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Magali Bessone et Matthieu Renault, W. E. B. Du Bois. Double conscience et condition raciale

François-René Julliard
W. E. B. Du Bois
Magali Bessone, Matthieu Renault, W. E. B. Du Bois. Double conscience et condition raciale, Paris, Amsterdam éditions, coll. « L'émancipation en question », 2021, 168 p., EAN : 9782354802356.
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Texte intégral

  • 1 Parmi les traductions récentes, signalons en particulier : Les Noirs de Philadelphie. Une étude soc (...)
  • 2 Magali Bessone, professeure de philosophie politique à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne, a tr (...)

1À l’heure où l’on découvre l’œuvre de W. E. B. Du Bois (1868-1963) en France, à travers traductions et travaux scientifiques, le livre de Magali Bessone et de Matthieu Renault vise à donner une meilleure compréhension des principaux concepts de celui qui fut tout à la fois un universitaire, un journaliste, un romancier et un militant politique de premier plan en faveur de la cause africaine-américaine et panafricaine1. Les deux auteurs sont philosophes, spécialistes de la question raciale2. La notion de « double conscience » (double consciousness) sert de fil rouge à l’ouvrage : bien qu’elle trouve peu d’occurrences véritables dans l’ensemble de l’œuvre de Du Bois (elle n’apparaît que deux fois stricto sensu), elle est présente de façon plus ou moins explicite en de nombreux passages et a connu une importante postérité. Elle est principalement thématisée dans son œuvre la plus célèbre, Les Âmes du peuple noir (1903), recueil d’articles mêlant considérations théoriques et confessions plus personnelles, et sert de point de départ à Du Bois pour penser la condition psychologique des Noirs américains.

2Présentée en introduction, la double consciousness consiste, comme son nom l’indique, en une conscience de soi dédoublée des Noirs américains au temps de la ségrégation. Ceux qui en sont dotés se voient à travers leurs propres yeux, mais aussi de l’extérieur et négativement, à travers le regard que les Blancs posent sur eux. Cette perception double aboutit à se penser à la fois comme Américain et comme Noir, membre de la communauté nationale mais expérimentant aussi des formes d’exclusion et de domination spécifiques. La polysémie du concept de double conscience et la nature irréconciliable ou complémentaire de la double identité qui en découle ont donné lieu à de multiples débats dans l’espace scientifique et théorique anglophone. Ces débats portent la marque des évolutions sociopolitiques aux États-Unis, quand la ségrégation s’estompe et que la condition raciale des Noirs évolue. Les enjeux de ces débats sont présentés ici avec finesse et pédagogie. Les auteurs veulent ensuite montrer que, chez Du Bois, la notion de double conscience s’articule de façon cohérente à deux autres concepts essentiels : la « ligne de couleur » (color line) (chapitre 1) et le « voile » (veil) (chapitre 2). Le concept de ligne de couleur permet à Du Bois d’élargir la perspective au-delà des États-Unis. « Le problème du XXe siècle est le problème de la ligne de partage des couleurs », écrit-il. En effet, la période où il écrit correspond à l’époque des grands empires coloniaux et multiraciaux. La race, produit d’une relation politique et instrument de hiérarchisation des populations, est un élément essentiel de l’administration de ces empires. La ligne de couleur est ainsi un phénomène mondial. Elle participe à la production d’un sujet politique d’un type particulier, dont les concepts de voile et de double conscience tentent de saisir les contours. Le voile est la métaphore qu’utilise Du Bois pour nommer l’invisibilisation des Noirs américains, et plus largement des peuples de couleur, face à la majorité blanche. Il introduit ainsi « une phénoménologie de la perception racialisée ». Dans le contexte de la ségrégation, les Noirs vivent « derrière » un voile qui les sépare du reste de la population et qui contribue à donner d’eux une perception déformée, fantasmée. Cette perception négative est psychologiquement très coûteuse pour les Noirs puisqu’elle contribue à produire une mésestime voire une haine de soi. Les auteurs insistent sur l’idée que ces trois concepts fonctionnent de façon solidaire, la ligne de couleur contribuant à engendrer le voile, qui lui-même produit un sujet clivé, marqué par une double conscience. Grâce à la triade « ligne de couleur – voile – double conscience », Du Bois peut offrir une approche à la fois individuelle et collective, nationale et mondiale, de la situation raciale à son époque.

  • 3 On trouve notamment cette idée dans Hegel, La Raison dans l’histoire, Paris, 10-18, 2006 [1822], p. (...)
  • 4 Le dernier chapitre de Black Reconstruction in America, « La propagande de l’histoire », est dispon (...)

