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Milena Jaksic et Nicolas Fischer (dir.), « Les morts encombrants. Du gouvernement politique des cadavres », Cultures et conflits, n° 121, 2021

Benjamin Clemenceau
Les morts encombrants
Milena Jakšić, Nicolas Fischer (dir.), « Les morts encombrants. Du gouvernement politique des cadavres », Cultures et Conflits, n° 121, printemps 2021, 136 p., Paris, L'Harmattan, ISBN : 9782343238982.
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Texte intégral

1Ce dossier thématique évoque principalement la place qu’accordent de nos jours les élites politiques aux cadavres jugés problématiques, que ce soit en raison de leur nombre ou des conditions de leur mort, dans leur pratique du pouvoir. Dans la mesure où les États-nations n’en disposent jamais aisément – pour des raisons le plus souvent physiques ou éthiques –, ces corps ne font pas toujours l’objet de sépultures décentes dans le cadre de la loi (ce qui suscite parfois des projets méconnus de réformes, d’où l’intérêt d’en parler). Au plan académique, cette fois-ci, le dossier entend désavouer le déni qui caractériserait, pour la doctrine, le dernier sommeil – en réexplorant, pour ce faire, les relations tisées entre morts et vivants. En réalité, le champ d’analyse proposé dépasse d’assez loin celui des travaux universitaires centrés exclusivement, notamment depuis 2015 en France, sur la gestion des corps de djihadistes. Le panorama ainsi proposé, en ce qu’il tend justement vers davantage d’exhaustivité, laisse clairement présager un rayonnement scientifique sans précédent de ce numéro de la revue Cultures et conflits.

2Dès l’introduction, Milena Jaksic et Nicolas Fischer indiquent qu’il s’agit, avec cet opus qu’ils co-encadrent, d’une compilation de cinq études de cas ayant notamment pour objet « la problématisation contemporaine des corps définis comme “vils”, autrement dit les corps des criminels, des ennemis et des populations socialement négligeables » (p. 14). Ils précisent que ce n’est pas le mépris traditionnellement affiché envers ces corps, en tant que source d’importantes critiques par le passé, qui a conduit les auteurs à vouloir s’exprimer conjointement sur le sujet, mais la volonté « de dépasser l’échelon local et d’interpeller les autorités étatiques, voire supra-étatiques » (p. 14) sur une question de société, appelant encore de vrais choix politiques, qu’est celle du sort réservé par les pouvoirs publics aux cadavres « introuvables » et « indésirables ». Très tôt, nous comprenons donc que les développements proposés s’inscriront « dans le regain d’intérêt scientifique et public qu’a connu ces dernières années la question des corps morts dans leur matérialité » (p. 8), et qu’ils s’évertueront tous – malgré leurs spécificités – de politiser la discussion sur la gestion de ces corps problématiques.

3Dans le premier chapitre, Antoine Mégie s’attarde sur le statut de « présumé mort » en tant que nouvelle qualification pénale des terroristes depuis le début des procès historiques en septembre 2020. Pour l’auteur, cette évolution législative était nécessaire et attendue car elle facilite la poursuite en justice « des commanditaires des principaux attentats ou tentatives d’attentats connus par la France durant les années 2015 et 2016 » (p. 33-34). Autrement dit, les tribunaux compétents peuvent tout démontrer, même en l’absence de corps – aussi bien la culpabilité de ces hommes que la légitimité de leur exécution préventive.. Dans un autre registre, cette réforme permet aux grands reporters d’enquêter plus sereinement sur les Français soupçonnés d’avoir été tués par des drones américains – étant donné qu’ils sont présumés hors d’état de nuire pour la justice. En d’autres termes, les champs d’investigation qu’offre ce nouveau paradigme sont nombreux, et surtout précieux pour « l’analyse du gouvernement des morts à l’épreuve de la violence politique » (p. 34).

4Dans le deuxième chapitre, Lisa Carayon ne décèle rien d’autre derrière la délicate, mais non moins classique, question des funérailles de terroristes qu’un foisonnement de passions à la fois politiques et médiatiques – et non pas un quelconque constat de trouble à l’ordre public. Ces instants, que l’auteur trouve transgressifs, permettraient surtout au grand public de s’agiter et aux élus de réactualiser les grands principes républicains. Et l’explication donnée pour s’en convaincre ne pose, ici, aucune difficulté : c’est « parce que le crime de terrorisme, de nature politique, est construit non seulement comme une atteinte à l’État mais aussi et surtout comme impliquant une négation de la communauté nationale » (p. 50) que l’inhumation des corps de djihadistes attire l’attention des médias davantage que celle de n’importe quel autre criminel.

