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Alain Schnapp, La conquête du passé. Aux origines de l’archéologie

Néhémie Strupler
La conquête du passé
Alain Schnapp, La conquête du passé. Aux origines de l’archéologie, Paris, La Découverte, coll. « Dominique Carré », 2020, 394 p., 1re éd. 1993, préf. Emmanuel Leroy-Ladurie, préf. Alain Schnapp, ISBN : 9782373680454.
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Texte intégral

1L’instrumentalisation des vestiges archéologiques comme levier politique ou cible de guerre fait régulièrement l’actualité. Revenant sur les principes fondamentaux de cette discipline, l’entreprise épistémologique d’Alain Schnapp fournit une matière riche et originale pour repenser l’avenir de l’archéologie et sa place dans nos sociétés. Œuvre d’érudition, cet ouvrage brosse, à l’aide de citations de textes et d’illustrations, le développement et l’établissement de l’archéologie en tant que branche scientifique indépendante, depuis l’Orient ancien jusqu’au milieu du XIXe siècle

  • 1 Alain Schnapp, La conquête du passé. Aux origines de l’archéologie, Paris, Édition Carré, 1993. Ce (...)

2Il s’agit d’une réédition dont le contenu n’a quasiment pas évolué depuis la première édition de 19931, hormis une nouvelle introduction et quelques indications bibliographiques supplémentaires. Ce contenu apparaît toujours d’actualité et pertinent. L’introduction (originale) illustre comment les artefacts ont de tout temps servi de support à la mémoire individuelle ou sociale et comment leur présence permet de créer un discours sur l’évolution humaine. L’auteur y met déjà en œuvre la méthode de travail qu’il suit tout au long du livre. Il s’agit d’une narration dense articulée autour de commentaires de textes et de longues citations des sources originales, antiques ou modernes. D’emblée, l’auteur montre que sa volonté n’est pas de produire une histoire monumentale, strictement linéaire, mais de brosser un tableau général, parfois ambigu, en se basant sur des exemples précis.

3La première partie du copieux chapitre « Sources antiques et médiévales » (p. 47-122) fait la part belle aux auteurs grecs et romains et démontre que, même si ces auteurs avaient un intérêt pour le passé et les antiquités, c’était dans le but de parler de l’histoire et non pas des vestiges eux-mêmes. Décentrant le discours, quelques pages relatent la recherche du passé en Chine à partir des sources de la dynastie Song (960-1279). Alors que la description des sources non européennes s’accompagne de nombreuses dates, les dates sont quasiment absentes de l’étude des sources gréco-romaines, lesquelles requièrent une connaissance classique afin de tirer pleinement profit du développement. La deuxième partie du chapitre insiste tout d’abord sur la rupture avec la période antique, puisque les vestiges sont considérés comme des trésors à piller. Ce n’est que vers la fin du Moyen-Âge que l’auteur retrouve dans les écrits l’intérêt du passé, en particulier face aux découvertes fortuites. D’une citation à l’autre et d’images en images, se dessinent les premières utilisations du passé à des fins politiques puisque la (re)naissance de vastes entités territoriales va de pair avec un passé à conquérir pour en étendre les limites.

4Le deuxième chapitre, « L’Europe des antiquaires », est divisé géographiquement, montrant tour à tour l’intérêt de l’Italie, de la France, de l’Allemagne, de l’Angleterre et des pays scandinaves pour les monuments du passé. On notera le changement de style de narration dans ce chapitre, qui fait désormais la part belle aux biographies, sans doute un reflet de la période même puisque la Renaissance repense la place des individus dans l’univers. Alain Schnapp dresse des biographies de ces érudits polygraphes qui tentent les premières descriptions scientifiques de vestiges, même si les phénomènes observés n’y sont pas vraiment compris. Non sans malice, l’auteur revient sur la thèse qui considérait que les vases trouvés dans les champs (des urnes funéraires) « naissaient » dans le sol. L’argumentaire montre de façon judicieuse comment l’accumulation de descriptions a culminé avec l’établissement des Wunderkammern, ces collections qui assemblent des œuvres mémorables. S’il est agréable que le livre n’ait pas adopté une chronologie stricte mais s’attache aux idées, il est par moments difficile de suivre l’enchaînement du raisonnement. En outre, les développements sont extirpés du contexte général et une meilleure représentation des autres sciences aurait été utile pour replacer ce goût des antiquités dans l’évolution des savoirs.

5Le troisième chapitre, « Des antiquaires à l’archéologie », voit l’identification de l’étude de l’Antiquité comme une branche scientifique qui se démarque de l’histoire et de la philologie et qui est essentielle pour les développements ultérieurs. On assiste à cette période, qui englobe le XVIIe siècle, à la définition de l’artefact comme source historique à part entière, au-delà de la simple illustration de texte. À nouveau, l’argumentation par touches reste silencieuse sur le contexte plus large de ces développements, même si on peut lire en filigrane qu’Alain Schnapp en est tout à fait conscient. La sous-partie « Les anatomistes de terrain. La dissection anatomique et la découverte du trésor de Childeric » (p. 198) montre bien que la définition de l’archéologie s’est faite de concert avec les autres branches scientifiques, mais ces interconnexions ne sont pas thématisées. Par contre, l’auteur indique avec justesse comment les descriptions du début de la période moderne (traitées au deuxième chapitre) ont constitué le corpus nécessaire pour établir l’archéologie.

