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Timo Giotto, La désynchronisation des temps professionnels. Vers un nouvel ordre temporel ?

Samuel Bédard
La désynchronisation des temps professionnels
Timo Giotto, La désynchronisation des temps professionnels. Vers un nouvel ordre temporel ?, Toulouse, Octarès éditions, coll. « Temporalités : travail et sociétés », 2021, 252 p., ISBN : 978-2-36630-113-7.
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Texte intégral

1Version remaniée d’une thèse consacrée à l’expérience des salariés de l’organisation contemporaine des temps professionnels, ce premier ouvrage du sociologue Timo Giotto se distingue de l’abondante littérature sur le sujet. En s’appuyant sur le cas français, l’auteur défend empiriquement l’hypothèse de l’émergence d’un nouvel ordre temporel, fondé sur la désynchronisation progressive des horaires de travail. À la temporalité des usines, caractérisée par une synchronisation rigide, mais néanmoins négociée, des horaires de travail, se serait substitué un temps fractionné et individualisé, dont le cadre d’application est dorénavant régi par des rapports de nature contractuelle.

2Ce passage d’un état de société à un autre, explique Giotto, survient dans le cadre d’un effort concerté de l’État et de ses partenaires sociaux, visant à pallier les crises successives du marché de l’emploi par un fractionnement du temps industriel. Une telle manœuvre fut concrètement rendue possible, en France, par l’implantation, à la fin des années 1990, de mécanismes d’épargne-temps. Ces dispositions particulières dont peuvent se prémunir les salariés à des conditions négociées de gré à gré avec l’employeur autorisent le cumul d’un nombre excédentaire d’heures travaillées, et prévoient une rétribution sous forme de salaire additionnel ou de congés différés.

3L’objectif initialement poursuivi par cette forme renouvelée de marchandage des conditions d’exploitation du travail, hormis la réduction du chômage, était de favoriser l’articulation de l’activité professionnelle et des autres sphères de la vie sociale. La grande spécificité de l’époque actuelle résiderait donc, de ce point de vue, dans l’autonomie conférée aux salariés par la capacité d’adopter un « modèle de vie non linéaire où des périodes de non-activité viendraient s’insérer au fil du parcours professionnel » (p. 31). Or, pour Tim Giotto, cette perspective se doit d’être nuancée.

4En effet, s’il y a bien une constante qui perdure dans les sociétés modernes depuis la fin de la révolution industrielle, c’est la volonté du patronat d’exercer toujours davantage de contrôle sur l’organisation du procès de travail. La principale vertu de l’ouvrage est précisément de lever le voile sur la capture organisationnelle de l’un des rares mécanismes d’harmonisation des temps à avoir été historiquement concédé aux travailleurs. Giotto montre de façon convaincante que l’idéal d’autonomie et de flexibilité, incarné au départ par les mesures de désynchronisation, a rapidement été renié, puis instrumentalisé à la faveur d’une logique de rentabilité.

5N’empêche que la remise en cause profonde de l’existence d’une normativité temporelle collectivement partagée, dont la généralisation du travail atypique est le présage, ne se réduit pas, d’après Giotto, à l’expression pure et simple d’un rapport d’exploitation. La désynchronisation apparait effectivement comme le prolongement logique d’un processus d’individualisation porteur de nouvelles subjectivités. Historiquement, c’est le transfert de coûts et de responsabilités aux salariés, amorcé dans la foulée des événements de 1968 dans le but de pacifier les relations de travail et d’affaiblir les syndicats, qui aurait pavé la voie à l’émergence d’une nouvelle culture temporelle fragmentée.

6Le livre se divise en quatre grandes sections, regroupant chacune plusieurs chapitres. L’auteur établit d’abord un cadre théorique étoffé sur la base de statistiques, de données scientifiques et de textes de loi, auquel il superpose ensuite un corpus de données recueillies dans le cadre de trois enquêtes distinctes.

7Dans la première section de l’ouvrage, Tim Giotto reconstitue la séquence historique des différents ordres temporels qui se sont succédé jusqu’à présent, puis répertorie les différents enjeux soulevés par la désynchronisation. Il est notamment question de la sécularisation progressive du temps sacré et de sa subordination au rythme profane de la manufacture, puis du passage de la synchronisation à l’individualisation des temps professionnels qui caractériserait, d’après Giotto, l’époque actuelle. On apprend également que, contrairement aux idées reçues, le caractère irrégulier des heures travaillées compromet les rendements supplémentaires anticipés par les entreprises, en diminuant l’engagement des salariés tout en complexifiant la tâche d’encadrement des cadres. La désynchronisation semble par ailleurs mettre à mal la santé et la vie familiale des travailleurs, du fait de son incompatibilité tant avec les rythmes circadiens qu’avec les rituels qui ponctuent la vie sociale. D’après Giotto, des risques analogues pèseraient sur les modalités du vivre-ensemble à mesure que les temps professionnels se déconnectent de ceux des institutions et que l’engagement citoyen est freiné par la variabilité croissante des horaires.

