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Marcel Mauss, Sociologie, psychologie, physiologie

Laurent Gilson
Sociologie, psychologie, physiologie
Marcel Mauss, Sociologie, psychologie, physiologie, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2021, 290 p., édition et présentation de Astrid Chevance, Julien Clément et Florence Weber, ISBN : 978-2-13-059529-8.
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Texte intégral

  • 1 Mauss Marcel, Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques. Introduc (...)
  • 2 Soulignons la densité et la richesse de celle-ci, tant en termes d’informations que de pages (près (...)

1Le présent livre constitue le neuvième et dernier volume de la « Série Mauss », lancée en 2012 avec la réédition de l’Essai sur le don1. Comme l’indique la présentation2, les cinq textes de Mauss auxquels nous avons affaire dans ce livre trouvent leur cohérence dans une problématique générale : « celle de la socialisation conçue comme l’ensemble des processus sociaux, à tout âge de la vie, par lesquels un individu apprend à s’identifier, s’individualiser, se servir de son corps, se conformer aux attentes d’autrui et adapter ses propres attentes à sa situation, tout en développant une forme de réflexivité » (p. 24). L’identification de ce programme de recherche permet du même coup aux trois éditeurs de ce volume, Astrid Chevance, Julien Clément et Florence Weber, de l’inscrire dans l’histoire des sciences, en épinglant judicieusement divers moments-clés de basculement épistémologique.

2À travers un retour sur les évolutions de la sociologie durkheimienne au gré des évènements historiques qui ont émaillé l’époque (les deux guerres mondiales, l’avènement de régimes fascistes, la colonisation, etc.), cette mise en contexte donne à voir combien Mauss a toujours travaillé à l’approfondissement du dialogue entre la sociologie et d’autres disciplines. Non seulement avec la psychologie, mais aussi avec la physiologie, en tant que l’articulation de ses trois champs – social, psychique et biologique – fonde la possibilité d’une étude de l’être humain total (« l’homme biopsychosocial »), c’est-à-dire d’une anthropologie au sens où Mauss la concevait. Entre rapprochements étroits et prises de distance, la rencontre que Mauss appelait de ses vœux n’a jamais réellement eu lieu, pour des raisons tenant davantage à des enjeux politiques propres aux diverses conjonctures scientifiques qu’à une incompatibilité substantielle. C’est donc l’occasion pour les éditeurs de réaffirmer la nécessité d’ouvrir des chantiers pluridisciplinaires à l’heure de l’hyperspécialisation, et ce en prenant appui sur des exemples issus des recherches de Mauss dont l’actualité demeure intacte.

3L’ouvrage se poursuit avec un premier texte de Mauss, « L’expression obligatoire des sentiments », lequel fut écrit à la demande du Dr. Georges Dumas et prononcé devant la Société de psychologie en 1921. Mauss y décrit les pratiques de culte funéraire telles qu’elles ont court dans des sociétés australiennes, en insistant sur la place prépondérante des cris, danses et chants au sein des rites. Son but est de mettre en exergue l’espace essentiellement symbolique, et donc collectif, dans lequel se déploient ces expressions. Le tour de force consiste bien à inscrire le caractère au demeurant intime et spontané d’un sentiment de tristesse intense devant la mort au sein d’une culture commune exigeant la manifestation d’affects précis selon des formes langagières et corporelles codées. Texte et contexte sont ici étroitement liés puisque Mauss saisit cette opportunité pour formuler son souhait : « nous avons un terrain, des faits, sur lesquels psychologues, physiologues et sociologues peuvent et doivent se rencontrer » (p. 100). Cette intention est corroborée par la correspondance soutenue entre Mauss et Dumas, dont plusieurs extraits nous sont présentés en guise d’appendice à cette première intervention.

  • 3 Lorsque Mauss prononce cette conférence, il est alors le président de la Société de psychologie.
  • 4 Avant de formuler ses questions, Mauss commence par distinguer les objets propres à la psychologie (...)
  • 5 Dans la présentation qui précède le texte, les éditeurs de ce volume mettent judicieusement en rega (...)

