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Dominique Wolton, Informer n’est pas communiquer

Lafontaine Orvild
Informer n'est pas communiquer
Dominique Wolton, Informer n'est pas communiquer, Paris, CNRS, coll. « Débats », 2021, 147 p., 1re éd. 2009, ISBN : 978-2-271-06820-0.
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Texte intégral

  • 1 Wolton Dominique, Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux médias, Paris, Flammarion, (...)
  • 2 Aubier Louis Quéré, « L’oubli de la communication dans la science des communications », Réseaux, vo (...)
  • 3 Badillo Patrick Yves, Proulx Serge, « La mondialisation de la communication. À la recherche du sens (...)

1Il y a plus d’une vingtaine d’années, Dominique Wolton fit le deuil du tropisme technique en arguant que les grandes avancées technologiques, qui provoquent l’«  infobésité  », n’induisent pas nécessairement un progrès de la communication humaine et sociale1. Aujourd’hui, Wolton réitère cette épineuse question dans le contexte d’une mondialisation qui bute sur l’incommunication, c’est-à-dire sur l’altérité. Le refus de placer l’autre au centre de l’échange social participe à la mise au second plan de la communication, pour accorder la primauté à l’information. C’est d’ailleurs ce dont témoigne la réticence des élites scientifiques et académiques, qui ont rechigné pendant des siècles à élever la communication au rang des préoccupations théoriques en dépit de sa portée «  scientifique interdisciplinaire  » (p. 89). Il a fallu attendre jusqu’au début des années 2000 pour voir poindre la discipline des «  sciences de la communication  ». Or, force est de constater que cette dernière peine à acquérir ses lettres de noblesse. En effet, les fonctionnaires de l’idéologie technocratique en usent à des fins d’empaquetage et de transport en sous-estimant la résistance du récepteur-acteur à leur endroit (p. 90). Dès lors surgissent, d’après l’auteur, la «  peopolisation et [l’]idéologie technique [qui] sont les symptômes les plus visibles de la trahison des clercs  » (p. 92). Cantonner la communication à une rationalité de l’action instrumentale, c’est pervertir les rapports sociaux et humains et faire fonctionner la société selon les principes de la cybernétique, de la théorie des systèmes, voire des réseaux. Or, c’est ce modèle que suit actuellement la mondialisation. Qui pis est, celle-ci demeure, pour l’heure, l’arène de dualités et de fractures parce qu’elle génère des disparités et de «  [l’] appauvrissement de la communication et de l’échange social »2 «  là où elle est censée favoriser l’équité »3 . Dès lors, le défi de la mondialisation demeure la communion des différences. Comment réussir la société collective sans annihiler celle des communautés  ? Telle est la problématique que soulève Wolton. À cet égard, l’auteur réitère la thèse selon laquelle l’information et la communication sont co-originaires et consubstantielles et doivent se donner la main dans la lutte pour l’émancipation individuelle et collective. Aussi, apprendre à cohabiter pacifiquement requiert le partage des différences, la tolérance et la confiance mutuelle. La cohabitation demeure le via crusis du projet de village global pour lequel nous devons œuvrer afin d’honorer les promesses d’émancipation individuelle et collective.

2Ainsi, partant de l’idée qu’aujourd’hui, avec la pandémie mondiale et l’accès du public à une surabondance d’informations, la problématique de l’incommunication reste de taille, l’auteur nous invite à sortir du modèle cognitiviste de l’information et de la communication selon lequel la demande sociale pourrait être satisfaite par une politique de communication de masse, voire des réseaux sociaux. Dominique Wolton adopte donc une démarche disruptive en reconstruisant une théorie de la communication dans la perspective d’une culture démocratique. Son modèle communicationnel, élaboré en cinq temps, vise à : camper la communication comme moteur de la vie humaine et sociale (chap. I), détechniser la communication (chap. II), mettre l’information et la communication sur un front commun dans la quête permanente de vérité (chap. III), reconnaitre la liberté et l’égalité des protagonistes dans un espace public délibératif, dynamique et fragile (chap. IV) et proposer des substrats pour résoudre le problème de l’incommunication, qui exige l’acceptation des rapports humains et sociaux égalitaires, par la prise en compte du conflit des légitimités, de l’information, de la connaissance et de l’action qui structurent les rapports au monde ou la cohabitation (chap. V).

