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Réseau de recherche MAGE (dir.), Le genre au travail. Recherches féministes et luttes de femmes

Marie Ménard
Le genre au travail
Réseau de recherche MAGE (dir.), Le genre au travail. Recherches féministes et luttes de femmes, Paris, Éditions Syllepse, 2021, 341 p., ISBN : 9782849508541.
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Texte intégral

1Revenant chaque année le 8 mars, le 25 novembre, ou de manière plus générale lors de journées de manifestation féministes, la question des inégalités de genre au travail reste un des piliers de la lutte pour le droit des femmes. Cet ouvrage collectif, issu d’un colloque organisé en 2018 par le réseau MAGE (Marché du Travail et Genre) donne la parole successivement à des chercheuses en sciences sociales et à des figures syndicales, féministes et associatives. L’objectif du livre est de faire un tour d’horizon de l’histoire des femmes travailleuses, de l’évolution de leur revendication mais aussi de la manière dont les pouvoirs politiques, syndicaux et patronaux ont pu ou non se saisir de la question des inégalités de genre au travail. À rebours d’une vision essentialisante de « la » femme travailleuse, les contributrices mettent au contraire un point d’orgue à décrire « les » femmes travailleuses, dans la multitude de leurs expériences selon leur profession, leur environnement professionnel, historique et national. La possibilité de leur émancipation est explorée à travers les récits et analyses des oppressions qu’elles vivent au travail et les stratégies qu’elles adoptent au niveau des institutions ou bien dans la rue pour s’en défendre.

2Le premier chapitre se concentre sur la faible rémunération des métiers fortement féminisés et les résistances que les travailleuses ont pu déployer à travers l’histoire. La grève, le syndicalisme ou encore la participation aux mouvements sociaux sont explorées à la fois dans les emplois ouvriers et à cols blanc. L’historienne Fanny Gallot retrace ainsi la construction de la « valeur travail » entre 1968 et la loi Roudy sur la parité en 1983, pour mettre en exergue la manière dont le discours des ouvrières a cherché à contourner les arguments patronaux qui visaient à minimiser la valeur de leur travail et donc de leur rémunération. Les récits d’expériences d’actrices du syndicalisme féminin comme Gisèle Moulié, Annick Coupé ou des femmes mobilisées au sein des Gilets Jaunes permettent quant à eux de faire ressortir les trajectoires individuelles des femmes en lutte, mais aussi de répondre aux analyses plus macroscopiques et objectivantes des chercheuses. L’intégration de recherches menées sur d’autres terrains que la France, comme l’Italie par Anna Frisone ou la Tunisie par Arbia Selmi, permet aussi de mettre en valeur les continuités (inégalités salariales, stratégies patronales de dévalorisation des compétences etc.) et discontinuités (particularités législatives et culturelles) transnationales des situations d’oppression au travail subies par les femmes, et les stratégies locales mises en place pour les combattre.

3Le deuxième chapitre porte sur le secteur du service, emblématique des luttes de femmes travailleuses. La construction genrée des compétences est traitée par Haude Rivoal et Rachel Silvera comme une stratégie patronale visant ultimement au contrôle des salaires. En effet, elles montrent comment ce qui constitue des compétences valorisées chez les travailleurs des entrepôts par exemple, comme la pénibilité physique des tâches à accomplir au travail, n’est pas reconnu chez les travailleuses quand bien même cette pénibilité existe. Dans les métiers du soin, les tâches et les compétences professionnelles sont présentées comme « naturellement » féminines. Or cette construction différenciée amène, selon les chercheuses, à une moindre reconnaissance professionnelle, financière et symbolique du travail accompli par les femmes. Pour Ève Meuret-Campfot aborde ce problème de la faible rémunération auquel se confrontent les travailleuses, en raison même de la « féminisation » de leur profession, tout en montrant, à travers l’exemple des travailleuses de la petite enfance, comment cette critique peut être paradoxalement absente des discours revendicatifs des femmes mobilisées. En décortiquant les mécanismes idéologiques à l’origine de cette féminisation à l’échelle micro et macroscopique, notamment la mise en compétition des travailleurs et des travailleuses, puis des travailleuses entre elles, le chapitre propose de rendre compte des résistances possibles à cette précarisation des femmes sur leur lieu de travail, comme l’illustrent les entretiens menés avec des figures de lutte comme Sigrid Gérardin ou Ana Azaria.

4Le troisième chapitre, sur l’égalité professionnelle, dresse un bilan mitigé de la « révolution féministe » en entreprise, arguant que si des progrès significatifs ont été atteints, il convient de les différencier selon le type d’entreprise, comme le rappelle Sophie Pochic. L’inégalité entre femmes, et pas simplement homme/femme, est présentée comme fondamentale pour comprendre les différentes mécaniques de « plafonds de verre » construites au sein des entreprises. Un tel point de vue est aussi majeur pour analyser l’(in)efficacité des réseaux de femmes à briser ces plafonds, et la circonscription de leur capacité d’émancipation en ce qui concerne les femmes non-cadres. Les limites de ces réseaux sont soulignées par Nathalie Lapeyre, qui démontre qu’un certain nombre des mesures législatives ou managériales qui promeuvent une « mixité » au travail ne remet jamais en cause l’idée même de la division sexuée du travail et les rapports d’exploitation qui en découlent.