4Prononcée trois années après « L’expression obligatoire des sentiments », en 1924, la conférence « Rapports réels et pratiques de la psychologie et de la sociologie »3 réitère les ambitions maussiennes d’étudier « l’homme total » tout en les précisant. Pour ce faire, Mauss interroge à nouveaux frais la psychologie4 sur ses apports potentiels dans l’étude de « l’homme total », à partir d’un phénomène précis : l’attente. Sous ce terme, il désigne en fait le « rapport à l’avenir »5 comme élément susceptible de fournir des clés de compréhension de l’articulation entre individu et collectif. C’est que « l’attente » – notion qui est à comprendre dans sa polysémie, c’est-à-dire en ce qu’elle renvoie aux idées d’anticipation, de prévision, de supputation, d’évaluation, etc. – fonctionnerait comme un principe actif au cœur des institutions de toute société, dans la mesure où chacune de nos interactions se déploie dans un système de normes, de règles et de codes qui façonne notre appréhension des situations sociales, nous autorisant à escompter un comportement précis de la part de l’individu ou du groupe en réponse à nos gestes et à nos paroles. La remarquable leçon de méthodologie que constitue cette conférence a toutefois reçu un accueil des plus tièdes de la part des psychologues et des médecins, laissant entrevoir les tensions disciplinaires accrues qui traversaient le champ scientifique de l’époque, comme en témoignent les réactions des intéressés adjointes à ce chapitre.

5En toute logique, le texte suivant restitue une intervention de Mauss dispensée quelques mois plus tard devant la même assemblée, visant cette fois à inscrire ces propositions au sein d’un socle empirique. Intitulée « Effet physique chez l’individu de l’idée de mort suggérée par la collectivité », cette communication mobilise les thèses durkheimiennes sur le suicide, et plus particulièrement celle du « suicide anomique ». À vrai dire, Mauss fait même un pas de plus que son oncle en traitant ici du cas spécifique des décès sans causes organiques ou « lésions apparentes ». À l’appui de données ethnographiques collectées en Polynésie, en Australie et en Nouvelle-Zélande, il épingle le nombre élevé de morts « par magie » dans ces sociétés, c’est-à-dire de décès attribués à des pratiques d’envoûtement, de sorcellerie, de sortilège, etc., elles-mêmes consécutives à une crise collective suite à une transgression, un péché ou tout autre évènement ayant entrainé une érosion de la cohésion du groupe. Autrement dit, dans ces situations, la mort est comprise comme l’aboutissement paroxystique des processus d’intériorisation et d’incorporation de normes morales. L’idée est forte : elle tend à démontrer que la déliquescence des institutions sociales ou, à l’inverse, leur caractère extrêmement contraignant et intégratif peuvent l’une et l’autre détruire un individu moralement et psychiquement, mais encore – et surtout – physiologiquement. Le texte est suivi de quatre écrits qui prolongent ces travaux dans la perspective durkheimienne d’une « morphologie sociale », tout en les reliant au contexte historique (la montée des fascismes en Europe dès la fin des années 1930) dont la gravité apparait comme une source d’inquiétude pour Mauss quant au dévoiement de la sociologie à des fins politiques. Du reste, loin d’être anecdotique, cette dernière remarque laisse déjà entrevoir la prise de distance radicale de l’anthropologie européenne avec l’étude des aspects biologiques des faits sociaux après la Seconde Guerre mondiale.

6Parce qu’ils traitent l’un et l’autre du caractère performatif des manières de désigner et de nommer les personnes, permettant ainsi de les situer, certes dans un système social mais aussi au sein d’une cosmologie, les deux derniers textes peuvent se lire symétriquement. Le premier, « Parentés à plaisanteries », met empiriquement en exergue la fonction régulatrice des brimades domestiques en ceci qu’elles reproduisent au quotidien la structuration du groupe par le biais de comportements rituels. Au demeurant banales, les grossièretés et autres boutades que s’adressent les membres d’une même famille (variables selon le statut et la position des protagonistes en cause) doivent être lues en miroir des « relations d’étiquette » qui impliquent, elles, l’adoption stricte de comportements de respect et de déférence à l’égard des figures d’autorité. En ce sens, les « relations à plaisanteries » témoignent non seulement d’un mode de régulation informel visant à contrebalancer les contraintes rituelles relatives à la verticalité de la structure sociale, mais également d’un d’apprentissage complexe des logiques hiérarchiques du collectif afin d’adopter les comportements adéquats dans les espaces sociaux correspondants.

