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Olivier Bonfait, Antoine Courtin & Anne Klammt (dir.), « Humanités numériques : de nouveaux récits en histoire de l’art ? », Histoire de l’art, n° 87, 2021

Héloïse Elisabeth Ducatteau
Humanités numériques
Olivier Bonfait, Antoine Courtin, Anne Klammt (dir.), « Humanités numériques. De nouveaux récits en histoire de l'art ? », Histoire de l'art, n° 87, 2021, 216 p., Paris, Apahau, ISBN : 978-2-909196-33-6.
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Texte intégral

  • 1 Berra Aurélien, « Faire des humanités numériques », in Read/Write Book 2. Une introduction aux huma (...)

1L’expression « humanités numériques » aurait semblé oxymorique il y a trente ans encore. La situation s’est renversée et l’histoire de l’art est plus que jamais concernée. Aurélien Berra considère 1949 comme l’année-pivot1 de ce renversement, à travers l’expérience innovante de Roberto Busa, un jésuite, qui a eu recours à la compilation automatique des occurrences de divers substantifs pour analyser des textes de Thomas d’Aquin. Aujourd’hui, les humanités numériques regroupent une palette d’activités allant de l’encodage de textes avec le langage XML (langage de balisage extensible) à la création d’outils de traitement de données bibliographiques comme le logiciel Zotero. La pérennisation des données par la mise en place d’archives ouvertes comme HAL ou l’identifiant numérique DOI attribué à des articles académiques constitue un autre aspect clé des Digital humanities. Une partie des métadonnées sont moissonnées sur des catalogues (supra)-universitaires comme BASE et Unpaywall, aboutissant à un décloisonnement des traditions régionales ou nationales. Dans certaines disciplines comme les arts visuels, l’arsenal technologique a permis la numérisation d’œuvres en 5D.

2Réunissant des articles en français et en anglais, le n° 87 de la revue semestrielle Histoire de l’art publiée par l’Apahau (Association des professeurs d’archéologie et d’histoire de l’art des universités) s’attelle aux nouveaux enjeux engendrés par les humanités numériques. Puisque les universitaires et les praticien·nes ne peuvent plus désormais faire l’impasse sur cette transdiscipline, il y a lieu de revenir sur son émergence et sa raison d’être. L’introduction co-rédigée par Olivier Bonfait, Antoine Courtin et Anne Klammt présente quelques dates et le tournant épistémologique. D’une certaine façon, on peut dire que la France est pionnière en humanités numériques artistiques puisque le premier musée du monde à être équipé d’un ordinateur est le musée des Arts et Traditions populaires, peu après 1970. Le premier usage est privilégié par les chercheur·es, amené·es à traiter des masses de données iconographiques et textuelles difficilement quantifiables à première vue. Par conséquent, l’histoire de l’art a pris un virage, les résultats qu’elle attend ne sont plus les mêmes qu’avant. La question aujourd’hui est plutôt de redéfinir ou du moins de préciser les temporalités établies, de faire émerger des réseaux d’artistes, de collectionneur·es, de galeristes dissipés avec le temps et pas encore théorisés.

3L’édition numérique a d’abord pris du galon dans les disciplines philologiques, autrement dit textuelles, que sont la linguistique, la paléographie, les études littéraires. Il s’agissait de proposer une version digitalisée de textes fondamentaux des disciplines, généralement qualifiés d’historiographiques. C’est l’objet du texte d’Emmanuel Château-Dutier, professeur adjoint en muséologie numérique à l’université de Montréal. À l’aide de captures d’écran, il montre que le traçage de l’activité du visiteur sur l’interface numérique permet d’améliorer la structuration des métadonnées, l’ordonnancement des rubriques. Le but est de faciliter la prise en main par les cybernautes et l'efficacité dans la recherche d’informations. Mais nous ne devons oublier que ces processus ne sont jamais totalement neutres car guidés par des inflexions interprétatives. En histoire de l’art, encore sous-exploitée, l’édition numérique fit pourtant l’objet de deux colloques sous la houlette de Paola Barocchi en 1978 et en 1984 qui aboutirent à la création d’un Centre dédié au sein de l’École normale supérieure de Pise. Durant les années 1990, Paola Barocchi a mis son édition critique des Vies de Giorgio Vasari sur CD-ROM puis en ligne en open access au format SGML (standard generalized markup language). Elle avait d’abord procédé à une publication sous format papier de ce texte phare de l’art italien pré-renaissant et a donc pu tirer profit des retours qui avaient donné suite à cette première édition. Cette initiative pisane a certainement incité à digitaliser des écrits plus récents ce également hors du cadre universitaire. Le musée Thorvaldsen situé à Copenhague a numérisé au format HTML (langage de balise pour l’hypertexte) la correspondance du sculpteur néoclassique Bertel Thorvaldsen au Danemark entre 2006-2011. L’article liste une somme de projets sans malheureusement les recontextualiser suffisamment.

  • 2 Cette profession est citée mais pas définie dans l’article. Un CDO est un cadre chargé de créer des (...)
  • 3 Même chose. Un wikimédien en résidence a pour mission pendant plusieurs mois de développer la prése (...)

