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Philippe Masson, Introduction à Howard S. Becker

Gaëtan Mangin
Introduction à Howard S. Becker
Philippe Masson, Introduction à Howard S. Becker, Paris, La Découverte, coll. « Repères », 2021, 127 p., ISBN : 9782348044885.
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Texte intégral

1Howard Samuel Becker fait aujourd’hui partie des sociologues classiques dont l’œuvre est enseignée aux étudiants de sociologie aussi bien qu’au-delà de la discipline. Fin méthodologue, chercheur éclectique et écrivain au style simple et clair, il a marqué la discipline par ses réflexions diverses, sur l’usage de la photographie ou l’étude de cas en sciences sociales, mais aussi par la théorisation de notions-clés (telles que celles de mondes sociaux, de carrière et encore d’étiquetage). Le présent ouvrage de Philippe Masson entend ainsi proposer une introduction à l’œuvre de cet intellectuel à l’esprit curieux et pondéré qui, ne souhaitant brider aucun désir de découverte au travers de présupposés préalables au travail de terrain, s’est toujours refusé à faire école.

  • 1 Philippe Masson précise qu’Howard Becker lui-même réfute la pertinence de l’expression « École de C (...)
  • 2 Développée dans Howard S. Becker, Outsiders, Paris, Métailié, 1985 [1963].
  • 3 Développés dans Howard S. Becker, Les mondes de l’art, Flammarion, Paris, 1988 (traduction de Art W (...)
  • 4 Pour cette raison, il revendique son indépendance de l’interactionnisme symbolique (p. 18).

2Le premier chapitre est consacré à la formation du sociologue américain. Étudiant à Chicago aux côtés d’une génération qui a vu naître Erving Goffman, Anselm Strauss ou encore Eliot Freidson, Howard Becker a appris le métier de sociologue « au bon endroit, au bon moment » (p. 12), dans un contexte intellectuellement foisonnant, particulièrement favorable au développement d’une pensée sociologique et dont l’héritage est aujourd’hui incontournable. C’est sous l’impulsion d’Everett Hugues, dont il fut l’élève, que le jeune sociologue et néanmoins pianiste développe ses premiers travaux sur les musiciens de jazz en tant que groupe professionnel. À partir d’observations participantes, caractéristiques de ce que l’on nomme l’École de Chicago1, il a ainsi posé les jalons de sa désormais célèbre théorie de la déviance2 et de ses travaux sur les mondes de l’art3, et participé plus largement à développer les méthodes ethnographiques. Marqué par sa propre socialisation professionnelle, Howard Becker est en effet un sociologue qui bricole les méthodes autant que les concepts afin de les rendre les plus adaptés à la réalité, et pour ne jamais se laisser confiner dans des approches fermées et surplombantes : il privilégie une position « éclectique plutôt que théoriquement pure » (p. 24). Opposé aux grandes théories générales sur le monde social, il opte pour une multiplication les points de vue à partir desquels produire une connaissance profondément empirique, préférant pour cela porter son attention sur les dynamiques entre acteurs, sans pour autant occulter les différents niveaux d’analyse4.

3L’auteur approfondit cette posture dans une seconde partie. Résolument empirique, la sociologie d’Howard Becker consiste à observer les relations et activités davantage que les individus qui les exercent ; elle pose ainsi la focale à un niveau intermédiaire entre les individus et la société. Au travers de ses travaux sur la déviance, par exemple, Becker prend le contre-pied des approches exogènes qui tentent d’expliquer les comportements déviants par les caractéristiques sociales de leurs auteurs (et les assignations que peuvent engendrer de trop rapides liens de cause à effet), pour mettre au jour la signification que de tels actes détiennent pour ces derniers, mais aussi et surtout expliciter un travail de définition collective des normes : les entrepreneurs de morale créent et font appliquer la norme et font supporter aux déviants les conséquences de leurs actes. En cela, le processus d’étiquetage auquel est sujet un individu qui poursuit une carrière déviante relève d’un travail normatif collectif, pour lequel les individus coopèrent ou au contraire entrent en conflit. Ainsi, chaque individu interprète les situations auxquelles il est confronté à partir d’un répertoire personnel d’interprétation. Ensemble, et réunis autour d’intérêts communs, les personnes construisent une grammaire commune qui permet d’agir conjointement, de coopérer, de définir des enjeux et des frontières au sein d’un même monde social, entendu comme la réunion d’individus interdépendants qui coopèrent en vue d'une même production. Dans l’exemple des mondes de l’art, penser en termes de monde social suppose de porter son attention sur l’ensemble de ses acteurs, du fabricant de peinture au galeriste en passant par le peintre ou encore son public, et en conférant la même légitimité à leurs paroles. Cette notion permet de prendre de la distance avec celle de champ chez Bourdieu : un monde social suppose une action consciente de la part d’individus qui ne sont pas dominés par un ensemble de forces qui les dépassent ; il s'affranchit d’une logique spatiale pour reposer sur une chaîne de coopération ; il se traduit par un ensemble d’activités diverses au service d’une activité primaire ; ses frontières ne sont pas strictes et définitives mais au contraire en perpétuelle redéfinition.

