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Pierig Humeau, À corps et à cris. Sociologie des punks français

Matthias Fringant
À corps et à cris
Pierig Humeau, À corps et à cris. Sociologie des punks français, Paris, CNRS, coll. « Culture et société », 2021, 367 p., ISBN : 978-2-271-07505-5.
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Texte intégral

  • 1 Humeau Pierig, « Sociologie de l’espace punk indépendant français. Apprentissages, trajectoires et (...)

1Dans cet ouvrage, issu d’une thèse de doctorat en sociologie soutenue en 20111, Pierig Humeau cherche à comprendre et à restituer divers aspects de l’espace punk indépendant contemporain français (en particulier sa genèse et sa structure). Pour ce faire, il articule avec un haut niveau de réflexivité différentes méthodes (observations ethnographiques et entretiens, analyse statistique, documentation historique) et mobilise avec habilité des outils et concepts de la sociologie générale.

  • 2 Bourdieu Pierre, « Champ intellectuel et projet créateur », Les Temps modernes, n° 246, 1966, p. 86 (...)
  • 3 Becker Howard, Art Worlds, Berkeley/Los Angeles/Londres, Presses de l’Université de Californie, 198 (...)

2Les punks constituent un groupe social dont l’étude a largement été délaissée par les sciences sociales françaises. C’est indissociablement en tant que membre de ce groupe et comme sociologue que Pierig Humeau vise à combler cette lacune. Sur le plan théorique, c’est la notion de champ de production culturelle, progressivement forgée par Pierre Bourdieu à partir de l’étude de l’espace littéraire au cours des années 19602, qui a été mise en œuvre au sein de cette enquête. Elle est, selon l’auteur, plus adaptée que celle des mondes de l’art, élaborée par Howard Becker3 et fréquemment utilisée en sociologie de la culture, pour restituer de manière aussi fine que possible deux types de relations : celles de coopération et de concurrence au sein de cet espace, mais aussi celles entretenues par ce microcosme avec un macrocosme plus large. Cette démarche théorique générale, habilement concrétisée en différentes méthodes de recherche, permet d’organiser la construction, la mobilisation, et la restitution d’un très vaste matériau empirique. Ainsi, une ethnographie menée entre 2006 et 2009 dans le Nord-Ouest de la France, 36 entretiens (parfois répétés), un questionnaire administré en face-à-face auprès de 636 répondants, complétés par un important corpus documentaire (environ 300 fanzines, 15 000 photographies, plusieurs centaines de tracts et d’affiches, une discographie de 219 références) constituent le socle des analyses menées par Pierig Humeau. Celle-ci procède en quatre temps.

3La première partie consiste en une histoire des styles punks anglo-américain (chapitre 1) et français (chapitre 2). Plus précisément, une histoire sociale des circulations des biens symboliques punks entre ces différents pays permet à Pierig Humeau de définir à grands traits les contours de l’espace français. Si le mot apparaît au cours des années 1940 dans les films et séries nord-américains pour désigner certains membres des groupes sociaux situés en bas de l’espace social, c’est dans la deuxième moitié des années 1970 que « punk » commence à symboliser une attitude et un style musical. La mobilisation de travaux historiques et une analyse des biographies des membres de groupes ainsi que des médiateurs les ayant accompagnés permettent à l’auteur de distinguer, dans le cas anglais, deux pôles structurant ce style naissant. Le premier est représenté par les Sex Pistols, dont les membres sont issus des fractions alors en déclin du prolétariat, et un second représenté par le groupe The Clash, dont les membres sont davantage recrutés dans les fractions culturelles de la petite bourgeoisie. Les mêmes méthodes permettent à l’auteur de distinguer plusieurs phases dans la réappropriation française de ce mouvement culturel naissant : les « proto-punks » de la fin des années 1970, relativement aisés, se distinguent du moment « alternatif » du punk, plus populaire, entre 1983 et 1989 (la fin de l’existence des Béruriers Noirs marque alors aussi celle de cette phase), et enfin de la troisième génération « indépendante », sur laquelle porte plus spécifiquement l’ouvrage.

4La deuxième partie étudie les conditions sociales d’entrée dans cet espace, à travers une analyse des trajectoires et propriétés des agents qui y évoluent, de manière qualitative (chapitre 3) puis quantitative (chapitre 4). L’analyse des réponses au questionnaire, contrôlée par l’exploitation de grandes enquêtes nationales, permet tout d’abord à Pierig Humeau de reconstruire les propriétés sociales et les conditions d’entrée dans cet espace. Il s’agit majoritairement d’hommes d’origine populaire, peu qualifiés scolairement, et dont les dispositions culturelles sont largement issues de leur socialisation dans des groupes de pairs et dans le monde des bandes de jeunes. L’analyse des correspondances multiples construite à partir des réponses au questionnaire permet d’envisager plus finement la distribution des positions sociales au sein de cet espace. Selon l’auteur, celle-ci s’organise principalement autour du « capital punk » détenu. Ce type de capital est largement synonyme selon l’auteur du « Do It Yourself », ou principe d’autonomie, socialement valorisé et organisateur des trajectoires au sein de cet espace. La structure de ce capital permet d’établir quatre grandes possibilités de positions sociales au sein de cet espace. Il s’agit de celle du « nouveau venu », de celle du « nouveau venu affranchi », celle de l’« agent en voie de consécration » et celle de l’« avant-garde établie ».

