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Jean-François Bert, Jérôme Lamy, Voir les savoirs. Lieux, objets et gestes de la science

Serge Martin
Voir les savoirs
Jean-François Bert, Jérôme Lamy, Voir les savoirs. Lieux, objets et gestes de la science, Paris, Anamosa, 2021, 432 p., ISBN : 9782381910307.
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Texte intégral

  • 1 Jean-François Bert, Une Histoire de la fiche érudite, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, coll. « Pa (...)
  • 2 Jérôme Lamy, Politique des savoirs. Michel Foucault, les éclats d’une œuvre, Paris, Éditions de la (...)
  • 3 Jean-François Bert, Jérôme Lamy, Michel Foucault : un héritage critique, Paris, CNRS, 2014. Compte (...)
  • 4 Les auteurs font références aux travaux S. Shapin et de C. Geertz.
  • 5 Je me permets de renvoyer au compte rendu d’Amandine Oullion concernant l’ouvrage :Bernard Walliser (...)

1Parmi bien d’autres essais, on a déjà pu lire de Jean-François Bert, Une Histoire de la fiche érudite1 et de Jérôme Lamy, Politique des savoirs. Michel Foucault, les éclats d’une œuvre2 . Les deux sociologues et historiens des sciences avaient d’ailleurs dirigé ensemble le collectif Michel Foucault : un héritage critique3. C’est donc bien sous les auspices du même Foucault que Bert et Lamy nous proposent un ouvrage de synthèse de leurs recherches respectives et communes, sous un titre qui sonne au plus juste avec leur objectif, Voir les savoirs, puisque leur discipline commune a bien pour vocation de rendre visible ce que le sous-titre explicite en trois moments, correspondant aux trois parties de l’ouvrage : Lieux, objets et gestes de la science. On peut aussitôt percevoir que le choix est fait de ne considérer que les savoirs dits savants, ceux qui certes « situés4 » seraient « reproductibles » et « à valence universelle » après plusieurs « opérations d’ajustements » (p. 30). Toutefois, ne faudrait-il pas d’emblée s’interroger sur la pertinence de cette dissociation quant aux « matérialités », d’autant que l’hétérogénéité respective des savoirs savants et dits vulgaires inviterait à des recoupements, si ce n’est des chevauchements, tant géographiques qu’historiques5 ? Les auteurs eux-mêmes soulignent combien « les connaissances sont solidaires de leurs conditions d’énonciation » (p. 29) mais n’en réitèrent pas moins le critère de « formes d’universalisation qui transcendent les énoncés locaux » pour les premiers, mais étonnamment pas pour les seconds… Laissons cependant cette question de côté et voyons comment se présente cette remarquable synthèse ayant « la matérialité comme point de mire », et en quoi celle-ci modifie profondément « le questionnement habituel sur les productions savantes » (p. 389).

2Notons d’abord l’iconographie très riche (64 entrées à la table des illustrations) qui participe d’un ouvrage ayant reçu tous les soins d’une équipe éditoriale à la hauteur des ambitions des éditions Anamosa : mettre à la disposition d’un large public l’érudition la plus sûre et surtout les problématiques les plus vives pour, ici, « ouvrir la boîte noire de l’ordinaire des manières de faire science, hier et aujourd’hui » (rabat de présentation) où le noir de certaines pages vient comme rejouer autrement la page blanche de la recherche. Ainsi serait rendu éclatant le « paradoxe » suivant : « la matérialité est un point aveugle de la théorie de la connaissance alors même que la question est centrale pour définir la science et comprendre son avènement dans la modernité » (p. 14).

  • 6 Françoise Waquet, Une histoire émotionnelle du savoir. XVIIe-XXIe siècle, Paris, CNRS, 2019 ; compt (...)

3L’essai prend appui sur les trois « tournants » (« spatial », « matériel » et « pratique ou somatique ») « qui ont largement modifié, depuis les années 1960, notre rapport aux savoirs » (p. 12). Il procède, tout au long des trois parties correspondant à ces « tournants », par accumulation de cas à la fois érudite, « donnant à voir la profondeur et l’étendue » de ce champ de recherche (p. 22), et attrayante « par l’exposition de plusieurs exemples inédits, particulièrement révélateurs de l’aspect spatial, instrumental et surtout corporel des savoirs savants » (p. 23). Ainsi relève-t-il le défi premier d’une telle synthèse qui aurait pu s’arc-bouter sur une chronologie des matérialités savantes. Commençant par les bibliothèques, il part du « génie solitaire » des philosophes (Kant, Leibniz) de la première modernité pour lesquels les auteurs souhaiteraient qu’une « enquête » montre concrètement la construction d’« un référentiel incontournable, de l’ordre d’une tradition » (p. 33) ; il poursuit par un regard arrière vers les « bibliothèques antiques » et le « rangement monastique » en ne cessant d’accumuler des questionnements précis qui visent « à interroger la place de ces lieux dans les dynamiques de la production savante » (p. 39) ; il aboutit alors, autour d’une photographie en double page de « Michel Foucault dans sa bibliothèque » par Martine Franck, à poser ce lieu comme « l’instanciation d’une pratique savante » tout en enchaînant sur le rôle du même Foucault dans le tournant spatial avec la notion d’hétérotopie permettant aux « continuateurs de Foucault », comme Adi Ophir avec Montaigne, de « voir comment, concrètement, s’y déploient des micro-relations de pouvoir, des rapports de force, ou encore des cadrages politiques plus généraux » (p. 51). Bref, le régime d’un tel parcours permet, à n’en pas douter, de donner à cet essai toute sa force heuristique et d’initier au fait que « l’approche matérielle est l’occasion de faire émerger de nombreuses logiques qui sous-tendent l’activité intellectuelle du classement, comme celle de l’émotion » (p. 384-385). De ce point de vue, la synthèse, qui aurait pu paradoxalement s’en tenir à une froide érudition, nous introduit multiplement dans une histoire émotionnelle du savoir, pour reprendre le titre de Françoise Waquet6.

