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Céline Marty, Travailler moins pour vivre mieux. Guide pour une philosophie antiproductiviste

Aurianne Stroude
Travailler moins pour vivre mieux
Céline Marty, Travailler moins pour vivre mieux. Guide pour une philosophie antiproductiviste, Malakoff, Dunod, 2021, 183 p., EAN : 9782100821839.
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Texte intégral

1Comment penser le travail au XXIe siècle ? C’est à une réflexion complexe et nécessaire sur ce sujet que nous invite Céline Marty, professeure agrégée de philosophie et doctorante sur l’œuvre d’André Gorz à l’université de Franche-Comté. Face à l’augmentation de la souffrance au travail, au taux de chômage élevé, à la perte de sens ressentie par de nombreux·ses travailleur·euse·s, et même à la manière dont le productivisme participe à la destruction de la planète, pourquoi cette activité sociale est-elle encore si centrale dans nos vies ? Dans cet ouvrage, l’autrice défend l’idée qu’il est temps de repenser notre système social et de redéfinir notre identité collective à travers d’autres caractéristiques que l’occupation professionnelle.

2Les quatre premiers chapitres de l’ouvrage proposent une analyse critique du travail et de ses méfaits. Céline Marty explicite dans un premier temps l’omniprésence du travail dans notre organisation sociale et comment la rationalité économique a envahi toutes les sphères de notre existence. Elle montre que travail est au cœur « d’un système idéologique moralisateur qui stigmatise les critiques qui lui sont adressées et naturalise les impératifs de productivité capitalistes » (p. 37). En s’appuyant sur l’histoire des idées, l’autrice s’attaque ensuite aux mythes sur lesquels est fondée notre conception contemporaine du travail. Elle démontre ainsi que l’idée d’un travail « productif » est un mythe qui se fonde sur deux conceptions distinctes et parfois antinomiques : celle d’un travail dont le fruit serait utile à la survie ou à la reproduction de la société et une conception purement capitaliste d’un travail qui ne se justifie qu’à travers la production d’une valeur économique. Le second mythe concerne la protection économique et sociale garantie par le travail. À l’heure des politiques de « flexibilisation » du marché du travail et de la précarisation d’une part croissante des emplois, du durcissement des conditions d’accès à la protection sociale et de la diminution des prestations, la protection économique et sociale n’apparaît plus (si tant est qu’elle le fut un jour) comme une garantie universelle liée au travail. Enfin, elle déconstruit le mythe du travail comme lieu d’épanouissement et de reconnaissance individuelle, en montrant combien une grande partie des travailleur·euse·s ne peut prétendre à cette valorisation existentielle dans et par le travail. À partir de ces différents constats, l’autrice se penche sur les tentatives actuelles de réforme de l’activité de travail. Qu’il s’agisse de redonner de la valeur, du sens, d’améliorer les conditions, de partager davantage le travail ou même de le libérer, ces solutions ne sont à ses yeux que des pansements qui, dans les faits, ne remettent pas en cause l’hégémonie du travail. S’il est difficile de questionner cette hégémonie, c’est aussi parce que le travail, et c’est là l’objet du quatrième chapitre, « est la meilleure des polices » (p. 97). Présenté avant tout comme un moyen d’émancipation, le travail est pourtant le lieu central du contrôle, de la domination et de la hiérarchisation des classes sociales.

  • 1 Yves-Marie Abraham, dans son ouvrage Guérir du mal de l'infini offre une discussion féconde et comp (...)

3Le cinquième et dernier chapitre est consacré à la présentation et à la critique de différentes solutions pour s’émanciper du productivisme. C’est ici que les portes ouvertes jusque-là dans le livre prennent sens et offrent un espace de réflexion théorique et empirique. Comment définir collectivement ce que nous souhaitons produire ainsi que l’organisation adéquate et juste pour le produire ? Plutôt que d’énoncer des réponses toutes faites et des solutions miracles, l’autrice propose de travailler ce questionnement. Elle invite notamment à débattre collectivement de ce qui est essentiel au fonctionnement de la société – et donc de poursuivre les premières réflexions conduites au moment du premier confinement au printemps 2020. Il s’agirait par exemple d’impliquer les citoyen·ne·s dans les choix de subventionnements publics et de requestionner la privatisation de certaines entreprises. Pour aller plus loin, il faudrait également oser se demander quels emplois pourraient ou devraient être supprimés et comment reconvertir ces travailleur·euse·s vers des emplois qui participeraient au développement d’une société saine et écologique. L’organisation du travail et notamment la question de l’autogestion sont aussi abordées. Loin d’être présentée comme une solution miracle, l’autogestion apparaît comme une piste possible de démocratisation du travail, mais qui peut également reproduire les mêmes schémas d’organisation et de production que l’organisation capitaliste1.

