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Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi

Pierre Vey
La loi du sang
Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2020, 564 p., 1re éd. 2014, ISBN : 978-2-07-289955-3.
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Texte intégral

1Si l’historiographie s’est abondamment penchée sur les actions, le plus souvent criminelles, du régime nazi, la pensée qui a pu motiver ces actions est restée singulièrement ignorée, et pour cause : la monstruosité de ces crimes ne pouvait trouver d’explication rationnelle, soit que l’on pathologisât la psyché des acteurs ramenée à différents degrés de folie, soit que les historien·nes ne pussent ou ne voulussent s’aventurer dans les méandres d’une idéologie que ses conséquences ramenaient à la barbarie et à l’altérité les plus absolues, et donc, par définition, à l’inintelligibilité. Aussi, dès son titre, l’ouvrage de Johann Chapoutot s’engage dans un projet inédit et dérangeant puisqu’il s’attache à rendre aux nazis leur humanité par la reconstitution méticuleuse de leur rationalité et, en conséquence, à rappeler les liens qui rattachent la pensée et les actions nazies à la modernité occidentale qui les a vu naître et dans laquelle nous continuons d’évoluer.

  • 1 Par exemple, Dawidowicz Lucy, La guerre contre les Juifs, Paris, Hachette, 1975.
  • 2 Par exemple, Brozsat David, L’État hitlérien, Paris, Fayard, coll. « L’espace du politique », 1986.

2L’ambition de ce travail est bien de réintégrer le tout que constitue le régime nazi dans l’histoire dont il a été trop souvent tenu à la marge par le rejet bien compréhensible que causait l’investigation de ses motivations et de ses justifications. Car, en négligeant les ressorts théoriques du passage à l’acte des nazis, l’historiographie a bien exclu le nazisme de l’histoire contemporaine, le réduisant à une parenthèse incompréhensible, à un épiphénomène monstrueux sans solution de continuité avec l’histoire du XXe siècle, à un déchaînement de barbarie absolu, au sens strict, et donc anhistorique. Ainsi, les historien·nes intentionnalistes virent dans le nazisme la conséquence d’une mystification générale permise par le charisme personnel d’Hitler et l’efficacité de sa propagande1, tandis qu’à leur suite, les fonctionnalistes considérèrent qu’il résultait des logiques internes de l’appareil d’État nazi, engagé mécaniquement dans une course à la radicalité sans autre issue que le déchaînement de violence auquel on assista dans ses dernières années2.

3Pour l’auteur, non seulement les nazis pensaient et se sont abondamment adonné à l’élaboration théorique des objectifs et des justifications de leurs actions, mais encore cet ensemble doctrinal faisait système, disposait d’une cohérence interne solide et s’appuyait sur un raisonnement véritablement scientifique, puisqu’il prétendait trouver les motivations ultimes de ses projets dans les avancées de la biologie ou de l’anthropologie. Ainsi, le bloc historique constitué par le nazisme est incompréhensible sans appréhender la scientificité sur laquelle il reposait et qui fondait sa conception de la race : autant qu’une réalité culturelle, la race relevait pour les nazis, et pour beaucoup de leurs contemporains, d’un fait biologique avéré. Le titre La loi du sang condense en une formule la fascination nazie pour ce fluide à l’origine de la race et la légitimité scientifique revendiquée par l’État nazi dans son action.

  • 3 Chapoutot Johann, Le nazisme et l’Antiquité, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2012.

4Pour mener à bien son investigation, Johan Chapoutot s’appuie sur une approche culturaliste, centrée sur la restitution du corps de la doctrine élaborée autour et au sein du parti puis du régime nazi. Il mobilise pour ce faire une masse documentaire considérable, qui embrasse l’ensemble de la production culturelle allemande des années 1920 à 1940, artistique (cinéma, littérature, etc.), médiatique (presse partisane, généraliste et spécialisée) ou scientifique (médecine, droit, histoire, anthropologie). Le raisonnement de l’auteur est porté par une forme d’écriture originale, qui repose sur l’insertion de nombreuses citations et sur un style indirect libre donnant la parole à l’esprit animant le corpus étudié, pour mieux en restituer la logique implacable. Cette écriture, déjà illustrée par son précédent ouvrage3, entraîne la·e lecteur·ice au cœur d’un univers mental dont iel découvre la dérangeante proximité avec la culture occidentale et fait l’expérience, teintée de malaise, de son enracinement profond dans les sciences de l’époque (médecine, droit et histoire surtout).

5L’ouvrage se divise en trois parties aux intitulés ramassés, en forme d’imprécation : « Procréer », « Combattre », « Régner ». Chacun renvoie à une ambition de la doctrine nationale-socialiste et leur articulation épouse l’ordre de priorité qui leur était attribué, même si, dans la pratique, elles étaient étroitement corrélées et interdépendantes. La déclinaison de ces trois mots d’ordre opère de manière systématique une dialectique subtile entre l’élaboration de la doctrine, sa réalisation, la reformulation théorique consécutive de sa confrontation au réel et l’évolution concomitante de sa pratique. Ainsi, l’auteur évite l’écueil de donner à voir une doctrine monolithique et immuable, là où s’était opéré en réalité un travail constant de construction et d’articulation dogmatiques qui pouvait même susciter rivalités et oppositions internes.