  • 5 Ce positionnement est approfondi dans Howard S. Becker, « “Foi por acaso” : conceptualizing coincid (...)
  • 6 Développée dans Howard S. Becker, Blanche Geer, Everett C. Hugues, Boys in White. Student Culture i (...)
  • 7 Ibid.

4La troisième partie poursuit cette analyse des actions collectives en mettant l’accent sur leur caractère processuel. Chez Becker, le travail sociologique consiste en effet à comprendre et à expliquer la manière dont les phénomènes sociaux émergent et se déroulent plutôt qu’à les prédire, dans la mesure où malgré des tendances fortes, rien n’est absolument déterminé à l’avance. C’est ce qu’il nomme l’intercontingence : tout ce qui arrive aurait pu ne pas se produire5. Il rompt ainsi avec une sociologie des dispositions pour considérer que les individus se trouvent en socialisation continue, pris en tension entre des engagements stables et de multiples adaptations au gré des événements vécus. S’il y a une énigme à expliquer, elle se trouve bien plus du côté de la stabilité que du changement. Philippe Masson mobilise à nouveau Outsiders pour insister sur l’importance de la notion de situation chez Howard Becker : si un individu est étiqueté comme déviant, au sein de ce que l’on peut appeler une carrière déviante, c’est bien moins parce qu’il serait mû par des motivations déviantes que parce que les situations qu’il traverse définissent ses actions comme telles. Par ailleurs, les individus peuvent agir collectivement sur la définition des situations : c’est ce que suppose la notion de perspectives d’un groupe6, considérant qu’il existe un certain nombre de conventions qui contraignent les individus, mais que ces derniers pourront les retravailler afin de construire une même compréhension partagée de la situation. On retrouve un exemple de ce processus dans Boys in White7, ouvrage dans lequel Howard Becker et ses collègues portent leur attention sur le travail des étudiants en médecine. Peu après le début des enseignements, la masse de savoirs délivrés dépasse les possibilités d’apprentissage de tout un chacun. Dès lors, les étudiants tentent de définir la manière dont il convient de les sélectionner. La réponse à cette question est collective et processuelle : ils choisissent de se concentrer sur les savoirs attendus par les enseignants plutôt que les savoirs pratiques qu’ils imaginent être les plus utiles à leur pratique future. Ici, la manière de faire ne préexiste pas à la promotion d’étudiants mais se définit bien au travers d’un travail normatif collectif, en situation.

  • 8 Sur ce point : voir Howard S. Becker, Les ficelles du métier : Comment conduire sa recherche en sci (...)
  • 9 Howard S. Becker, « Biographie et mosaïque scientifique », Actes de la recherche en sciences social (...)

5Dans la quatrième partie de l’ouvrage, Philipe Masson s’arrête sur la manière dont Becker constitue ses corpus de travail. En cohérence avec ses affinités pour les méthodes qualitatives, il considère qu’un échantillonnage qui permet de mettre en lumière une diversité de variations pour un même phénomène est au moins aussi pertinent que celui qui permet d’en rendre compte de manière statistiquement représentative8. Dans la mesure où un petit nombre de cas étudiés « suffit à dire quelque chose sur l’ensemble auquel il appartient » (p. 82), il préfère ainsi un échantillon riche en diversité à un corpus volumineux. Il nous invite alors à « penser par cas » en nous intéressant aux cas originaux – voire marginaux – qui permettent de rendre compte d’une « mosaïque de cas particuliers »9. Il propose en outre de réhabiliter la méthode comparative qui rend saillantes les différentes variations (aussi minimes soient-elles) d’un phénomène observé et ainsi s’affranchir de la tentation réifiante des cas-types.

  • 10 Howard S. Becker, Le travail sociologique. Méthode et substance, Fribourg, Academic Press Fribourg, (...)