  • 7 Les auteurs renvoient à Yves Gingras, « Un air de radicalisme. Sur quelques tendances récentes en s (...)
  • 8 Je me contenterai de signaler un article de Jack Goody, certes cité pour son maître ouvrage La Rais (...)
  • 9 Voir les travaux du laboratoire Kastler-Brossel (CNRS).
  • 10 On peut songer bien évidemment à l’ouvrage de Paul Claudel, L’œil écoute (Paris, Gallimard, 1946) e (...)

4Si la première partie montre combien les lieux du savoir dans leurs dynamiques propres, « qu’il s’agisse de la forclusion et de la solitude, du face-à-face, ou de l’échange collaboratif, à distance », « colorent toujours profondément les postures des acteurs-trices » (p. 146) de la production des savoirs, la deuxième et la troisième orientent la réflexion vers des matérialités tout aussi complexes. Les objets dont il est question, dans la deuxième partie, recouvrent une panoplie de « médiations culturelles » : du bureau aux outils optiques dont les « lunettes de l’intellectuel ». En effet, l’instrument n’est pas toujours « la matérialisation d’une théorie » et demande de considérer sa propre artéfactualité, sans toutefois la « dissoudre dans des jeux de langage » comme certains adeptes de Bruno Latour et de ses « objets-actants », selon les auteurs7 qui demandent de « réaffirm[er] la nécessaire distinction des usages, des pratiques, des modalités d’observation, des échelles de manipulation » (p. 188). On ne peut que les suivre dans cette volonté « de laisser ouvert le principe d’une hétérogénéité absolue de ce qui peut constituer des objets composés » (p. 190). Dans une telle optique, il aurait été cependant nécessaire d’interroger le fait que « le champ lexical des savoirs savants en appell[e] constamment à la vue et à la vision, à la perspective, ou encore aux jeux du visible et du caché, que ce soit dans les sciences expérimentales ou les sciences humaines » quand les auteurs posent qu’« il ne faut pas s’[en] étonner » et affirment péremptoirement que « l’œil est sans conteste le plus noble des cinq sens » (p. 241). Ce « régime scopique »est certainement dominant mais d’autres traditions auraient pu être convoquées pour ouvrir une critique de la réduction optique puisque le paradigme de l’écoute a depuis longtemps été rejoué dans certaines disciplines, avec ses instruments dont le magnétophone, étonnamment absent de cette somme8, comme l’anthropologie ou la sociologie sans compter certaines sciences dures comme l’optique quantique9 qui, pour aller vite, a montré que la lumière s’écoute10. Mais le stéthoscope évoqué dans la troisième partie serait un objet relevant d’un régime d’écoute qu’en effet le geste construit peut-être autant que l’objet.

5« Mais les savoirs sont peut-être surtout une affaire de corps, de gestes, ou plutôt de série de gestes réalisés de manière répétitive formant des habitudes – une routine – dont on néglige trop souvent encore l’importance décisive » (p. 270) : ainsi commence la troisième et dernière partie de l’ouvrage. Traversant les lieux et les objets, les gestes constituent en effet des « manières de faire science » (titre de la conclusion) dont l’observation précise demande de considérer dans toute son ampleur le « practical turn » que des Marc Bloch, Marcel Mauss, André Leroi-Gourhan ou Ernst Kantorowicz avaient certainement initié. Les auteurs rappellent combien la notion d’habitus chère à Pierre Bourdieu doit aux travaux de Mauss. À propos de l’invention du thermomètre de Joule, ils observent la « difficile translation des connaissances organiques et gestuelles d’une pratique artisanale vers des procédés scientifiques et industriels » au long du XIXe siècle (p. 295). Aussi est-ce un « somatisme apte à la pratique savante » qui est observé selon trois exigences demandant aux corps des femmes et hommes de sciences une maîtrise, une mobilisation et un engagement. Mais ce sont finalement les « savoir-faire graphiques » et les « pratiques savantes du livre » qui vont constituer le noyau du « cercle de la matérialité » avec les fiches, les carnets, les dossiers, les inventaires et catalogues, et autres journaux de bord parsemés de « ratures, reprises, remords ». Toutes ces « paperasses savantes » précèdent d’autres gestes qui cherchent à « diffuser la matière savante » : « mise en page », « imprimés en série », « livres – manuels », « dessiner, illustrer, témoigner ». Autant de modalités gestuelles que l’index des thèmes, constitué par ces intertitres, reprend pour accompagner les lecteurs avec des glossaires, bibliographies auxquels l’ouvrage lui-même recourt afin que l’on comprenne, les illustrations, notes de bas de page, index et tables aidant, combien « les grandes mutations historiques et épistémologiques dans les exigences du champ scientifique » passent par « les grandes modalités d’organisation des pratiques de la recherches » (p. 377).