  • 2 Le récent roman d’Hadrien Klent, Paresse pour tous, bien qu’il ne soit pas mentionné par Céline Mar (...)

4Ce dernier chapitre travaille également une piste présente en filigrane dans tout l’ouvrage : la nécessité de penser le travail en dehors du système capitaliste et d’oser penser collectivement un projet de société décroissante. L’œuvre d’André Gorz, pionnier de la décroissance, est mobilisée et réaffirmée dans son actualité afin de formuler un projet de décroissance qui s’attaquerait ouvertement au contenu de la production sociale. Il s’agit de « produire des biens de meilleure qualité, dans de meilleures conditions, pour mieux satisfaire nos besoins » (p. 148). En reprenant les concepts d’André Gorz, l’autrice nous invite à remettre au centre du débat la norme du « suffisant » qui a été détruite par le capitalisme. Il s’agirait d’organiser la satisfaction de nos besoins en dehors du marché privé, en redonnant une place centrale aux services publics et en « donnant les moyens aux individus de produire eux-mêmes ce dont ils ont besoin au quotidien » (p. 152). C’est aussi toute l’idéologie du travail comme activité existentielle centrale que cette perspective met à mal. S’appuyant sur la distinction proposée par André Gorz entre activités hétéronomes et activités autonomes, l’autrice nous invite à envisager les activités qui peuvent ou doivent être déterminées de façon hétéronome – celles qui visent à satisfaire les besoins collectifs et qui seraient pensées à travers la norme du suffisant – ainsi que le temps hors travail dégagé dans lequel des activités autonomes, non marchandes et non instrumentales pourraient être mises en œuvre. Repenser le temps devient alors nécessaire. C’est d’abord un combat politique à mener pour une réduction radicale du temps de travail, laquelle se justifierait objectivement par les gains de productivité de ces dernières décennies2. C’est également une tâche individuelle, pour que chacun·e puisse définir, en fonction de ses projets et de sa situation, quels temps seraient dévolus au travail – 6 mois par année, 3 heures par jour, 2 jours par semaine ? – et quels temps seraient libérés pour des activités autonomes. En conclusion de ce dernier chapitre, Céline Marty s’intéresse de plus près à deux propositions concrètes qui visent l’émancipation du productivisme : le revenu universel et la garantie d’emploi. Bien que l’une et l’autre s’attaquent en partie aux problématiques identifiées, ni l’une ni l’autre n’apparaissent capables en elles-mêmes de s’extraire du marché capitaliste ou de réformer la production sociale pour la rendre durable. L’autrice plaide en définitive pour une combinaison des deux, dans un projet politique décroissant, qu’il s’agirait de construire collectivement et appelle à « un sursaut politique et idéologique pour mettre en œuvre ce projet » (p. 173).

5« 10 conseils antiproductivistes », placés en appendice de l’ouvrage, reviennent en partie sur les thèses développées dans l’ouvrage et réaffirment la nécessité de repenser l’utilité et la définition du travail ainsi que celle d’inclure les choix de consommation et de production dans cette réflexion.

6Bien que la couverture annonce un « guide pour une philosophie antiproductiviste », ce livre constitue davantage un essai ou une discussion philosophique et politique. À travers une écriture très fluide et en déroulant des arguments clairs et étayés, elle invite à une réflexion de fond sur le rôle, les effets et les paradoxes de l’hégémonie du travail dans nos vies. Ses réflexions sur la définition sociale de ce qui devrait ou non être considéré comme du travail ainsi que l’affirmation permanente du lien entre le productivisme et les méfaits du travail apparaissent comme les fondements d’un débat citoyen et théorique nécessaires.

  • 3 Voir également les travaux de Timothée Parrique (Parrique Timothée, The Political Economy of Degrow (...)
  • 4 Jackson Tim, Post Growth: Life after Capitalism, Cambridge, Polity Press, 2021.
  • 5 Littéralement “vie active”, le concept englobe pour Hannah Arendt le travail, l’œuvre et l’action q (...)
  • 6 Soper Kate, Post-Growth Living: For an Alternative Hedonism, London, Verso Books, 2020.
  • 7 Lallement Michel, Un désir d’égalité : Vivre et travailler dans des communautés utopiques, Paris, É (...)