5Après l’étude de la genèse et de la structure de l’espace social du punk, la troisième partie étudie les manières corporelles (chapitre 5) et langagières (chapitre 6) d’être punk, en mobilisant principalement les matériaux de type ethnographique. L’analyse de différentes pratiques (vestimentaires, gestuelles, de consommation, de tatouage, de danse, et de langage) semble confirmer l’existence de correspondances fortes entre capitaux détenus, position occupée et pratiques sociales observées, suivant la logique de l’homologie structurale mise en évidence par Pierre Bourdieu. Plus précisément, Humeau indique que les pratiques sociales les plus stigmatisées sont investies par les agents les plus démunis socialement. Cependant, si cette partie permet d’aborder plus précisément qu’ailleurs certaines problématiques (celle du genre est abordée dans le cas des pratiques vestimentaires), l’analyse des pratiques est ici souvent menée à un niveau assez général. Ainsi, les photographies d’enquête restituées dans cette partie auraient peut-être gagné à être plus systématiquement accompagnées des analyses permettant leur pleine compréhension.

6La quatrième et dernière partie analyse enfin les conditions de vieillissement propres à cet espace, lequel est d’abord un espace en affinité avec une jeunesse sociale. Elle repose sur l’analyse réflexive de la trajectoire personnelle de l'auteur et du groupe de musique auquel a appartenu. Humeau décrit avoir commencé l’apprentissage de la batterie par le biais d’un ami d’enfance, afin de constituer un groupe. L’existence de celui-ci a été marquée par un engagement de plus en soutenu dans la scène musicale régionale et nationale, ainsi que par différentes recompositions jusqu’à sa disparition, ce qui a mené l’auteur à reconvertir sa pratique musicale dans la production et la distribution d’autres groupes punks. Loin d’être purement narcissique, la restitution réflexive de cette trajectoire est un moyen privilégié de dresser, du point de vue des agents, le continuum des trajectoires possibles au sein de cet univers. Fréquemment, à la période des premiers apprentissages succède une phase d’engagement total, qui débouche sur une stabilisation du style de vie.

7Après avoir en conclusion utilement rappelé et parfois clarifié les principaux résultats de chaque partie, Pierig Humeau encourage en définitive à adapter son protocole d’enquête à d’autres espaces, en vue d’une montée en généralité sociologiquement contrôlée.

8En définitive, l’enquête de Pierig Humeau nous paraît très précieuse à plusieurs points de vue. La diversité des méthodes associée à une réflexion rigoureuse sur leurs possibilités et leurs limites ainsi que la richesse des matériaux rassemblés et construits permettent à notre sens, en multipliant les points de vue contrôlés sur l’objet, d’aboutir à des résultats très robustes. Les données relatives aux origines sociales du style musical dans l’Angleterre des années 1960, aux conditions sociales de son transfert en France, au « Do It Yourself » comme principe organisateur des pratiques, et aux modalités pratiques de vieillissement au sein de cet espace sont ainsi autant d’informations susceptibles d’être réemployées de manière comparative au sein d’enquêtes portant sur d’autres styles musicaux. Si le vocabulaire employé pour restituer toutes les subtilités analytiques et empiriques de l’enquête peut parfois freiner la lecture, et que les analyses de la troisième partie auraient selon nous pu être menées de manière plus précise, il n’en reste pas moins que Pierig Humeau marque avec cette enquête une importante contribution au domaine de la sociologie des arts et de la culture.

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Notes

1 Humeau Pierig, « Sociologie de l’espace punk indépendant français. Apprentissages, trajectoires et vieillissement politico-artistique », thèse de doctorat de sociologie dirigée par Bertrand Geay, Université de Picardie Jules Vernes, 2011.

2 Bourdieu Pierre, « Champ intellectuel et projet créateur », Les Temps modernes, n° 246, 1966, p. 865-906.

3 Becker Howard, Art Worlds, Berkeley/Los Angeles/Londres, Presses de l’Université de Californie, 1982 (trad. par Jeanne Bouniort : Becker Howard, Les Mondes de l’art, Paris, Flammarion, 1988).

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Pour citer cet article

Référence électronique

Matthias Fringant, « Pierig Humeau, À corps et à cris. Sociologie des punks français », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 13 décembre 2021, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/53177 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.53177

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