cet utopisme initial a été remplacé par l’utilisation des technologies numériques dans le cadre d’une société de surveillance, notamment pour répondre aux impératifs militaires de la lutte contre le djihad islamique. Le Patriot Act aux États-Unis, le Terrorism Act au Royaume-Uni ou la loi du renseignement en France sont quelques exemples d’appropriation des technologies numériques par le système répressif. Jean-Paul Fourmentraux note que la révolution numérique est désormais accusée de restreindre les libertés, bien que ces technologies aient aussi parfois contribué à conquérir de nouvelles libertés, comme en Syrie, en Iran ou en Tunisie. Ainsi, de nouveaux mouvements révolutionnaires ou contestataires utilisent Internet pour faire valoir leurs revendications. Des collectifs de hackers dénoncent aussi les dérives autoritaires des États et la manipulation médiatique. Ainsi, les médias tactiques, comme les télévisions et les radios pirates, ont brouillé les limites entre professionnels et amateurs de l’information. Le Net Art est une forme d’expression héritière de l’activisme médiatique qui vise notamment à dénoncer les mécanismes de pouvoir et de traçage propres aux médias. La problématique de l’ouvrage est la suivante : « L’art peut-il constituer un bon laboratoire pour penser la technique, mettre en question notre écosystème machinique, cultiver le numérique ? » (p. 27). L’auteur s’intéresse pour cela aux artistes, présentés chacun dans un chapitre, qui proposent une vision critique de la société de l’information à travers une apologie de la désobéissance numérique. Cette dernière vise notamment à contester l’utilisation de l’Internet par les seules plateformes et les gouvernements, s’arrogeant de la sorte le monopole de la planification et de la maitrise technique.

2Trevor Plagen est un artiste américain qui travaille sur les réseaux invisibles de la surveillance gouvernementale. Il photographie l’architecture des bases de surveillance militaire américaines, les postes d’écoute, les satellites-espions ou les câbles Internet sous-marins. Son but est de « surveiller les observateurs ». Il prend notamment en photo des bases militaires secrètes situées dans le désert du Nevada, ou des prisons non répertoriées dans lesquelles sont incarcérés des suspects de terrorisme. Le but de Plagen est de révéler la surveillance de masse qui est développée à l’encontre des principes démocratiques. Il s’intéresse également aux applications de reconnaissance faciale, autre exemple de technique liberticide, et développe le concept de « sous-veillance », consistant à surveiller la surveillance pour défendre un hacktivisme critique et une résistance technologique aux pouvoirs coercitifs.

3Paolo Cirio est un artiste italien vivant à New York, qui est aussi hacker et activiste, dont l’œuvre s’attache à dénoncer les risques de dérive de la société de surveillance. Il s’interroge sur les notions d’anonymat, de vie privée et de démocratie. Il critique notamment l’application Google Street view qui cartographie numériquement toute la planète. Certaines photos ont en effet révélé des situations compromettantes pour des personnes photographiées à leur insu. Des citoyens se sont plaints de l’intrusion de ces technologies dans leur vie privée. Cirio a aussi choisi d’exposer dans l’espace public des portraits de hauts représentants américains de la NSA, de la CIA, et du FBI. Il vise de cette manière à dénoncer le capitalisme de surveillance numérique et développe une écologie de sous-veillance, c’est-à-dire de résistance, initialement à la prolifération des caméras de surveillance. Le but est de reprendre le contrôle des machines, afin d’en maitriser les effets.

4Julien Prévieux s’est fait connaitre par son projet de Lettres de non-motivation consistant à envoyer plus de mille lettres à des entreprises en leur signifiant les raisons de refuser les emplois qu’elles proposaient, pour dénoncer les dérives de la société néolibérale. Son projet statactiviste vise à proposer des usages différents des technologies pour libérer et réactiver leur portée esthétique et ludique. L’idée est de se réapproprier les statistiques comme des outils de lutte politique, l’auteur constatant que certaines utilisations des chiffres par la police visent principalement la répression et non l’amélioration de la société. Julien Prévieux s’inscrit dans les stratégies de lutte et de résistance prônées par certains artistes hacktivistes.

5L’artiste français Christophe Bruno conçoit son œuvre comme un cheval de Troie contre l’hégémonie de Google. Il s’oppose à un Internet qui serait devenu un outil de surveillance et de contrôle, visant à prédire les comportements à l’aide de logiciels de traçage des goûts et de la vie privée. Il regrette aussi que Google, à l’instar de Wikipedia, recherche l’avis de la majorité avant tout, au détriment de la controverse, de l’opposition et de la diversité des points de vue. Bruno critique la mécanisation de la production langagière. En effet, seuls les mots les plus rentables sont mis en avant par Google. Le capitalisme sémantique de l’entreprise américaine est donc problématique et fait penser à l’idée de novlangue développée par Orwell dans sa célèbre dystopie 1984.