4La gestion des compétences techniques dans le champ des humanités numériques relève des services de ressources humaines. Céline Chanas, conservatrice en chef du patrimoine à la direction du musée de Bretagne, l’a expérimentée depuis sa prise de poste en 2012. Elle a souhaité mettre en place un entrepôt Open Archives Initiative avec la moitié des fichiers du musée rennais appartenant au domaine public. Il a fallu convaincre les équipes de l’intérêt et offrir de la formation continue à certains salariés dans les domaines juridique et numérique. La profession de Chief Data Officer (CDO)2 était déjà plus implantée en entreprise que dans les musées. En ce qui concerne la formation initiale, Céline Chanas s’est impliquée dans le master humanités numériques de l’Université Rennes II afin de former les futur·e·s professionnel·le·s du patrimoine. Pour intensifier la mission de vulgarisation du musée, elle est d’avis qu’il faudrait accueillir un wikimédien en résidence3.

  • 4 Même chose. Cf. Burger-Helmchen Thierry, Pénin Julien, « Crowdsourcing : définition, enjeux, typolo (...)
  • 5 On se référera utilement à Patrick Cingolani, La colonisation du quotidien. Dans les laboratoires d (...)

5À côté des professionnels, le rôle des contributeurs bénévoles s’accroît comme Céline Chanas l’explique. Il y a lieu de parler de crowdsourcing4. Des volontaires complètent par exemple les notices des œuvres prouvant l’impact de l’intelligence collective. Certain·es passionné·es, informées par Twitter, parviennent à renseigner les musées sur le lieu de provenance, la datation ou les figures représentées. Étrangement, aucun·e interviewé·e ou auteur·trice n’évoque la question de la rémunération de ce travail5 comme si le bénévolat allait de soi. Ce travail d’éducation effectué par les amis des musées correspond représente une réelle charge de travail.

6En définitive, ce numéro de la revue prouve que les frontières entre histoire de l’art, technologie, audiovisuel et info-com deviennent perméables. Le vocable même de muséifier reste à redéfinir. Le regroupement des contributions apparaît à certains moments aussi illogique et certaines informations se répètent d’un article à l’autre. Beaucoup de technicismes ne sont pas définis. Si l’art est envisagé dans sa pluralité allant des arts appliqués au 7e art, on reste sur sa faim : le 9art, c’est-à-dire la bande dessinée, n’est pas du tout évoqué alors que c’est l’un des arts où le numérique est impliqué au niveau même de sa production.

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Notes

1 Berra Aurélien, « Faire des humanités numériques », in Read/Write Book 2. Une introduction aux humanités numériques, Marseille, OpenEdition Press, 2012, p. 25-43, disponible en ligne : https://0-books-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/oep/226.

2 Cette profession est citée mais pas définie dans l’article. Un CDO est un cadre chargé de créer des outils numériques, de valoriser et de communiquer les données. Il harmonise la gestion des données avec les objectifs de l’organisation. Cf. Dancot Olivier, Battisti Michèle, « Créer de la valeur à partir de données, tel est l’objectif général du Chief Data Officer », I2D - Information, données & documents, vol. 54, n° 3, 2017, p. 4-6, disponible en ligne : https://0-www-cairn-info.catalogue.libraries.london.ac.uk/revue-i2d-information-donnees-et-documents-2017-3-page-4.htm.

3 Même chose. Un wikimédien en résidence a pour mission pendant plusieurs mois de développer la présence d’un musée, d’une bibliothèque sur Wikipédia. Pour cela, il ajoute des entrées sur Wikimédia, complète celles déjà créées auparavant. Le dispositif existe depuis une bonne dizaine d’années et compte déjà près de 200 wikimédiens, surnommés Wer ou Wir.

4 Même chose. Cf. Burger-Helmchen Thierry, Pénin Julien, « Crowdsourcing : définition, enjeux, typologie », Management & Avenir, n° 41, 2011, p. 254-269, disponible en ligne : https://0-www-cairn-info.catalogue.libraries.london.ac.uk/revue-management-et-avenir-2011-1-page-254.htm. « Le crowdsourcing consiste littéralement à externaliser (to outsource) une activité vers la foule (crowd) c’est-à-dire vers un grand nombre d’acteurs anonymes (a priori) ».

5 On se référera utilement à Patrick Cingolani, La colonisation du quotidien. Dans les laboratoires du capitalisme de plateforme, Éditions Amsterdam, 2021. Le brouillage des frontières entre privé et professionnel conduit à une externalisation.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Héloïse Elisabeth Ducatteau, « Olivier Bonfait, Antoine Courtin & Anne Klammt (dir.), « Humanités numériques : de nouveaux récits en histoire de l’art ? », Histoire de l’art, n° 87, 2021 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 15 janvier 2022, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/54697 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.54697

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Rédacteur

Héloïse Elisabeth Ducatteau

Professeure d’allemand à Sciences Po (campus de Nancy). Doctorante en études culturelles à l’Université d’Aveiro (située entre Porto et Coïmbre).

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