8Dans la partie subséquente du livre, Giotto se penche sur le cas emblématique du compte épargne-temps, considéré comme l’un des principaux facteurs en cause dans le processus de désynchronisation. Cette portion de l’analyse, qui s’appuie sur l’examen de près d’un millier d’accords négociés entre 2006 et 2013, est sans contredit la pièce maîtresse de l’ouvrage. C’est notamment l’occasion pour l’auteur de mettre en relief la mainmise des entreprises sur les prérogatives d’aménagement du travail. La genèse des multiples amendements législatifs ayant contribué à dénaturer l’esprit originel des mécanismes d’épargne-temps indique que la prévalence des accords locaux, consentis aux dépens de la norme juridique, est à l’origine de ce détournement. L’épargne-temps se révèle en définitive un puissant levier financier, permettant aux employeurs de faire primer, au terme d’une négociation asymétrique, la rémunération de la durée excédentaire du travail sur l’octroi de temps de récupération additionnel. S’ensuit la formation d’un marché interne de temps par la médiation duquel les heures travaillées peuvent être stockées, vendues ou achetées par l’entreprise en fonction de la conjoncture, à la manière d’un capital. L’introduction de cette flexibilité supplémentaire dans la gestion comptable permet notamment aux actionnaires d’accéder à des formes innovantes de crédits dont le fardeau d’endettement est entièrement transférable aux salariés.

9Si les travailleurs sont dépossédés de la maîtrise de leur temps, il serait néanmoins mal avisé de considérer ceux-ci comme des acteurs passifs du changement social. Rédigée à partir d’une quarantaine de témoignages, la troisième section du livre pose un regard approfondi sur le vécu des salariés faisant l’expérience de la désynchronisation. Plutôt que de permettre un rééquilibrage des temps sociaux, le décalage des quarts de travail se traduirait dans les faits par une intensification du rythme de l’activité professionnelle et de la charge mentale qui l’accompagne. Cette situation inattendue occasionnerait davantage d’investissement de temps dans le travail qu’elle n’en libérerait.

10Exprimées sous forme de typologie, les données recueillies par Giotto se divisent en deux grandes catégories d’actions déployées pour mitiger les frictions causées par ces sollicitations émanant de la sphère du travail. La première consiste à diminuer l’intensité des flux temporels, tandis que la seconde projette de les organiser. Du point de vue des salariés, ces deux perspectives complémentaires impliquent soit de restreindre la place qu’occupe le travail par la délégation de certaines tâches ou le renoncement à des activités plus chronophages, soit de comprimer chacun des temps impartis pour en rationaliser l’utilisation.

  • 1 Inspiré d’un passage du Nouveau Testament, l’effet Matthieu est une théorie mise au point par le so (...)

11Loin de constituer des blocs monolithiques, les catégories socioprofessionnelles interrogées par Giotto dans la quatrième et dernière partie de l’ouvrage font différemment l’expérience de la désynchronisation. Conformément au principe de l’effet Matthieu1, il semblerait que le recours à l’épargne-temps favorise davantage l’autonomie des professionnels et des cadres, que celle des salariés dont l’horizon de possibilité en matière d’organisation du temps est d’emblée beaucoup plus restreint. À cette division de classes opposant ceux qui profitent des horaires variables à ceux qui les subissent, se superposerait également une inégalité de genre, dans la mesure où l’affranchissement temporel des femmes apparaît comme étant toujours tributaire d’une reconduction des rôles traditionnels.

12L’ouvrage dans son ensemble ne laisse planer aucun doute sur la grande qualité sociologique de l’enquête menée par Giotto. Son plus grand mérite est d’avoir su déceler au travers des changements immédiatement perceptibles de l’organisation du travail des transformations d’ordre institutionnel, susceptibles d’ébranler le fonctionnement plus général des sociétés. En privant les salariés de la capacité de prévoir, d’organiser et de maintenir leurs engagements, l’obsolescence décrétée de la semaine standard de travail marque un tournant par rapport aux formes antérieures d’extraction de survaleur, qui reposaient sur une appropriation nette de temps et d’argent. Dans le contexte d’un déclin de la société salariale, marqué par un recul des protections sociales, il nous semble tout à fait légitime de craindre, à l’instar de l’auteur, que se généralisent des formes d’isolement qui n’étaient auparavant que l’apanage des chômeurs.

13Enfin, le principal angle mort de l’analyse concerne les réactions suscitées par la désynchronisation, qui sont envisagées uniquement sous l’angle de concessions faites sur une base strictement individuelle. Plutôt que de faire table rase d’une longue tradition de luttes sociales héritées du mouvement ouvrier, le propos de l’auteur aurait certainement pu être augmenté de manière à intégrer davantage de mobilisations collectives. La revendication pour une réduction absolue de la semaine de travail, sans diminution de salaire, qui a actuellement cours dans plusieurs pays, en est un cas parmi d’autres.

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Notes

1 Inspiré d’un passage du Nouveau Testament, l’effet Matthieu est une théorie mise au point par le sociologue américain Robert K. Merton pour illustrer le fait que les mieux nantis se voient généralement offrir davantage d’occasions d’améliorer leur sort que ceux dont les besoins sont pourtant plus criants.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Samuel Bédard, « Timo Giotto, La désynchronisation des temps professionnels. Vers un nouvel ordre temporel ? », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 18 novembre 2021, consulté le 20 mai 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/52535 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.52535

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Rédacteur

Samuel Bédard

Doctorant en sociologie à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

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