6Benjamin Gaulon s’attaque aux idéologies de l’innovation permanente et de l’obsolescence programmée. Jean-Paul Fourmentraux rappelle qu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, la prévision de l’obsolescence était conçue comme une vertu, préconisée par les industriels et les économistes comme une source de progrès et de prospérité. L’industrie informatique nécessite quant à elle un renouvellement très fréquent du matériel. Ainsi, si les technologies numériques étaient censées éviter de nombreux dégâts environnementaux – le courriel limitant la consommation de papier, par exemple –, la réalité des usages a montré que n’était pas le cas – la diffusion des imprimantes personnelles a occasionné une augmentation des impressions. Toutefois, l’obsolescence programmée est désormais considérée comme un délit et la pollution numérique comme un problème public. S’inscrivant dans la lignée du Net Art, Benjamin Gaulon mène une action inspirée par l’éthique hacker, à l’image de son projet ReFunct Media axé sur le détournement et le recyclage d’appareils jugés obsolète trop rapidement.

7L’artiste canadien Bill Vorn s’inscrit dans la continuité du mouvement croisant art, science et ingénierie, dont le programme EAT (Experiments in Art and Technology) fut un élément précurseur. Il conçoit depuis 1992 des spectacles et des installations dans lesquels les robots jouent un rôle central. Il a notamment mis en scène des robots dysfonctionnels et des machines déviantes. Le but est de réfléchir à la fonction sociale des robots par rapport aux humains, en envisageant de les considérer non plus comme des extensions de l’humanité mais comme une nouvelle espèce. Les réflexions sur la vie artificielle mènent par exemple à penser une autonomie intentionnelle et comportementale des robots. Dans son installation Hysterical Machines (2002-2006), les machines sont psychotiques et autistes, ce qui provoque la répulsion ou l’empathie du public. Le but que poursuit Bill Vorn est de mettre l’art au service d’une réflexion sur le futur de la robotique en imaginant des machines elles aussi victimes de psychopathologies.

8L’artiste et chercheur Samuel Bianchini constate des similitudes entre les technologies d’interaction utilisées dans le spectacle vivant et les technologies de contrôle déployées par l’armée, la police ou les renseignements. Il estime que les « machines de vision », de surveillance, sont banalisées et nuisent aux libertés individuelles. Toutefois, l’activité festive, et notamment la danse ou la transe des musiques électroniques, permet de tester les limites des machines de contrôle social, comme les caméras de surveillance, par une frénésie de mouvements, et ainsi de provoquer des dysfonctionnements.

9Le collectif disnovation.org s’oppose quant à lui aux « propagandes de l’innovation » qui légitiment le capitalisme. Il critique notamment les positions des artistes qui utilisent les nouvelles technologies sans se rendre compte qu’ils vulgarisent de cette manière les innovations et en deviennent des promoteurs. L’utopie du logiciel libre est un exemple de « disnovation », défendant une société plus ouverte, collaborative et moins consommatrice d’objets techniques. Le but est de contrecarrer les projets innovants des Gafam.

10Les nombreux exemples d’artistes évoqués dans ce livre permettent d’avoir une vision du potentiel contestataire de l’art vis-à-vis des technologies numériques. Les pratiques d’hacktivisme prônées par ces créateurs visent en effet à critiquer, voire à renverser un système capitaliste orienté vers le contrôle social et la surveillance généralisée de la population. Le plus souvent, le but n’est pas de remettre en question les innovations, mais plutôt d’interroger leur détournement par un système productif aliénant et répressif. Ces artistes font bien souvent référence à une éthique hacker et souhaitent se rapproprier la technique pour éviter qu’elle soit utilisée par quelques-uns pour nuire au plus grand nombre. Jean-Paul Fourmentraux est un excellent spécialiste du Net Art et présente dans ce livre quelques œuvres d’artistes, associées à des extraits de livres de théoriciens de la technique et de critiques de la société de contrôle. Il met ainsi en relation les mondes de l’art et de la théorie critique, offrant au lecteur une réflexion stimulante sur le futur des innovations.

Haut de page

Pour citer cet article

Référence électronique

Thomas Michaud, « Jean-Paul Fourmentraux, AntiDATA, la désobéissance numérique. Art et hacktivisme technocritique », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 21 mars 2022, consulté le 17 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/55043 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.55043

Haut de page

Lieu

États-Unis

Italie

France

Canada

Pologne

Russie (et URSS)

Allemagne

Royaume-Uni

Haut de page

Rédacteur

Thomas Michaud

Chercheur en sciences de gestion. Spécialisé dans l’étude des rapports entre imaginaire, science-fiction et innovation.

Articles du même rédacteur

Haut de page

Droits d’auteur

Le texte et les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés), sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search