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Laurent Solini, Jennifer Yeghicheyan, Christine Mennesson (dir.), Les déplacés. Portraits de parcours de jeunes sous main de justice

Lise Kayser
Les déplacés
Laurent Solini, Jennifer Yeghicheyan, Christine Mennesson (dir.), Les déplacés. Portraits de parcours de jeunes sous main de justice, Nîmes, Éditions Champ social, coll. « Questions de société », 2022, 282 p., ISBN : 979-10-346-0700-6.
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Texte intégral

  • 1 Émilie Potin, Enfants placés, replacés, déplacés : parcours en protection de l’enfance, Toulouse, É (...)

1Les jeunes qui font l’objet d’une prise en charge judiciaire sont régulièrement « placés, déplacés, replacés »1, le long d’un continuum institutionnel qui va des foyers de la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) aux quartiers mineurs des maisons d’arrêt ou des centres de détention, en passant par les centres éducatifs renforcés (CER), les centres éducatifs fermés (CEF) et autres établissements pénitentiaires pour mineurs (EPM). Ces déplacements incessants dans le maillage des institutions de justice donnent lieu à une discontinuité éducative et morcellent les socialisations déjà plurielles des jeunes justiciables. Le passage fréquent d’une institution à une autre vient ainsi rejouer les nombreuses ruptures qui caractérisent ces parcours de vie, marqués par l’absence plus ou moins prononcée d’importantes instances de socialisation – l’école et la famille aux premiers rangs. L’ouvrage collectif dirigé par Laurent Solini, Jennifer Yeghicheyan et Christine Mennesson se saisit de ce constat pour interroger l’effet propre des déplacements judiciaires sur le rapport que les jeunes enquêtés entretiennent à l’institution. L’apport principal de l’ouvrage est de dresser les portraits détaillés de quatre jeunes sous main de justice, en portant le regard moins sur leur enfermement que sur l’ensemble de leurs déplacements inter- et intra-institutionnels. L’action socialisatrice effectuée par l’institution judiciaire est alors envisagée dans l’épaisseur des trajectoires, au gré des configurations traversées.

  • 2 Laurent Bonelli et Fabien Carrié, La fabrique de la radicalité. Une sociologie des jeunes djihadist (...)
  • 3 Parmi ces documents, on trouve les comptes rendus de réunion, les cahiers de consigne, les notes de (...)

2Le propos s’appuie sur une enquête ethnographique collective réalisée pour l’essentiel à l’établissement pénitentiaire pour mineurs de Rouchant entre octobre 2018 et novembre 2019. La méthodologie combine trois niveaux : observations des activités quotidiennes dans l’EPM et entretiens répétés avec une dizaine de jeunes, rencontre des professionnel·le·s impliqué·e·s dans leur suivi social, éducatif et pénal, et reconstitution des « biographies d’institution »2 à partir d’une diversité de documents administratifs3. Le tout ne constitue pourtant pas une monographie de l’EPM de Rouchant. Les auteur·e·s parviennent à éviter l’écueil d’une sociologie carcérale qui se suffirait à elle-même en élargissant le cercle de l’enquête en dehors des murs, afin de retracer au mieux les différentes étapes du parcours des jeunes.

3Quatre portraits – ceux de Lola, Lucas, Rémi et Jason – organisent l’argumentation en autant de parties. Les trajectoires contrastées de ces jeunes laissent entrevoir les manières variées de vivre la mise sous main de justice, entre « désarroi, incompréhension, stratégies de contournement et bonne volonté » (p. 32).

4Dans une première partie, Jennifer Yeghicheyan et Christine Mennesson décrivent la trajectoire de Lola, jalonnée par onze mesures de placement et dix-sept lieux d’accueil différents. Elle est d’abord prise en charge par les services de l’aide sociale à l’enfance (ASE) à l’âge de 2 mois, pour être placée en pouponnière puis en famille d’accueil et en foyer. À 12 ans, elle entame une carrière judiciaire à la suite d’agressions commises à l’encontre de ses éducateurs. La réponse pénale s’intensifie au cours de son adolescence, en même temps que débute une période de fugues et de recours croissant à la violence, qui la coupe progressivement des structures de l’ASE. Son incarcération à l’EPM de Rouchant parachève ce glissement « du cadre de la protection de l’enfance à celui de l’enfance délinquante » (p. 88). Pour autant, Lola fait preuve à l’EPM d’une « bonne volonté institutionnelle » (p. 38). Les nombreux déplacements dont elle a fait l’expérience lui fournissent des ressources pour répondre aux rôles institutionnels qui lui sont prescrits (être une bonne élève, formuler un projet professionnel, montrer des dispositions à la réflexivité et au dévoilement biographique). Mais sa « bonne volonté » se heurte à d’autres dispositions qui s’opposent aux normes institutionnelles (agressivité ou surinvestissement affectif avec les professionnel·le·s). L’étude du cas de Lola permet de discerner un rapport à l’institution ambivalent, entre aspiration à la conformité et débordements du cadre institutionnel.