7Dans le second texte, « Une catégorie de l’esprit humain : la notion de personne, celle de “Moi” », Mauss s’emploie à poursuivre un vaste projet : prolonger les travaux de l’école durkheimienne en matière d’histoire sociale en opérant un retour généalogique et comparatif sur les métamorphoses d’une catégorie de pensée, en l’occurrence celle de « personne », qui occupe une place fondamentale au sein de toute société. Ce faisant, Mauss dresse en quelques pages un répertoire d’une densité inouïe, naviguant depuis les peuples indiens d’Amérique du Nord et centrale, jusqu’à l’ère chrétienne en Europe, en passant par le brahmanisme en Inde, la Chine ancienne ou encore l’Australie et la Rome antique. L’ouvrage se clôt sur ce texte dont on sait l’importance capitale pour l’anthropologie, et qui annonce également la fin de l’œuvre de Marcel Mauss puisqu’il en constitue l’un des ultimes fragments.

8Neuf années après la parution du premier opus de cette série, l’heure est au bilan pour sa directrice Florence Weber, dont les réflexions nous sont livrées au sein du petit texte de présentation sur lequel s’ouvre l’ouvrage, et dont nous retiendrons surtout les ultimes paroles : « Puisse cette série aider à construire les coopérations entre sciences de la nature et sciences de l’homme en société dont dépendent aujourd’hui notre avenir collectif » (p. 11). Un propos singulièrement adéquat dans la mesure où, par-delà la pertinence toute contemporaine de ce vœu, celui-ci fait immédiatement écho aux ambitions de transversalité disciplinaire contenues dans l’ensemble des travaux de Marcel Mauss, et qui apparaissent de façon saillante dans ce volume. En définitive, il nous faut saluer le travail minutieux des éditeurs, non seulement en ce qui concerne la mise en cohérence d’une œuvre morcelée, mais aussi en termes de contextualisation systématique par la mise en évidence d’éléments biographiques et historiques dans les présentations de chacun des textes, qui ne manquent pas de désamorcer toute lecture anachronique, en éclairant les coulisses de la fabrication d’une pensée foisonnante à l’égard de laquelle les sciences sociales resteront toujours en dette, et dont elles ont pourtant encore beaucoup à apprendre.

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Notes

1 Mauss Marcel, Essai sur le don. Forme et raison de l'échange dans les sociétés archaïques. Introduction de Florence Weber, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2012.

2 Soulignons la densité et la richesse de celle-ci, tant en termes d’informations que de pages (près de 70).

3 Lorsque Mauss prononce cette conférence, il est alors le président de la Société de psychologie.

4 Avant de formuler ses questions, Mauss commence par distinguer les objets propres à la psychologie (les faits se rapportant à la « conscience individuelle ») de ceux de la sociologie (les faits relevant d’un « triple point de vue : morphologique, statistique et historique »), tout en mettant en exergue les espaces qui nécessitent un dialogue interdisciplinaire, à commencer par celui des « représentations collectives ». Dans un second temps, il tire un bilan des liens existant entre psychologie et sociologie : d’abord, en énonçant quelques « services récents » que la première a rendus à la seconde, notamment par la mise à disposition de concepts (« vigueur mentale », « psychose », « instinct » etc.) ; ensuite, en montrant combien la psychologie aurait tout intérêt à se saisir de notions mises en évidence par la sociologie, celles de « symboles » et de « rythme », entre autres.

5 Dans la présentation qui précède le texte, les éditeurs de ce volume mettent judicieusement en regard cet intérêt de Mauss pour le rapport à l’avenir avec les travaux de Maurice Halbwachs (durkheimien lui aussi), lequel entendait analyser la formation des représentations collectives structurant une société à l’aune de ses rapports à son passé, c’est-à-dire à sa « mémoire collective ».

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Pour citer cet article

Référence électronique

Laurent Gilson, « Marcel Mauss, Sociologie, psychologie, physiologie  », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 03 janvier 2022, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/53300 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.53300

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Rédacteur

Laurent Gilson

Doctorant en anthropologie, aspirant FNRS, Laboratoire d’anthropologie prospective (Université catholique de Louvain).

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