6Le quatrième chapitre, « Du refus de l’histoire naturelle de l’homme », arrive à l’établissement de l’archéologie, ce qui donne l’occasion d’examiner les œuvres et les argumentaires. Les techniques, notamment les relevés, s’affinent et les entreprises archéologiques, c’est-à-dire les fouilles dédiées à exhumer des objets, débutent à Herculanum et à Pompéi. Les découvertes de statues et de peintures intactes dans ces fameuses villes romaines ont popularisé l’idée qu’il est possible de retrouver des vestiges qui reproduiraient une image fidèle du passé, comme si le temps s’était figé. Enfin, la figure de Winckelmann (1717-1768), celui qui a jeté les bases de l’étude stylistique pour organiser et interpréter les vestiges, apparaît à la fin du chapitre et annonce la naissance d’une discipline. Le paradigme historique selon le récit biblique de la création n’est pas encore remis en question et la préhistoire reste à découvrir.

7Ainsi, le dernier chapitre, « L’invention de l’archéologie », revient sur le moment où s’affirme le caractère scientifique de l’archéologie. Dans ce chapitre, on peut lire en filigrane l’accélération de la communication scientifique qui s’accompagne de l’établissement des premières institutions. L’argumentaire ne se concentre plus sur les biographies ou les œuvres mais sur leur contribution et sur la façon dont elles se répondent. Les fondements de l’archéologie sont posés en parallèle de l’établissement de la géologie afin de fournir aux objets un cadre chronologique qui soit indépendant des textes. L’auteur démontre comment l’idée directrice de l’archéologie moderne, le contexte, se met en place comme concept fondamental du raisonnement archéologique. C’est alors qu’une des clefs pour interpréter le passé, la stratigraphie comparée, est établie. Forte de ces outils, la préhistoire de l’homme peut être affirmée au moment même où paraît l’opus magnum de Charles Darwin, L’Origine des espèces (1859). Après une courte conclusion, une anthologie d’extraits de textes de référence complète l’analyse. Il manque néanmoins des renvois précis entre le texte et les extraits classés par chapitre, ce qui est dommage car ils sont judicieusement choisis et soigneusement traduits en français.

8Le propos de l’auteur est de montrer, d’une part, comment les humains ont utilisé les objets pour penser le temps et l’évolution humaine et, d’autre part, comment ces objets ont excité la curiosité scientifique et l’imagination. Alain Schnapp démontre que cette ambivalence est universelle, attestée avec brio par la riche documentation rassemblée dans le livre et qui lui confère toute sa valeur. C’est une excellente preuve de la frontière poreuse entre « rationalité » et « imagination », qui n’est pas aussi bien délimitée que le monde scientifique le souhaiterait. Malheureusement, cette ambiguïté rend la compréhension du raisonnement par moment difficile et l’ouvrage pêche à notre avis par son manque de structure. L’histoire de la discipline archéologique est expliquée par une collection de citations d’auteurs antiques, de biographies d’antiquaires illustres et d’œuvres majeures, alors que l’auteur insiste sur l’importance du contexte pour l’archéologie. On en regrette d’autant plus que le contexte historique soit presque absent du livre.

9L’illustration est abondante et originale. La préface de 1993 (reproduite en début de la nouvelle édition) en loue la qualité, mais cette louange est moins convaincante pour le lecteur de l’édition de 2020. En effet, l’éditeur semble avoir reproduit les reproductions de 1993 plutôt que les rééditer. La richesse et la diversité des images restent impressionnantes, mais l’absence de numérotation et donc de références directes dans le texte est regrettable, d’autant plus qu’elles ont parfois un rapport très lâche avec celui-ci. Cette riche iconographie délecte ainsi pour elle-même et peut se lire de façon indépendante, même si les légendes tentent rarement une analyse iconologique. La navigation dans le livre est également frustrante puisque toutes les notes sont regroupées après la conclusion et, dans la plupart du cas, elles ne renvoient qu’à la bibliographie, qui est séparée des notes par l’anthologie des textes. Là encore, la nouvelle édition ne fait que reproduire celle de 1993.

  • 2 Alain Schnapp, La conquête du passé. Aux origines de l’archéologie, Paris, Librairie générale franç (...)

10En conclusion, il est dommage que l’ouvrage n’ait pas fait l’objet d’une véritable réédition, mais seulement d’une nouvelle impression avec des modifications mineures. Sans toucher au texte de l’auteur, un travail notable de réédition aurait mieux justifié le prix de 26 €, alors que la deuxième édition (réimpression) de 1998, au contenu presque identique, coûtait 9,95 €2. Alain Schnapp considère l’archéologie comme une variante scientifique de la collection ; cette « réédition » s’adresse ainsi peut-être plus aux érudits qu’à des étudiantes et étudiants, comme au meilleur temps des cabinets de curiosités, ce qui n’est pas là le moindre intérêt de ce livre.

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Notes

1 Alain Schnapp, La conquête du passé. Aux origines de l’archéologie, Paris, Édition Carré, 1993. Ce livre a été traduit en anglais : Alain Schnapp, The discovery of the past: the origins of archaeology, Londres, British Museum Press 1996.

2 Alain Schnapp, La conquête du passé. Aux origines de l’archéologie, Paris, Librairie générale française, Édition Carré, 1998.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Néhémie Strupler, « Alain Schnapp, La conquête du passé. Aux origines de l’archéologie », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 17 mai 2021, consulté le 13 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/49338 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.49338

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Rédacteur

Néhémie Strupler

Chercheur en archéologie à l’Institut français d’études anatoliennes, Istanbul (MEAE/CNRS), associé au McDonald Institute for Archaeological Research (Cambridge) et membre associé de l’UMR 7044 (CNRS/Université de Strasbourg).

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