6L’intérêt de la première partie est de souligner l’extrême conséquence d’une idéologie capable d’attirer à elle, par le biais de la science, les élites allemandes (juristes, magistrats, médecins) et de les mettre au service de son projet qui, au prisme de l’hérédité, pouvait leur sembler aussi souhaitable que logique. La loi du sang, posée comme principe anhypothétique de la pensée nazie, était au cœur des préoccupations de la science du fait des découvertes de la génétique. Dès lors, la régénérescence raciale de l’Allemagne prônée par Hitler ne faisait que tirer les conséquences ultimes de théories scientifiques tenues pour vraies dans le but d’assurer la restauration de l’État qu’avaient diminué l’hostilité étrangère (traité de Versailles), la division intérieure (révolution spartakiste) et une crise économique sans précédent. En effet, la science de l’hérédité et l’anthropologie expliquaient que l’ensemble des déviances, depuis les handicaps mentaux et physiques jusqu’aux comportements criminels ou asociaux, dérivait de tares génétiques. D’où la nécessité de refondre un droit permissif, d’affermir une justice complaisante et d’exclure ou de supprimer les responsables de la corruption du sang germanique.

7Toutefois, cette entreprise de régénérescence ne pouvait se révéler fructueuse tant que la sécurité et l’avenir de la communauté raciale restaient menacés par une foule d’ennemis, intérieurs et extérieurs, qu’il s’agissait de combattre. On réalise alors combien les mesures de répression du régime nazi sont les conséquences de son attention obsessionnelle à la pureté du sang allemand : l’ennemi intérieur n’est autre que celui qui le pollue, tandis que l’ennemi extérieur menace d’en faire couler la meilleure partie. Le processus de radicalisation sans fin du nazisme, au prisme de cette obsession, apparaît moins comme une course folle que comme une succession de réponses à des défis toujours plus grands suscités par la mise en œuvre du projet initial. En parallèle, se déploie, en particulier sur le front de l’Est, la véritable révolution morale et culturelle nazie, graduelle et irréversible : une inversion des valeurs qui fait s’exprimer la véritable pitié non dans le traitement honorable des ennemis et des vaincus, mais dans la plus grande dureté à leur égard, au nom de l’avenir de l’Allemagne. La principale critique que l’on aurait pu émettre à l’encontre de la première partie, à savoir son manque de consistance chronologique, est résolue dans cette deuxième partie : il était moins nécessaire de faire la chronologie de l’élaboration idéologique et doctrinale que de suivre sa mise en œuvre qui, en réalité, en change les modalités et la pousse dans ses retranchements les plus radicaux.

8Enfin, ce combat pour la restauration de l’Allemagne trouve son aboutissement dans la mise en place d’un Empire de la race et du sang. Là encore, les ambitions impériales nazies sont étayées par des considérations scientifiques globalement partagées dont elles tirent les conséquences les plus extrêmes : en vertu de l’histoire et du droit, l’Europe redessinée par le traité de Versailles est une aberration qui a éparpillé les populations allemandes pour mieux en assurer la destruction ; la démographie allemande et le développement du pays justifient son expansion coloniale vers un Orient slave dont l’anthropologie et l’histoire récente démontrent l’infériorité et l’incapacité à se gouverner. C’est dans la troisième partie qu’est étudié finement l’engrenage génocidaire qui restait, jusque-là, à l’état de potentialité. Le plus terrifiant est de constater comment, dans l’univers mental nazi, le génocide est rendu nécessaire et même souhaitable en vertu de considérations médicales : la politique coloniale de l’Est, couplée au Hungerplan (ordre donné à la Wehrmacht, pendant l’invasion de l’URSS, de se ravitailler sur les terres conquises, sans assistance venu d’Allemagne), a entraîné la concentration des populations juives de l’Est dans des ghettos où la promiscuité, l’absence de soins et la famine ont rendu inévitable la propagation des maladies, ce qui n’a fait que confirmer leur assimilation à une sorte de foyer bactérien racial dont l’extermination ne devenait que plus pressante. Ces considérations hygiénistes trouvent écho dans le recours au Zyklon-B, ce gaz ayant à l’origine été élaboré pour lutter contre le typhus.

9Pour conclure, l’approche compréhensive de cet ouvrage permet d’entendre que les atrocités finales du nazisme furent rendues possibles par une construction idéologique à la fois cohérente dans sa logique et scientifique dans ses prémisses, sans pour autant constituer un ensemble véritablement dogmatique. Les frontières entre ce corps de doctrine et des idées communes étaient plus que poreuses et les vecteurs conduisant à y adhérer multiples. Apparaît alors comment le régime nazi a pu s’imposer dans l’Allemagne des années 1930 et se maintenir au pouvoir pendant toute la guerre, malgré les pertes immenses et l’inéluctabilité de la défaite : son idéologie était facile d’accès, elle combinait des ressorts rationnels et émotionnels et surtout elle offrait un ensemble de justifications et de gratifications, matérielles et symboliques, à qui l’acceptait ou y adhérait.

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Notes

1 Par exemple, Dawidowicz Lucy, La guerre contre les Juifs, Paris, Hachette, 1975.

2 Par exemple, Brozsat David, L’État hitlérien, Paris, Fayard, coll. « L’espace du politique », 1986.

3 Chapoutot Johann, Le nazisme et l’Antiquité, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2012.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Pierre Vey, « Johann Chapoutot, La loi du sang. Penser et agir en nazi », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 30 décembre 2020, consulté le 15 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/46161 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.46161

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