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Albin Wagener, Renaud Hourcade, Christian Le Bart, Camille Noûs (dir.), « Discours climatosceptiques », Mots, n° 127, 2021

Hannah Gautrais
Discours climatosceptiques
Albin Wagener, Renaud Hourcade, Christian Le Bart, Camille Noûs (dir.), « Discours climatosceptiques », Mots. Les langages du politique, n°127, novembre 2021, 127 p., Lyon, ENS Éditions, ISBN : 9791036204838.
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Texte intégral

1Le thème choisi pour le numéro de novembre de la revue Mots ne pourrait être plus d’actualité : alors que la crise sanitaire donne une visibilité accrue aux discours de défiance envers les sciences, la parution en août 2021 du nouveau rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) a réimposé l’enjeu climatique sur les scènes politique et médiatique. À ce titre, le dossier coordonné par Albin Wagener, Renaud Hourcade, Christian Le Bart et Camille Noûs vient éclairer l’énigme de la prospérité sociale et médiatique du discours climatosceptique, pourtant disqualifié sur le plan scientifique.

2Exemple plutôt récent de mobilisation conservatrice1, le climatoscepticisme est un objet discursif multiforme, dont les contours ont été redéfinis au gré de la progression des connaissances scientifiques sur le changement climatique. Ainsi, « de pragmatique et stratégique à l’origine, le climatoscepticisme est devenu intensément idéologique » (p. 16) et constitue désormais un support identitaire et moral pour une variété de causes. Ce numéro part du constat de la pluralité des avatars des discours climatosceptiques pour mieux en souligner la cohérence : ceux-ci prospèrent en relation avec d’autres discours d’ordre conservateur, au sein d’espaces proprement interdiscursifs2. Les différentes contributions soulignent donc l’intérêt d’un ancrage socio-historique de l’étude linguistique du climatoscepticisme pour rendre compte avec précision de ses « cadres moraux » (p. 14) et politiques.

3Le premier article revient sur la trajectoire médiatique du vocable « climatosceptique » lui-même, offrant ainsi un cadre chronologique aux trois études de cas suivantes, qui dessinent différentes incarnations discursives des discours climatosceptiques.

  • 3 Son corpus principal, composé à partir de la base de données d’Europresse, se constitue de six quot (...)
  • 4 Elise Schrügers définit le terme de « formule » avec Alice Krieg-Planque : « ensemble de formulatio (...)
  • 5 À ce titre, l’approche de l’autrice s’inscrit dans une perspective constructiviste, propre à l’anal (...)

4Le travail d’Elise Schürgers analyse les évolutions du discours sur le climatoscepticisme dans la presse écrite francophone depuis 2004, en France et en Belgique3, à travers une comptabilisation et un classement manuels des occurrences du lexème « climatosceptique ». Cette méthodologie quantitative lui permet d’esquisser une « trajectoire formulaire » (p. 36), qui se décompose en trois temps forts : le premier moment (2004-2008) correspond à la « construction d’une unité lexicale unifiée » (p. 37), le deuxième temps (2009-2014) voit « l’installation de la formule et sa charge polémique » (p. 37) et enfin la dernière période (2015-2018) se caractérise par « une forme de lassitude linguistique doublée d’une forte productivité dérivationnelle » (p. 37). Ces analyses sont appuyées par une étude fine des différentes déclinaisons discursives des contre-discours sur le changement climatique, et de leur convergence progressive vers la formule4 de climatoscepticisme à travers des mécanismes de spécialisation, de réduction et de variation. L’autrice détaille ainsi la construction d’un référent commun (l’expression « climatosceptique » renvoie implicitement à l’enjeu politique et scientifique du réchauffement climatique existant dans un espace sociopolitique donné, et non au climat en général), mais aussi les luttes dont le terme et ses variations font l’objet, et qui soulignent la dimension polémique de la formule. L’article débouche sur un résultat surprenant : Elise Schrügers montre que, « paradoxalement, l’apparition et le développement de la formule correspond moins à la montée d’une opposition qu’à un affermissement du consensus médiatico-discursif sur le climat » (p. 41). L’autrice fait en effet ressortir comment les discours des grands médias généralistes construisent, étiquètent, et donc font exister l’opposition à la parole experte sur le changement climatique5.

  • 6 Voir Wrenn Corey, « Resisting the Globalization of Speciesism: Vegan Abolitionism as a Site for Con (...)