5Le quatrième chapitre porte sur le genre de l’espace numérique et s’intéresse à la situation des travailleuses au sein de l’industrie digitale et numérique. Partant du constat qu’il s’agit d’un milieu professionnel qui s’est construit comme masculin, Isabelle Collet ou encore Elodie Evert s’interrogent sur l’évolution de cette tendance et des trajectoires des femmes qui y travaillent. Prenant l’exemple d’une entreprise de conseil informatique, Elodie Evert confronte le discours d’égalité, récemment promu par les entreprises, à la réalité des oppressions subies au quotidien par les informaticiennes (harcèlement sexuel, surcharge de travail relationnel). Ses conclusions rejoignent celles de l’étude statistique de Thomas Couppié et Dominique Epiphane, menée au sein du CEREQ entre 2004 et 2013, et qui montre que les femmes informaticiennes sont moins heureuses au travail que leurs confrères masculins.

6Le chapitre 5 porte sur le développement du numérique et plus particulièrement des réseaux sociaux, et sur les opportunités et les risques qu’ils impliquent pour le féminisme. Discutant de l’impact de #MeToo sur le monde professionnel mais aussi plus globalement sur l’organisation de mouvements sociaux liés aux droits des femmes, il interroge entre autres Caroline De Haas sur les apports des réseaux sociaux dans des contextes de mobilisation féministe, et notamment sur les stratégies de visibilité et de diffusion de l’information employées. Le cyber féminisme présenté par Josiane Jouët a permis quant à lui le développement de plateformes d’aide aux victimes de VSS (violences sexuelles et sexistes) que présente la militante Louise Delavier, mais aussi une plus forte sensibilisation à ces VSS qu’on retrouve dans les formations syndicales. Néanmoins, l’avènement des réseaux sociaux a également ouvert la porte au cyber sexisme contre lequel la loi mais aussi les GAFAM peinent à protéger les femmes.

7Le dernier chapitre porte sur l’impact des violences intrafamiliales et conjugales sur l’emploi des femmes. Pauline Delage compare la politique publique française (institutionnalisée et tournée vers l’autonomisation via l’emploi) à celle des États-Unis (tournée vers la réparation psychologique et émotionnelle). Elle démontre ainsi la manière dont les différentes conceptions du rapport à l’emploi dans la reconstruction des femmes victimes informent le suivi institutionnel de celles-ci et leur réinsertion professionnelle. Barb Macquarrie prolonge la discussion via une enquête menée en Belgique sur l’impact de la violence entre partenaires sur le lieu de travail en montrant que les violences du couple impactent le bien-être au travail des travailleur.euses dans 98 % des cas. L’absence de prise de conscience de ce lien de causalité entre violence domestique et travail est critiquée par la syndicaliste Sophie Binet (CGT) qui y voit un « impensé » auquel l’État pourrait répondre, par exemple par la mise en place de dispositifs spécifiques comme des congés payés. Ceux-ci permettraient ainsi de lancer les démarches administratives nécessaires à la sortie de la situation de violence. Séverine Lemière, enfin, conclut sur les risques spécifiques encourus par les chômeuses et étudiantes et, dans la lignée des autres contributrices, appelle à une action à partir des lieux de travail pour le suivi des victimes et la prévention des violences.

8Un élément qui distingue particulièrement cet ouvrage est l’alternance entre des contributions de chercheuses et celles d’actrices du terrain de la lutte pour le droit des femmes travailleuses, via des syndicats ou des associations. L’entrée du féminisme comme objet de recherche académique dans les années 1980 a été le théâtre du conflit entre celles qui y voyaient une possible institutionnalisation (et donc une perte de radicalité) de la lutte féministe, et celles qui y voyaient un moyen d’objectiver des situations d’oppression patriarcale. Ce faisant, les chercheuses féministes se constituent non seulement comme objet d’étude, mais aussi et surtout comme sujets scientifiques, dont la recherche peut contribuer à l’émancipation politique. L’articulation scientifique entre les différents sujets du livre se comprend alors à la lumière des débats et luttes féministes récents : emploi de première ligne pendant la pandémie, travail domestique et mouvement #MeToo, que l’ouvrage appelle à interroger sur le temps long.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Marie Ménard, « Réseau de recherche MAGE (dir.), Le genre au travail. Recherches féministes et luttes de femmes », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 10 décembre 2021, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/53099 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.53099

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Discipline

Sociologie

Démographie

Science politique

Histoire

Sciences de l'information

Économie

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Rédacteur

Marie Ménard

Doctorante en Sociologie et Etudes Anglophones à l’UPEC et au CNAM. Membre du RT 18 « Relations professionnelles ».

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Droits d’auteur

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