3La référence à cette triade permet de mieux mettre en perspective la notion de double conscience. La partie suivante (un « interlude ») est consacrée aux possibles inspirations intellectuelles de Du Bois dans l’élaboration de ce concept. Il n’invente pas cette expression, qui connaissait une vogue certaine à la fin du XIXe siècle, dans des domaines variés. Ralph Waldo Emerson l’avait employée, avant qu’Alfred Binet, dans des études en psychopathologie qui venaient d’être traduites en anglais, n’en fasse un usage bien différent. En remontant le temps, on peut aussi retrouver le thème du dédoublement jusque dans le Faust de Goethe et dans la dialectique du maître et de l’esclave chez Hegel. Si Du Bois a pu s’inspirer du philosophe allemand, il rejette nettement l’idée hégélienne selon laquelle l’Afrique serait exclue de l’Histoire3, la ligne de couleur ayant pour enjeu d’élargir l’analyse historique à des espaces souvent négligés. Le troisième chapitre explore la double conscience à travers cinq figures rencontrées dans Les Âmes du peuple noir : deux figures noires historiques (l’intellectuel Booker T. Washington, le prêtre abolitionniste Alexandre Crummell), deux figures plus familières et un personnage fictif imaginé par Du Bois. Tous illustrent, chacun à sa manière, la dimension tragique de la condition des Noirs américains. Le quatrième et dernier chapitre tempère néanmoins ce pessimisme. Pour Du Bois, la double conscience offre aussi un avantage en contrepartie : une clairvoyance particulière, ce qu’il appelle la « double vue » (second sight), autrement dit une capacité à se comprendre mais aussi à comprendre ses oppresseurs mieux qu’ils ne se comprennent eux-mêmes. Les travaux universitaires de Du Bois montrent en quoi le fait de posséder cette faculté peut s’avérer fécond. Magali Bessone et Matthieu Renault développent le cas de son livre Black Reconstruction in America (1935), consacré à la période dite de la Reconstruction (1865-1877) qui succède à la guerre de Sécession. Du Bois démontre, à partir de sources identiques à celles utilisées par les historiens qui l’ont précédé, que ces derniers ont eu systématiquement tendance à minorer le rôle joué par les Africains-Américains durant cette phase4. Il s’emploie ainsi à « déracialiser l’histoire », selon l’expression de Magali Bessone et Matthieu Renault.

  • 5 Sandra Harding, The Science Question in Feminism, 1986, Ithaca et Londres, Cornell University Press (...)
  • 6 La conclusion est disponible sur le site de la revue Contretemps : https://www.contretemps.eu/quest (...)

4Les deux auteurs concluent de façon particulièrement intéressante en évoquant les héritages multiples de la pensée de Du Bois. Ils soulignent notamment que la « double vue » peut être considérée comme une voie ouverte vers l’idée de « savoirs situés » élaborée par des féministes marxistes étatsuniennes comme Sandra Harding5. Alors que ce concept se voit classiquement attribuer une généalogie marxiste, il est possible de reconnaître en Du Bois – qui devint lui-même marxiste à la fin de sa vie – un inspirateur, fût-ce par des voies plus indirectes6.

  • 7 La NAACP, dont Du Bois fut l’un des fondateurs en 1910, est l’une des principales organisations mil (...)
  • 8 Magali Bessone et Matthieu Renault s’opposent sur ce point à Stuart Hall et à Kwame Anthony Appiah (...)

5On ne trouvera pas dans ce petit livre de développement approfondi sur l’évolution politique de Du Bois, à travers son engagement et ses ruptures avec la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP)7, son rapport aux gouvernements étatsuniens successifs, ou encore son statut de cible du maccarthysme à la fin de sa vie. La réflexion reste principalement de nature philosophique. Elle se concentre en priorité sur une œuvre, Les Âmes du peuple noir, et sur quelques articles de la même période, comme « The Preservation of Races » (1897), qui fait l’objet d’une lecture plutôt généreuse : dans cet article de jeunesse, Du Bois aurait déjà résolument adopté une définition sociohistorique et non biologique de la race8. L’analyse d’autres ouvrages de Du Bois demeure à l’état d’ébauche, en dépit de la justesse des observations réservées à chacun. Le livre réussit néanmoins un double pari. D’abord, proposer au lectorat francophone une introduction généraliste à l’œuvre de Du Bois, grâce aussi à de précieuses annexes : une chronologie, une bibliographie commentée et un « Guide de découverte de l’œuvre ». Ainsi est évité l’écueil consistant à réduire l’intellectuel noir à un seul « grand livre », Les Âmes, publié au seuil de sa longue et prolifique carrière. Ensuite et surtout, l’ouvrage développe une réflexion fine et rigoureuse sur ses concepts centraux, ou du moins rendus centraux par la postérité, en montrant leur profondeur, leur cohérence et leur portée jusqu’à aujourd’hui. Ce livre vient combler un vide, ce qui le rend à la fois utile et nécessaire à tout lecteur désireux de mieux s’approprier la pensée de Du Bois.

