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Maxwell McCombs et Sebastián Valenzuela, Setting the Agenda

Bastien Fond
Setting the Agenda
Maxwell McCombs, Sebastian Valenzuela, Setting the Agenda. Mass Media and Public Opinion, Cambridge, Polity, 2021, 248 p., 1re éd. 2004, ISBN : 9781509535804.
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Texte intégral

1Initialement publié en 2004 par l’universitaire américain Maxwell McCombs, Setting the Agenda est un livre dédié à la notion éponyme de « mise sur agenda » (agenda setting), et à la théorie à laquelle cette notion a donné son nom (agenda setting theory). Conçu comme une introduction à l’usage notamment des étudiants en sciences de l’information et de la communication (SIC), l’ouvrage revient ainsi sur le contexte dans lequel l’appellation de mise sur agenda a été forgée, sur sa portée heuristique, et sur ses diverses déclinaisons. Ce faisant, l’intérêt de cette troisième édition est pour l’auteur de revenir sur tous ces aspects en compagnie d’un co-auteur, l’universitaire chilien Sebastián Valenzuela, qui se joint à lui pour l’occasion. Une quinzaine d’années après la sortie de l’ouvrage, l’idée est alors de proposer une cartographie à la fois réactualisée et internationalisée des travaux qui s’appuient sur la théorie de la mise sur agenda. À cet effet, certains passages ont été réécrits, voire rallongés, à l’instar par exemple du premier chapitre, dont l’état de l’art a été enrichi et étendu aux contributions scientifiques les plus récentes. En outre, l’enchaînement des chapitres à été légèrement repensé par rapport à la seconde édition de 2014 – qui elle-même optait déjà pour un agencement différent de la première édition.

  • 1 McCombs Maxwell et Shaw Donald, « The agenda-setting function of mass media », Public Opinion Quart (...)

2Contrairement aux versions précédentes de l’ouvrage, la préface de Maxwell McCombs est ici précédée d’un avant-propos inédit de Donald Shaw et David Weaver, qui offre quelques pages dédiées à leur souvenir du développement de la théorie de la mise sur agenda. Ils y rappellent entre autres comment cette approche a failli ne jamais voir le jour, puisque l’article inaugural de Donald Shaw et Maxwell McCombs a initialement été refusé par la revue à laquelle ils l’ont soumis en 1968. Il a ainsi fallu attendre 1972 pour que paraisse ce texte programmatique, sous un titre évocateur que l’on peut traduire en français par « la fonction de mise sur agenda des médias de masse »1.

3Dans les pages qui suivent, la préface de Maxwell McCombs revient sur la genèse de la notion de mise sur agenda, autour des années 1970, pour étudier les problèmes publics sous l’angle de leur inscription à l’ordre du jour. Si l’article de 1972 est à considérer comme l’origine scientifique de la théorie de la mise sur agenda, l’auteur rappelle que l’appellation « agenda setting » avait déjà commencé à se diffuser dès 1968, pendant sa gestation conceptuelle. En raison de sa transparence même aux yeux de ceux qui n’en étaient pas encore familiers, elle permettait en effet de deviner d’emblée de quoi il était question. Ainsi, les recherches se sont rapidement multipliées dans le sillage de l’article de 1972, ce qui a permis, selon l’auteur, une exploration massive quoiqu’un peu désordonnée des implications conceptuelles de la mise sur agenda.

4Au vu de ce foisonnement, le premier chapitre s’emploie à restituer l’acception originelle de la mise sur agenda, puis à retracer le fil des travaux qu’elle a successivement inspirés. Au commencement, tout est parti du constat que les médias ne font pas que relayer l’actualité, mais focalisent par ce biais notre attention sur les actualités qu’ils choisissent de mettre en avant. Ceci a conduit les théoriciens de la mise sur agenda à s’intéresser aux partis pris de la programmation médiatique et à ses effets, avec une attention particulière pour les effets de résonance entre agendas médiatiques et agendas politiques. Ce que la théorie de la mise sur agenda étudie, c’est donc la capacité des médias à mettre (ou non) des enjeux de société à l’ordre du jour, et les modalités selon lesquelles un agenda politique est susceptible d’entrer en résonance avec un agenda médiatique.