5L’article suivant d’Albin Wagener contribue également à la compréhension des discours climatosceptiques dans l’espace médiatique et numérique, mais en les saisissant à travers des argumentaires anti-véganisme sur les réseaux sociaux, en commentaire d’articles (presse, blogs) ou par la création de mèmes. À l’aide d’une analyse textuelle et lexicométrique automatisée sur le logiciel Iramuteq, l’auteur montre que « les liens argumentatifs entre anti-véganisme et climatoscepticisme » sont pluriels (p. 46). Certains discours de discréditation du mouvement vegan peuvent en effet s’appuyer sur une euphémisation des effets délétères de l’élevage d’animaux sur le climat, récusant ainsi la dimension écologique du mouvement vegan. Cet argument du moindre impact climatique de l’élevage est par ailleurs soutenu par une pensée spéciste6, qui développe une conception utilitaire et mécaniste de l’animal (perçu en tant que « viande », c’est-à-dire bien consommable, plutôt qu’en tant qu’être vivant et animé). Albin Wegener démontre ainsi que l’intégration de discours climatosceptiques dans les revendications anti-vegan s’enracine dans « la défense d’un patrimoine d’habitus culturels qui ne peut évoluer que sur plusieurs générations » (p. 59).

6Les deux derniers articles du dossier éclairent l’un des traits saillants des discours climatosceptiques contemporains, qui ne portent plus tant sur les causes du changement climatique que sur le traitement politique de l’enjeu écologique, jugé trop centralisé au niveau étatique ou supra-étatique ; le climatoscepticisme s’articule avec une défense du néolibéralisme et de l’économie de marché.

  • 7 Weber Max, L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964.
  • 8 Par analogie avec l’expression de « red tape », désignant en anglais une bureaucratisation excessiv (...)
  • 9 Défini par Renaud Hourcade et Albin Wagener comme « un moment temporel de polarisation topique et a (...)
  • 10 Cette position est caractérisée par une acceptation du consensus scientifique sur le climat, mais u (...)

7L’article d’Alma-Pierre Bonnet étudie ainsi la mobilisation stratégique des discours climatosceptiques par les partis britanniques favorables au Brexit. Le corpus de l’autrice est triple, composé de 31 discours du groupe Vote Leave à l’occasion du référendum de 2016, d’un débat télévisé lors de l’élection de 2019 (surnommée « the climate election ») et de tweets du Brexit Party. Bonnet démontre tout d’abord l’existence d’« affinités électives »7 entre l’euroscepticisme et le climatoscepticisme : ces deux idéologiques se fondent sur un rejet de « l’intervention d’organismes supranationaux, perçue comme un danger » (p. 67), ainsi que sur une défiance populiste envers les élites. L’analyse critique de discours conduite par l’autrice lui permet de caractériser les rhétoriques climatosceptiques des partisans du Brexit lors de la campagne référendaire de 2016 : celles-ci se fondent sur une critique acerbe de la bureaucratie européenne (à travers l’expression « green tape »8), mobilisent « une image fantasmée d’un Royaume-Uni pastoral et bucolique » (p. 69) (évoquant les « green spaces » anglais que l’Union européenne mettraient en danger) et jouent sur la connivence créée par le mot-valise « Clexit » (associant avec naturel climate et exit). Cependant, lors des élections législatives de 2019, les partis défenseurs du Brexit se sont vus contraints de répondre aux pressions climatosceptiques de leur base électorale sans toutefois s’aliéner l’importante partie de la population qui admet le changement climatique comme une réalité. Le Brexit constitue ainsi un « véritable moment discursif »9 (p. 18) auquel répondent différemment le parti conservateur, qui par son silence sur la question climatique semble promouvoir un new denialism10, et le Brexit Party, dont le climatoscepticisme agit comme une « arme rhétorique populiste afin de défendre un agenda anti-élite » (p. 77).

  • 11 La géo-ingénierie se présente comme « un ensemble de solutions technoscientifiques permettant d’int (...)
  • 12 Sur le cadrage des problèmes publics par les acteurs, voir : Gusfield Joseph, The Culture of Public (...)
  • 13 On pourra mettre en regard les analyses de Johanna Gouzouazi et Camille Noûs avec celles de Yannick (...)

8La dernière contribution, corédigée par Johanna Gouzouazi et Camille Noûs, se penche sur deux textes de Samuel Thernstrom (écrits en 2010 pour le think-tank conservateur nord-américain American Enterprise Institute, AEI) afin de mettre au jour les mécanismes d’« acceptabilité sociale de la géo-ingénierie11 » (p. 95) comme solution apolitique au changement climatique. La conversion de l’AEI, auparavant climatosceptique, aux solutions technologiques d’intervention sur le climat au cours des années 2000 sert ainsi un argumentaire conservateur, qui cadre12 le problème écologique comme un enjeu économique et technique et favorise sa dépolitisation13. Thernstrom se réclame de l’objectivité scientifique afin de donner une illusion de neutralité à son discours, alors même que la promotion de l’ingénierie climatique masque une volonté « d’assurer le maintien des intérêts de groupes dominants dans un marché mondialisé, fondé sur une économie des énergies fossiles » (p. 89). La défense de l’intervention climatique comme une solution consensuelle permet donc à l’AEI de se détacher du climascepticisme idéologique tout en maintenant la prescription d’un certain ordre moral, politique et économique.

  • 14 Voir : Bourdieu Pierre, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Act (...)
  • 15 En effet, le dossier se concentre beaucoup sur l’espace médiatique ; mais il est aussi intéressant (...)