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Notes

1 Parmi les traductions récentes, signalons en particulier : Les Noirs de Philadelphie. Une étude sociale, Paris, La Découverte, 2019 (titre original : The Philadelphia Negro), traduction, introduction et appareil critique de Nicolas Martin-Breteau, compte rendu de Charlotte Corchète pour Lectures : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/41727 ; Pénombre de l’aube. Essai d’autobiographie d’un concept de race, Paris, Vendémiaire, 2020 (titre original : Dusk of Dawn), traduction, introduction et appareil critique de Jean Pavans. Parmi les travaux scientifiques récents, signalons le numéro de la revue Raisons politiques, « W. E. B. Du Bois face à la violence sociale », n° 78, 2020. Magali Bessone et Matthieu Renault ont tous deux participé à ce numéro.

2 Magali Bessone, professeure de philosophie politique à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne, a traduit, annoté et postfacé l’édition française de W. E. B. Du Bois, Les Âmes du peuple noir, Paris, Éditions Rue d’Ulm, Presses de l’ENS, 2004 (réédition Paris, La Découverte, 2007). Elle est aussi l’autrice, entre autres, de Sans distinction de race ? Une analyse critique du concept de race et de ses effets pratiques, Paris, Vrin, 2013. Matthieu Renault, maître de conférences en philosophie à l’université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, est notamment l’auteur de Frantz Fanon : de l'anticolonialisme à la critique postcoloniale, Paris, Amsterdam, 2011, et de C. L. R. James. La vie révolutionnaire d’un « Platon noir », Paris, La Découverte, 2016, compte rendu d’Eddy Banaré pour Lectures : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/20524.

3 On trouve notamment cette idée dans Hegel, La Raison dans l’histoire, Paris, 10-18, 2006 [1822], p. 244-269.

4 Le dernier chapitre de Black Reconstruction in America, « La propagande de l’histoire », est disponible en français in Hélène Le Dantec-Lowry, Claire Parfait, Matthieu Renault, Marie-Jeanne Rossignol, Pauline Vermeren (dir.), Écrire l’histoire depuis les marges : une anthologie d’historiens africains-américains, 1855-1965, collection « SHS », Terra HN éditions, Marseille, 2018 ; disponible en ligne : http://www.shs.terra-hn-editions.org/Collection/?W-E-B-Du-Bois-La-propagande-de-l-histoire.

5 Sandra Harding, The Science Question in Feminism, 1986, Ithaca et Londres, Cornell University Press, 1986.

6 La conclusion est disponible sur le site de la revue Contretemps : https://www.contretemps.eu/question-noire-socialisme-democratie-racisme-du-bois/?fbclid=IwAR2p_Gku9jTPJi9CphzbauDpI7G7BQpo95Qi7qVjWVXY-ROeFufFmfvu3pE.

7 La NAACP, dont Du Bois fut l’un des fondateurs en 1910, est l’une des principales organisations militantes noires aux États-Unis. Du Bois dirigea longtemps le magazine de l’association, The Crisis.

8 Magali Bessone et Matthieu Renault s’opposent sur ce point à Stuart Hall et à Kwame Anthony Appiah qui, chacun à sa manière, considèrent que l’adoption de cette acception sociohistorique est nettement plus tardive. Il est pourtant assez clair qu’elle se trouve déjà dans Les Âmes du peuple noir. Dans « The Preservation of Races », Du Bois nous semble hésiter encore et utilise des formules qui ne permettent pas de trancher nettement en faveur d’une interprétation biologique ou sociohistorique. Une traduction de cet article a été publiée dès 2006 par la revue Raisons politiques, n° 21, 2006, p. 117-130, disponible en ligne : https://0-www-cairn-info.catalogue.libraries.london.ac.uk/revue-raisons-politiques-2006-1-page-117.htm.

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Pour citer cet article

Référence électronique

François-René Julliard, « Magali Bessone et Matthieu Renault, W. E. B. Du Bois. Double conscience et condition raciale », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 13 décembre 2021, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/53175 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.53175

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Rédacteur

François-René Julliard

Ancien élève de l’École normale supérieure de Lyon, agrégé et docteur en histoire contemporaine.

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Droits d’auteur

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