  • 2 Lippmann Walter, Public Opinion, Transaction Publishers, New Brunswick, 1998 [1922].
  • 3 Le troisième chapitre de Setting the Agenda s’intitule « The Pictures in our Heads », et le premier (...)

5Dans cette veine intellectuelle, une source d’inspiration principale est régulièrement évoquée. Il s’agit de Walter Lippmann, dont les travaux servent d’anaphore théorique aux trois premiers chapitres de l’ouvrage. Illustre journaliste américain de la première moitié du vingtième siècle, Lippmann a également été l’auteur d’une œuvre théorique qui ferait de lui le père spirituel de la théorie de la mise sur agenda. En effet, quoiqu’il n’utilise jamais directement l’expression, le premier chapitre de son livre Public Opinion2 contiendrait en puissance les principaux aspects de la mise sur agenda. Au-delà des enjeux philosophiques de cette parenté intellectuelle, les modalités pratiques de la filiation lippmannienne sont ainsi détaillées au troisième chapitre – dont le titre s’inspire d’ailleurs du chapitre de Public Opinion que l’on vient d’évoquer3. En substance, la thèse de Lippmann remise à profit par les théoriciens de la mise sur agenda consiste à considérer, non sans affinité avec le mythe platonicien de la caverne, que notre perception du monde serait avant tout orientée par la manière dont il nous est présenté, les médias assumant aujourd’hui ce rôle présentatoire.

6Étudier des phénomènes de mise sur agenda revient de ce fait principalement à évaluer ce que les auteurs appellent la « saillance » des sujets d’actualité, c’est-à-dire leur capacité à polariser l’attention du public. Notion centrale de la théorie, la saillance est ainsi au cœur de plusieurs chapitres, dont le chapitre 6 sur les modalités de la mise sur agenda. Au prisme des phénomènes de transfert de saillance entre les médias et le public, plusieurs manières de mesurer la saillance y sont en effet détaillées. Parmi elles, la principale consiste à demander à un ensemble d’individus ce qu’ils considèrent comme le problème le plus important auquel leur pays est actuellement confronté. En mesurant ensuite la concordance des réponses avec l’actualité médiatique, les enquêteurs peuvent déterminer la saillance de différents sujets. Selon les cas, ils corrèlent alors cette saillance à divers facteurs pour affiner leurs résultats : l’exposition médiatique des répondants, leur lieu de résidence, etc.

7Si la majeure partie du propos est centrée sur la restitution d’études qui ont trait au poids des médias sur la formation de l’opinion publique, le dernier tiers de l’ouvrage (chapitres 7 à 9) discute également d’aspects plus contextuels. En particulier, le septième chapitre décentre la focale pour revenir sur le façonnement de l’agenda médiatique lui-même. Outre les personnalités politiques et les groupes d’intérêt désireux d’influencer l’agenda médiatique en leur faveur, le chapitre aborde notamment la question des relations intermédiatiques. En d’autres termes, il envisage la fonction de mise sur agenda que les médias sont susceptibles d’exercer les uns sur les autres. Sont alors évoquées non seulement l’influence de médias notoires comme le New York Times sur les autres médias, mais aussi les effets de mimétisme entre journal télévisé et journal papier. L’idée qui en ressort est que les journalistes se référeraient au travail de leurs collègues pour jauger leur propre sens de l’actualité. La question phare du chapitre étant néanmoins de déterminer « qui » façonne l’agenda des médias, il est surprenant que l’accent ne soit pas mis sur ceux qui possèdent les médias. Que se passe-t-il par exemple quand Jeff Bezos acquiert le Washington Post, ou quand Les Échos et Le Parisien deviennent une filiale du groupe LVMH ?

  • 4 Voir Cheng Yang, « Maxwell McCombs and Sebastián Valenzuela, Setting the Agenda: Mass Media and Pub (...)