9En somme, ce dossier permet d’expliquer la résilience des discours climatosceptiques par les phénomènes d’hybridation interdiscursive dont ils font l’objet. Ce constat pourrait encourager à la variation, dans l’analyse sociologique et sociolinguistique, des échelles des espaces de circulation de ces discours : sont-ils pris dans des logiques de transmission internationale14 ? À l’inverse, quel est le rôle de l’entourage proche dans leur reproduction15 ?

  • 16 Pour reprendre le titre d’un documentaire d’Arte diffusé en 2020, réalisé par Pascal Vasselin et Fr (...)
  • 17 Voir notamment R.E. Dunlap et R.J. Brulle (dir.), Climate change and society: sociological perspect (...)

10À l’heure de la généralisation de la « fabrique de l’ignorance »16, ce numéro de Mots interroge quoi qu’il en soit le rôle socio-politique des sciences ; les sciences sociales, en particulier, semblent alors se trouver face au défi d’une approche renouvelée du changement climatique en tant que phénomène social17.

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Notes

1 Voir le numéro 106 de la revue Politix (2014/2), https://0-www-cairn-info.catalogue.libraries.london.ac.uk/revue-politix-2014-2.htm.

2 Voir : Wagener Albin, « Prédiscours, interdiscours et postdiscours : analyse critique de la circulation des possibles discursifs », Revue de Sémantique et Pragmatique, n° 39, 2016, p. 95-110.

3 Son corpus principal, composé à partir de la base de données d’Europresse, se constitue de six quotidiens traditionnels et généralistes : Le Monde, Le Figaro, Libération, Le Soir, La Libre Belgique, La Dernière Heure.

4 Elise Schrügers définit le terme de « formule » avec Alice Krieg-Planque : « ensemble de formulations qui, du fait de leurs emplois à un moment donné et dans un espace public donné, cristallisent des enjeux politiques et sociaux que ces expressions contribuent dans le même temps à construire » (Krieg-Planque, 2009, p. 16).

5 À ce titre, l’approche de l’autrice s’inscrit dans une perspective constructiviste, propre à l’analyse des effets socio-politiques du cadrage discursif d’un phénomène. Sur les effets de cadrage médiatique, voir l’étude pionnière de W.A. Gamson et A. Modigliani : « Media Discourse and Public Opinion on Nuclear Power: A Constructionist Approach », American Journal of Sociology, vol. 95, n° 1, 1989, p. 1-37.

6 Voir Wrenn Corey, « Resisting the Globalization of Speciesism: Vegan Abolitionism as a Site for Consumer-Based Social Change », Journal for Critical Animal Studies, n° 9, 2011, p. 9-27.

7 Weber Max, L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme, Paris, Plon, 1964.

8 Par analogie avec l’expression de « red tape », désignant en anglais une bureaucratisation excessive.

9 Défini par Renaud Hourcade et Albin Wagener comme « un moment temporel de polarisation topique et argumentative spécifique, délimité par des évènements particuliers » (p. 18).

10 Cette position est caractérisée par une acceptation du consensus scientifique sur le climat, mais un refus de la mise en œuvre d’actions jugées délétères pour l’économie.

11 La géo-ingénierie se présente comme « un ensemble de solutions technoscientifiques permettant d’intervenir sur un ou plusieurs paramètres du climat, dans le but d’en modifier le comportement à l’échelle planétaire » (p. 81).

12 Sur le cadrage des problèmes publics par les acteurs, voir : Gusfield Joseph, The Culture of Public Problems. Drinking-Driving and the Symbolic Order, Chicago, University of Chicago Press, 1981.

13 On pourra mettre en regard les analyses de Johanna Gouzouazi et Camille Noûs avec celles de Yannick Barthe dans Le pouvoir d’indécision. La mise en politique des déchets nucléaire, Economica, 2006.

14 Voir : Bourdieu Pierre, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 145, 2002.

15 En effet, le dossier se concentre beaucoup sur l’espace médiatique ; mais il est aussi intéressant de considérer les « leaders d’opinion » (Katz et Lazarsfeld, Personal influence: The Part Played by People in the Flow of Mass Communications, Glencoe, Illinois, 1955) qui peuvent jouer un rôle de relai des discours climatosceptiques dans leur entourage.

16 Pour reprendre le titre d’un documentaire d’Arte diffusé en 2020, réalisé par Pascal Vasselin et Franck Cuveillier (https://boutique.arte.tv/detail/la-fabrique-de-lignorance).

17 Voir notamment R.E. Dunlap et R.J. Brulle (dir.), Climate change and society: sociological perspectives, New York, Oxford University Press, 2015.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Hannah Gautrais, « Albin Wagener, Renaud Hourcade, Christian Le Bart, Camille Noûs (dir.), « Discours climatosceptiques », Mots, n° 127, 2021 », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 03 janvier 2022, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/53309 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.53309

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Rédacteur

Hannah Gautrais

Élève à l’École normale supérieure de Lyon (master 2 de sociologie).

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