5Dans une seconde partie, Marie Doga, Lucie Forté-Gallois et Mustapha Mourchid dressent le portrait de Lucas. Incarcéré pour la troisième fois à l’EPM de Rouchant, Lucas a connu auparavant une multitude d’institutions : placement en famille d’accueil préconisé par la PJJ, orientation en institut thérapeutique éducatif et pédagogique (ITEP), placement en maison d’enfants à caractère social (MECS) puis en centre éducatif fermé (CEF), hospitalisation en psychiatrie et incarcération à l’EPM de Rouchant. Ce millefeuille institutionnel est fait « d’encastrements et d’enchâssements de configurations synchroniques » (p. 115) où les dispositifs coexistent et se succèdent sur des temps très courts. La discontinuité des prises en charge, précoces et répétées, façonne une socialisation à la rupture, à l’exclusion et à la relégation qui vient redoubler et activer des dispositions à la violence acquises dans la prime enfance au contact du père. À l’EPM comme dans les autres structures, Lucas met en péril l’ordre institutionnel par un ensemble de contre-conduites qui épuisent les professionnel·le·s, voire les mettent en danger. Ce rapport conflictuel à l’institution se manifeste également par l’absence de réflexivité sur ses pratiques délictueuses. La sur-institutionnalisation de la prise en charge de Lucas semble ici provoquer l’inverse des attentes judiciaires : « la dégradation mentale et physique, la récidive, la vision à court terme, l’alternance de la colère ou de l’inertie… » (p. 143).

6Le cas de Rémi, étudié dans la troisième partie de l’ouvrage par Laurent Solini, éclaire un rapport plus apaisé à l’institution, qui fonctionne sur des stratégies de contournement plutôt que sur une résistance explicite. Rémi est transféré à l’EPM de Rouchant après avoir été exclu pour raisons disciplinaires du quartier des mineurs de la maison d’arrêt dans laquelle il était incarcéré. Lorsqu’il arrive à l’EPM, sa posture institutionnelle change radicalement : il est alors perçu par les professionnel·le·s comme « sérieux et motivé », « positif » et « respectueux » (p. 170). Cette capacité à faire bonne figure doit être comprise comme le résultat du « renforcement et [de] l’ajustement de dispositions intériorisées au contact de figures tutélaires délinquantes » (p. 196). Apparaître comme « serein » dans l’environnement pénitentiaire est en effet un prérequis à une entrée professionnelle dans la délinquance. Loin de disparaître, l’insubordination de Rémi « gagne en subtilité et en invisibilité au fur et à mesure des configurations de justice traversées » (p. 197) si bien que les éducateurs et éducatrices le définissent comme un adolescent « qu’on a tendance à oublier » (p. 198).

  • 4 Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, Paris (...)

7Le portrait de Jason clôt l’ouvrage. Jean-Charles Basson fait dans cette dernière partie le récit d’un « cas-limite » (p. 202) puisque Jason n’a connu qu’un unique placement : son incarcération à l’EPM de Rouchant, encouragée par son père qui le pousse à refuser toute alternative à la prison, contre l’avis des professionnel·le·s. À l’EPM, Jason démontre une « hyper-adaptation à la prison et à ses codes » (p. 254) que l’auteur impute au poids de la socialisation familiale et au surinvestissement sportif de l’adolescent. La famille et le club de rugby sont décrits comme deux institutions centrales et enveloppantes dans la trajectoire de Jason, qui le prédisposent à évoluer dans des « organisations réglementées à des fins utilitaires »4, dont la prison est une forme parmi d’autres.

8De la plus déplacée (Lola) au moins déplacé (Jason), les parcours analysés dans cet ouvrage mettent en évidence la diversité des rapports que les jeunes justiciables entretiennent à l’institution judiciaire. La précision des récits, entrecoupés de nombreuses séquences d’observation et d’extraits d’entretiens, atteste de la finesse du travail ethnographique mené. L’ouvrage documente très efficacement la discontinuité des prises en charge institutionnelles, en veillant à penser ensemble le déplacement des jeunes dans les méandres de l’aide sociale à l’enfance et leur suivi par la PJJ. En choisissant de déplier ces quatre portraits plutôt que d’opter pour une monographie de l’EPM de Rouchant, les auteurs et autrices parviennent à montrer que, loin d’être « désinstitutionnalisés », voire « désocialisés », ces jeunes subissent au contraire une forme d’« hyper-institutionnalisation » qui multiplie les configurations traversées et les autrui significatifs rencontrés (p. 13). La mise sous main de justice prend ainsi la forme d’une socialisation institutionnelle à la rupture.

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Notes

1 Émilie Potin, Enfants placés, replacés, déplacés : parcours en protection de l’enfance, Toulouse, Érès, coll. « Pratiques du champ social », 2014 [2012]

2 Laurent Bonelli et Fabien Carrié, La fabrique de la radicalité. Une sociologie des jeunes djihadistes français, Paris, Seuil, 2018, p. 42

3 Parmi ces documents, on trouve les comptes rendus de réunion, les cahiers de consigne, les notes de service, les dossiers de suivi judiciaire, le dossier individuel de prise en charge (DIPC) et les comptes rendus d’incident (CRI) en milieu pénitentiaire.

4 Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux et autres reclus, Paris, Éditions de Minuit, 1968 [1961], p. 231

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Pour citer cet article

Référence électronique

Lise Kayser, « Laurent Solini, Jennifer Yeghicheyan, Christine Mennesson (dir.), Les déplacés. Portraits de parcours de jeunes sous main de justice  », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 03 février 2022, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/54068 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.54068

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