8Comme le note Yang Cheng dans sa recension de cette troisième édition, l’un des mérites de Setting the Agenda est de proposer une restitution exhaustive des origines, du développement et des avancées récentes de la théorie de la mise sur agenda4. Il est en ce sens peu étonnant qu’il soit rapidement devenu un manuel de référence pour quiconque s’intéresse à cette tradition de recherche. Pour les lecteurs qui ne seraient toutefois pas uniquement à la recherche d’un vaste inventaire des travaux sur le sujet, la redondance inhérente à ce parti pris peut avoir tendance à décourager, d’autant que l’horizon théorique se limite pour sa part essentiellement à la source lippmannienne.

9Si le livre tient son pari didactique, c’est par conséquent directement à la théorie de la mise sur agenda que l’on serait tenté d’adresser certaines critiques, à l’instar de celles esquissées à propos d’un point aveugle du chapitre 7, ou encore du traitement réservé aux médias sociaux. En effet, bien que ces derniers aient été intégrés à la réflexion au fil des rééditions, leur rôle reste relativement peu problématisé, alors même que leur prolifération dépolarise l’attention du public et change les règles de la mise sur agenda. De ce point de vue, la théorie de la mise sur agenda n’a donc pas encore dit son dernier mot, et il lui reste du grain à moudre pour des travaux de recherche ultérieurs.

  • 5 Voir à ce sujet Graber Doris, « A Review of: “Setting the Agenda: The Mass Media and Public Opinion (...)

10Puisque ce compte rendu est vraisemblablement la première recension de l’ouvrage en langue française, reste finalement à aborder le décalage entre sa reconnaissance dans le monde anglophone et sa relative méconnaissance dans le monde francophone. À ce sujet, les métriques fournies par Google Scholar permettent notamment de constater que Setting the Agenda est cité plusieurs milliers de fois, mais que les citations en français n’en constituent que quelques dizaines. En y regardant de plus près, un rapide tour d’horizon des références francophones révèle alors que c’est davantage un constat qu’une méthode qu’on importe via l’ouvrage : il ne s’agit pas tant de reproduire une énième démonstration de la mise sur agenda que de poser la mise sur agenda comme un phénomène avéré. En ce sens, quoiqu’on puisse par ailleurs reprocher au livre une certaine aridité théorique, ou encore une administration de la preuve relativement répétitive5, il a tout au moins le mérite de montrer avec précision comment la théorie de la mise sur agenda a validé ses hypothèses, fournissant in fine une référence solide sur laquelle l’ensemble de la communauté scientifique peut s’appuyer pour parler de mise sur agenda.

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Notes

1 McCombs Maxwell et Shaw Donald, « The agenda-setting function of mass media », Public Opinion Quarterly, vol. 36, n° 2, 1972, p. 176-187.

2 Lippmann Walter, Public Opinion, Transaction Publishers, New Brunswick, 1998 [1922].

3 Le troisième chapitre de Setting the Agenda s’intitule « The Pictures in our Heads », et le premier chapitre de Public Opinion était « The World Outside and the Pictures in our Heads ».

4 Voir Cheng Yang, « Maxwell McCombs and Sebastián Valenzuela, Setting the Agenda: Mass Media and Public Opinion (3rd ed.) », International Journal of Communication, n° 15, 2021, p. 1713.

5 Voir à ce sujet Graber Doris, « A Review of: “Setting the Agenda: The Mass Media and Public Opinion, by Maxwell McCombs” », Political Communication, vol. 23, n° 2, 2006, p. 232.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Bastien Fond, « Maxwell McCombs et Sebastián Valenzuela, Setting the Agenda », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 03 février 2022, consulté le 16 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/54058 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.54058

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Rédacteur

Bastien Fond

Assistant de recherche en sociologie à l’université d’Augsbourg dans le cadre d’un projet financé par la Fondation allemande pour la recherche (DFG). Axes de recherche : sociologie de l’environnement, sociologie politique, analyse de discours, socio-informatique.

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