  • 4 Aujourd’hui, les comportements des gens et des peuples sont de moins en moins prévisibles. Les indi (...)
  • 5 Cf. Rasse Paul (dir.), La mondialisation de la communication, Nouvelle édition. Paris, CNRS, 2010.

3D’emblée, Wolton pose les fondements de sa théorie communicationnelle en appréhendant la communication comme le «  ballon d’oxygène  » qui soude la vie individuelle à la vie collective (p. 18-19). L’auteur réaffirme que le besoin de (co)exister enjoint l’homme à échanger, à convaincre et à séduire (pp. 26-27). En outre, il soutient que la communication constitue le fil directeur du processus d’intercompréhension et d’intersubjectivité. Concilier la liberté individuelle et l’égalité de tous demeure l’un des défis de la mondialisation. La communication devient un pan crucial dans le processus de la cohabitation qu’une théorie démocratique de la société cherche à mobiliser pour structurer l’espace public (pp. 30-32). Tout refus de prendre en compte la relation entre les sociétés et leurs différences intrinsèques revient à patauger dans les eaux troubles de l’incommunication (p. 28). Dès lors, la négociation permanente règne, puisque les nations et les gens apparaissent comme des agents, dotés de rationalité narrative, qui souhaitent participer à la construction de leur réalité. L’auteur exhorte toutefois à ne pas se laisser déstabiliser par le césarisme du récepteur-acteur4, qui n’a pas toujours raison. La recherche du consensus s’érige alors en nécessité. L’entente trouvée, fruit de la culture démocratique, pave la voie à la cohabitation (p. 32) en intégrant les peuples, les individus et les communautés dans le processus5. Aussi la cohabitation exige-t-elle de repenser les dynamiques à l’œuvre dans l’information et la communication en dissolvant toute discrimination, car «  l’information pour la vérité et le partage pour la communication  » (p. 29) se révèlent à l’aune de la cohabitation.

4Par ailleurs, avance l’auteur, si le développement vertigineux des techniques offre d’énormes possibilités qui permettent d’améliorer qualitativement la communication humaine et sociale, il s’avère incongru de subordonner cette dernière au progrès des techniques, pour la simple raison que celui-ci ne constitue pas une panacée aux «  apories existentielles de la communication humaine  » (p. 40). Oublier la communication lorsque l’on parle de techniques, c’est sombrer dans «  les solitudes interactives  » (p. 40), car «  la médiatisation, la transmission et l’interaction  » (p. 40) ne se résument pas forcément à la communication. L’homme est par essence un être social et non un être d’information (p. 45). À cet égard, Wolton préconise de sauver la communication de la toute-puissance de la technique qui colle à la société des étiquettes tous azimuts : «  civilisation et société numérique, société de l’information, démocratie numérique, société en réseau  » (p. 38). Pour Wolton, faire fonctionner les rapports sociaux et humains sur le modèle de la cybernétique, de la systémique et du réseau c’est s’enliser dans «  les séductions et les illusions de l’idéologie scientifique et technique  » (p. 60), qui parient sur la stabilité et la hiérarchie pour penser une société en réseau. Or, le propre du réseau est de regrouper des individus qui partagent des points de vue communs. Ainsi, il s’englue dans le communautarisme et ne se substitue pas à la société, qui réclame la réunion d’une multitude de gens hétérogènes disposant de valeurs et d’intérêts à la fois communs et divergents (p. 63). Conséquemment, sortir de l’idéologie scientifique et technique, c’est relever le défi de la mondialisation par l’intégration de l’altérité et de la société en reprenant en compte «  la distance historique et géographique  » (p. 63). La toute-puissance de la technique fut mise à l’épreuve lors de l’expérience de la pandémie. Si l’on se réjouit, au départ, du confinement, on s’en plaint par la suite. La presse, la radio, la télévision et l’ordinateur, qui relèvent de la logique de l’offre, ne comblent pas le besoin de se rencontrer, d’échanger, de se toucher, de voyager. L’homme demeure avant tout un être social. Dès lors, tout progrès qui ambitionne l’émancipation se doit d’être en phase avec la demande sociale, pour autant que les moyens techniques, aussi interactifs et attrayants soient-ils, ne prétendent pas se substituer à la communication humaine et sociale (pp. 64-66).