5Dans le troisième chapitre, Sabrina Melenotte démontre, pour sa part, que les cadavres retrouvés dans les espaces clandestins sont « le fruit d’une re-subjectivisation sous l’impulsion des familles qui cherchent inlassablement les disparus » (p. 71-72). Un tel phénomène, encore largement méconnu du grand public, s’exprime par de nouveaux rituels civils, comme la recherche groupée de fosses clandestines. Ce n’est qu’ensuite que les médecins légistes, à qui les proches demanderont de reconstruire les scènes de crime, feront leur brève apparition. L’espoir étant ici, l’auteure ne le cache pas, de transformer les restes humains en preuves. Au Mexique, par exemple, la société civile tenterait d’introduire, pour l’heure en vain, ce système dans un langage juridique. Si cette situation atteste indubitablement « du caractère composite et fragmenté des institutions en charge du destin des corps morts » (p. 71-72), elle témoigne, par conséquent, « du manque de coordination et [de] l’absence d’enquête approfondie associés aux nombreuses irrégularités bureaucratiques » (p. 71-72). Plus clairement, cela ferait le lit de ce que l’on appelle plus communément « l’impunité ».

  • 1 Voir Butler Judith, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, Paris, La Dé (...)

6Dans le quatrième chapitre, Dorothée Delacroix informe le lecteur que la vie de milliers de paysans Péruviens fut écourtée, notamment sous le mandat présidentiel d’Alberto Fujimori, par « des forces de l’ordre qui se sont parfois rendues coupables d’actes de tortures et de viols  » (p. 96). De nos jours, il ne resterait de ces vies que des dépouilles mortuaires méprisées par les institutions – alors qu’elles contrôlent, entre autres, la gouvernance des restes humains. L’attente des restes, « vécue comme un second crime et une marchandisation des corps » (p. 96) par la population paysanne, constituerait d’ailleurs l’une des principales conséquences de la politique péruvienne post-conflit. Au point que l’auteur en vient à parler de « re-victimisation des familles et des proches » (p. 96) pour évoquer ces corps annihilés pour la deuxième fois dans leur dignité. Ce constat, parce qu’il est alarmant, peut être rapproché du concept de « non-vie » théorisé par Judith Butler1 « pour qualifier ces vies, durablement méprisées, qui ne comptent définitivement pas » (p. 96).

7Dans le dernier chapitre, Thomas Richard qualifie d’invisible le traitement que réserve l’État d’Israël aux tombes des leaders nationaux Palestiniens. Il prend notamment en exemple le cas des terroristes dont la dépouille n’est quasiment jamais rendue aux familles, mais enterrée, le plus souvent dans un cimetière fermé au Nord du pays. Si la finalité est d’éviter toute forme de sacralisation, ce que comprend l’auteur, il n’empêche – ainsi qu’il le précise plus loin, dans le cadre de sa démonstration – que « la mise en valeur des morts est essentielle pour saisir les aspects de la lutte pour le territoire autour de Jérusalem » (p. 121). C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’État hébreux « entreprend de faire des morts qu’il revendique une mémoire vivante » (p. 121).

8En définitive, le dossier démontre à quel point la gouvernance dite « des cadavres » reste encore méconnue et largement perfectible (lorsqu’elle a le mérite, ce qui est loin d’être le cas partout, d’exister). Son point fort réside dans la prise de hauteur face aux actes de terrorisme et de persécution – qu’il traite avec beaucoup de scientificité. En clair, nous avons droit à une campagne de sensibilisation à la fois convaincante et originale autour d’un thème mortuaire, mais non moins pétrie de fondamentalité. Pour toutes ces raisons, et pour bien d’autres encore, nous recommandons vivement cette lecture aux férus d’histoire et de sciences politiques – mais aussi aux curieux.

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Notes

1 Voir Butler Judith, Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, Paris, La Découverte, coll. « Zones », 2010.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Benjamin Clemenceau, « Milena Jaksic et Nicolas Fischer (dir.), « Les morts encombrants. Du gouvernement politique des cadavres », Cultures et conflits, n° 121, 2021 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 15 mars 2022, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/54968 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.54968

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Rédacteur

Benjamin Clemenceau

Benjamin Clemenceau est docteur en droit public de l’Université Paris-Est Créteil Val-de-Marne. Il est chargé de cours magistral à l’Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, où il enseigne le droit constitutionnel. Il est également chargé de cours magistral en droit privé général à l’École supérieure des ingénieurs Léonard de Vinci (ESILV). Ses recherches portent sur le droit à l’alimentation ainsi que sur les droits fondamentaux en général.

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