7Même si le format – volontairement accessible – justifie de ne pas multiplier les notes de bas de page ou les débats théoriques, on peut cependant regretter que certains arguments ne soient pas davantage étayés ou développés à partir d’autres regards sur cette thématique. Ainsi, la décroissance est abordée presque exclusivement à travers l’œuvre d’André Gorz, alors que la littérature portant sur la nécessité de sortir de la croissance (décroissance ou post croissance) est foisonnante depuis plusieurs années et que certains auteur·rice·s s’intéressent directement à la question du travail3. Tim Jackson, dans son dernier ouvrage4, mobilise les travaux d’Hannah Arendt pour penser le travail dans un monde sans croissance. Il revient notamment sur l’idée de vita activa5 et montre la nécessité de penser le plaisir et la créativité comme enjeux centraux de la transformation du travail. Il fait ainsi écho aux travaux de la philosophe Kate Sopper6 sur l’hédonisme alternatif, qui préconise une réappropriation des conceptions de bonheur et de plaisir, y compris au travail, pour s’extraire du consumérisme capitaliste. Cette perspective pourrait apporter un éclairage complémentaire sur le « vivre mieux » ébauché par Céline Marty. La réflexion aurait également pu être enrichie à partir de mises en œuvre concrètes, comme l’a proposé Michel Lallement dans son ouvrage sur les communautés utopiques7, qui montre que la réinvention du travail hors capitalisme doit faire face à des difficultés organisationnelles multiples et qu’elle exige de penser bien au-delà du travail lui-même, les enjeux d’égalité, de propriété, d’éducation et d’appartenance.

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Notes

1 Yves-Marie Abraham, dans son ouvrage Guérir du mal de l'infini offre une discussion féconde et complémentaire sur cette question. Après une relecture approfondie de l’histoire du capitalisme et du salariat, il propose d’abolir purement et simplement l’entreprise en tant que forme d’organisation sociale, et d’en « finir également avec les composantes essentielles de cette organisation : le salariat, la propriété privée, la dissociation entre travail de production et travail de reproduction, notamment » (p. 232). L’autogestion est donc à envisager selon lui comme une pratique qui doit s’inscrire dans une remise en cause fondamentale de l’organisation sociale dans laquelle elle se développe. Voir : Abraham Yves-Marie, Guérir du mal de l'infini. Produire moins, partager plus, décider ensemble, Montréal, Éditions Ecosociété, 2019.

2 Le récent roman d’Hadrien Klent, Paresse pour tous, bien qu’il ne soit pas mentionné par Céline Marty, apparaît ici comme un complément bienvenu. Le héros du livre, Émilien Long, économiste reconnu se lance dans la campagne présidentielle française 2022 avec un programme politique simple : que tout le monde ne travaille plus que 3 heures par jour. Bien que romancée, l’argumentation étayée et provoquante permet non seulement de comprendre pourquoi la réduction drastique du temps de travail devrait être envisagée, mais aussi dans quelles mesures ce combat politique nécessaire est entravé par un système construit pour reproduire l’adhésion au capitalisme. Voir : Hadrien Klent, Paresse pour tous, Paris, Le Tripode, 2021.

3 Voir également les travaux de Timothée Parrique (Parrique Timothée, The Political Economy of Degrowth, Clermont-Ferrand / Stockholm, Thèse de Doctorat, 2019), et ceux de Jason Hickel (Hickel Jason, Less Is More: How Degrowth Will Save the World, London, Windmill Books, 2021).

4 Jackson Tim, Post Growth: Life after Capitalism, Cambridge, Polity Press, 2021.

5 Littéralement “vie active”, le concept englobe pour Hannah Arendt le travail, l’œuvre et l’action qui sont tous trois nécessaires à l’humanité et implique la reconnaissance de notre nature animale et incarnée dans un monde matériel. La vita activa est souvent opposée à la vita contemplativa, c’est-à-dire la vie de l'esprit et le monde des idées.

6 Soper Kate, Post-Growth Living: For an Alternative Hedonism, London, Verso Books, 2020.

7 Lallement Michel, Un désir d’égalité : Vivre et travailler dans des communautés utopiques, Paris, Éditions du Seuil, 2019 ; compte rendu de Catherine Ruchon pour Lectures : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.41357.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Aurianne Stroude, « Céline Marty, Travailler moins pour vivre mieux. Guide pour une philosophie antiproductiviste », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 15 décembre 2021, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/53205 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.53205

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Rédacteur

Aurianne Stroude

Sociologue, chercheuse postdoctorale à la National University of Ireland, Galway.

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