6C’est avec la notion de « style » que l’essai s’achève puisque ce dernier « combine[rait] en fait [leurs] focalisations sur les lieux, les objets et les pratiques » (p. 393). Si l’on ne peut qu’encourager à la suite des auteurs un approfondissement des recherches concernant « le geste savant, sa localisation et son efficacité pratique » (p. 397), on peut douter cependant que la seule « stylisation savante » le permette au risque de retrouver l’aporie de la notion prise dans la dichotomie de l’ethos et du mode opératoire, dichotomie que pointent d’ailleurs les auteurs, chez Marielle Macé et Bruno Latour, entre « une modalité d’existence qui laisse trop peu de place à la sédimentation historique des styles » et « des modes d’existence qui, eux, se focalisent sur une modernité difficile à caractériser » (ibid. note 16). Il semblerait qu’une « anthropologie historique des manières d’être savant » (p. 396) demanderait aussi une poétique de la relation de voix dès que savoir, laquelle passe forcément par voir les savoirs mais aussi écouter voir…

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Notes

1 Jean-François Bert, Une Histoire de la fiche érudite, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, coll. « Papiers », 2017 ; compte rendu de Louis Georges pour Lectures : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/22525.

2 Jérôme Lamy, Politique des savoirs. Michel Foucault, les éclats d’une œuvre, Paris, Éditions de la Sorbonne, coll. « Homme et société », 2019 ; compte rendu de Guillaume Brie pour Lectures : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/31525.

3 Jean-François Bert, Jérôme Lamy, Michel Foucault : un héritage critique, Paris, CNRS, 2014. Compte rendu d’Alexandre Klein pour Lectures : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/14713.

4 Les auteurs font références aux travaux S. Shapin et de C. Geertz.

5 Je me permets de renvoyer au compte rendu d’Amandine Oullion concernant l’ouvrage :Bernard Walliser (dir.), La Distinction des savoirs, Paris, EHESS, coll. « Enquête », 2015 : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/18651.

6 Françoise Waquet, Une histoire émotionnelle du savoir. XVIIe-XXIe siècle, Paris, CNRS, 2019 ; compte rendu de Simon Dumas Primbault pour Lectures : https://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/33864. On peut également signaler : Françoise Waquet, L’ordre matériel du savoir. Comment les savants travaillent, XVIe-XXIe siècles, Paris, CNRS Éditions, 2015 ; compte rendu de Boris Urbas pour Lectures : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/18603.

7 Les auteurs renvoient à Yves Gingras, « Un air de radicalisme. Sur quelques tendances récentes en sociologie de la science et de la technologie » (Actes de la recherche en sciences sociales, n° 108, 1995) et à Simon Shaffer, « The Eignteenth Brumaire of Bruno Latour », Studies in History ans Philosophy of Science, vol. 22, n° 1, 1991.

8 Je me contenterai de signaler un article de Jack Goody, certes cité pour son maître ouvrage La Raison graphique (trad. par Maxime Drouet) : « Le magnétophone et l’anthropologue », Médium, n° 4, 2005, p. 130-137.

9 Voir les travaux du laboratoire Kastler-Brossel (CNRS).

10 On peut songer bien évidemment à l’ouvrage de Paul Claudel, L’œil écoute (Paris, Gallimard, 1946) et on pourrait ajouter aussi la formule qu’Henri Meschonnic a trouvé en traduisant la Bible : « et tout le peuple ils voient les voix » (Exode, 20-18 dans Meschonnic, 2003) car l’optique s’y transforme en écoute incorporée.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Serge Martin, « Jean-François Bert, Jérôme Lamy, Voir les savoirs. Lieux, objets et gestes de la science », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 13 décembre 2021, consulté le 25 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/53152 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.53152

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Rédacteur

Serge Martin

Professeur émérite, Université Sorbonne nouvelle.

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Droits d’auteur

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