  • 6 Cf. Habermas Jürgen, Vérité et Justification, Traduction de Rainer Rochlitz, Paris, Gallimard, 2001
  • 7 On parle de concentration pluralicide pour signifier que les géants opérateurs ne décantent pas les (...)

5Cela dit, Wolton précise qu’il s’avère maladroit d’opposer l’information prométhéenne (le « miracle » d’Internet) à la communication propédeutique («  l’apprentissage de la cohabitation dans un monde d’informations où la question de l’altérité devient centrale  » p. 132). La mondialisation gagnera à les mettre sur un front commun dans la quête permanente de la vérité, pierre angulaire de l’émancipation et de la démocratie délibérative6. Mais l’«  infobésité », qui va de pair avec la propagation d’informations désinformantes, perpétuant des lieux communs, des stéréotypes et du conformisme, s’érige en obstacle. Aussi participe-t-elle à la perversion d’une information chaste et à l’anéantissement du triomphe de la vérité. Le monde est pris dans l’appât de la concentration pluralicide7 instaurée par les géants opérateurs, dont Google, Microsoft et Apple. Le résultat annoncé par Dominique Wolton est catastrophique : incommunication, incompréhension, intolérance, stéréotypes, dérégulation, perversion, «  traçabilité comme face noire du triomphe de l’information  » (p. 75). À cet égard, l’auteur enjoint de sauver l’information en revalorisant le travail des professionnels et en consacrant le temps nécessaire au tri et à la vulgarisation des savoirs accumulés (pp. 78-79). Le temps et la lenteur s’imposent en nécessité pour déconstruire les stéréotypes mutuels et bâtir l’empire de la diversité culturelle, indispensable à une cohabitation qui exige de «  rester soi-même tout en s’ouvrant aux autres  » (p. 81).

6In fine, eu égard au problème d’incommunication posé par la mondialisation, Wolton estime que s’ouvre l’opportunité de penser la communication en lui intégrant l’altérité, le conflit des légitimités, l’information, la connaissance et l’action qui constituent le ciment de la cohabitation culturelle (p. 125). Dès lors, celle-ci n’est pas un leurre si l’on accorde la primauté à la durée pour entamer la transition vers une véritable diversité culturelle et communicationnelle, qui exige des droits et des devoirs réciproques, de la tolérance et de la confiance mutuelle (p. 138).

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Notes

1 Wolton Dominique, Internet et après ? Une théorie critique des nouveaux médias, Paris, Flammarion, 2000, p. 196.

2 Aubier Louis Quéré, « L’oubli de la communication dans la science des communications », Réseaux, vol. 2, n8, 1984, p. 56.

3 Badillo Patrick Yves, Proulx Serge, « La mondialisation de la communication. À la recherche du sens perdu », Hermès, vol. 1, no 44, p. 50.

4 Aujourd’hui, les comportements des gens et des peuples sont de moins en moins prévisibles. Les individus ne sont plus des récepteurs passifs. Ils réagissent aux informations qui les dérangent et veulent pouvoir donner leurs visions du monde.

5 Cf. Rasse Paul (dir.), La mondialisation de la communication, Nouvelle édition. Paris, CNRS, 2010.

6 Cf. Habermas Jürgen, Vérité et Justification, Traduction de Rainer Rochlitz, Paris, Gallimard, 2001.

7 On parle de concentration pluralicide pour signifier que les géants opérateurs ne décantent pas les mauvaises nouvelles (relevant de l’actualité et souvent reprises en boucle) des bonnes informations (offrant une autre vision de l’homme et du monde, mais absentes dans les médias et de tous supports) et des enquêtes (élargissant les visions du monde).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Lafontaine Orvild, « Dominique Wolton, Informer n’est pas communiquer », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 07 février 2022, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/54263 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.54263

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Rédacteur

Lafontaine Orvild

Maitre en communication et médias, journaliste d’enquête, il est l'auteur de plusieurs ouvrages.

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