6Dans une ultime partie, l’auteur revient sur les considérations d’ordre méthodologiques que l’on peut trouver dans l’ensemble de l’œuvre de Becker et qui traduisent « une conception de la sociologie et de la manière de la faire » (p. 86). Même s’il explique qu’elle se situe dans un contexte favorable à son apparition, l’appétence de Becker pour l’observation est particulièrement subversive à une époque (celle des années 1950), dominée par la statistique que l’on considère comme le gage d’une scientificité ultime. Les approches qualitatives de manière générale, et l’engagement ethnographique sur le temps long en particulier, permettent pourtant de parvenir à des données dont la finesse n’a d’égale que celle de l’ethnographe qui parvient à intégrer un groupe, s’y socialiser et endosser un rôle tout en conservant une posture d’objectivation, d’étonnement perpétuel, de mise en perspective du « dire » et avec le « faire », d’attention aux variations de comportement ou encore de multiplication des points de vue selon les situations. Autant de qualités rares qui supposent d’adopter une posture inductive, laissant la liberté au chercheur de retravailler ses questionnements tout au long de sa recherche, et donnant toute sa place au terrain et à la possibilité qu’il bouscule ses cadres théoriques. Une « ficelle du métier » de sociologue consiste en cela à se questionner sur la manière dont les individus agissent – poser la question du « comment » – plutôt que de chercher à comprendre leurs motivations – poser celle du « pourquoi ». La réponse à la seconde question, qui revient à expliciter les représentations des acteurs, constituera nécessairement une partie de réponse à la première, qui explicite leurs activités. Ces postures supposent enfin une rupture avec une conception idéaliste voire naïve de la neutralité axiologique : Becker soutient qu’au cours de son travail, et qu’il le veuille ou non, le sociologue se trouve toujours « du côté de quelqu’un »10. Il nous invite alors à une sorte de prudence sans pudeur, pour être clair avec soi autant qu’avec ses pairs sur les ressorts de sa position. Être social comme tout autre, le sociologue aussi agit selon des sympathies personnelles, et ces dernières sont autant d’outils non seulement utiles mais nécessaires pour exercer sa faculté à comprendre et à expliquer le monde social, avec la finesse de celui qui sait se garder d’en être le juge.

7Dans ce petit ouvrage clair et agréable à lire, Philippe Masson insiste davantage sur les postures sociologiques d’Howard Becker et sa manière de considérer les activités et relations entre humains que sur son œuvre à proprement parler. C’est selon nous la meilleure manière de saisir cet auteur, tant ses productions sont éclectiques. Howard Becker est en effet un sociologue curieux, ouvert, éloigné de tout esprit dogmatique et de toute prétention. Il est parfois peu aisé de distinguer si les propos tenus sont les siens ou bien ceux de l’auteur, mais ceci atteste selon nous du pouvoir de contagion intellectuelle de ce sociologue à la fois lucide, limpide et modeste.

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Notes

1 Philippe Masson précise qu’Howard Becker lui-même réfute la pertinence de l’expression « École de Chicago ». Il se refuse en effet à parler d’école, tant le terme lui semble dogmatique. L’expression renverrait bien plus à un abus de langage proféré par les manuels français de sociologie. Pour approfondir ce point : Howard S. Becker, « The Chicago School, so called », Qualitative Sociology, vol. 22, n° 1, 1999, p. 3-12.

2 Développée dans Howard S. Becker, Outsiders, Paris, Métailié, 1985 [1963].

3 Développés dans Howard S. Becker, Les mondes de l’art, Flammarion, Paris, 1988 (traduction de Art Worlds, Berkeley, University of California Press, 1982).

4 Pour cette raison, il revendique son indépendance de l’interactionnisme symbolique (p. 18).

5 Ce positionnement est approfondi dans Howard S. Becker, « “Foi por acaso” : conceptualizing coincidence », The Sociological Quaterly, vol. 35, n°2, 1994, p. 183-194. Il se rapproche du principe de symétrie dans la sociologie pragmatique.

6 Développée dans Howard S. Becker, Blanche Geer, Everett C. Hugues, Boys in White. Student Culture in Medical School, The University of Chicago Press, Chicago, 1961.

7 Ibid.

8 Sur ce point : voir Howard S. Becker, Les ficelles du métier : Comment conduire sa recherche en sciences sociales, Repères, La Découverte, 2002.

9 Howard S. Becker, « Biographie et mosaïque scientifique », Actes de la recherche en sciences sociales, n°62-63, 1986, p. 105-110.

10 Howard S. Becker, Le travail sociologique. Méthode et substance, Fribourg, Academic Press Fribourg, 2006.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Gaëtan Mangin, « Philippe Masson, Introduction à Howard S. Becker », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 10 décembre 2021, consulté le 18 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/53045 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.53045

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Rédacteur

Gaëtan Mangin

Gaëtan Mangin est doctorant en sociologie au Laboratoire LIR3S (UMR 7366) de l’Université de Bourgogne (Dijon).

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