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Jean-François Staszak, Raphaël Pieroni (dir.), Quartier réservé. Bousbir Casablanca

Théo Millot
Quartier réservé
Jean-François Staszak, Raphaël Pieroni (dir.), Quartier réservé. Bousbir Casablanca, Chêne-Bourg, Georg éditeur, 2020, 201 p., préf. Rachid Andaloussi, ISBN : 978-2-8257-1225-2.
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Texte intégral

1Le quartier de Bousbir, situé au Sud-Est de la medina casablancaise, constitue le sujet d’une recherche qui relève avec brio le défi de l’interdisciplinarité. Cet ouvrage collectif, initié par deux spécialistes de géographie culturelle, étudie également cet espace urbain au prisme de l’histoire, de l’histoire des arts et de l’architecture. Ce mélange des genres, qui se retrouve dans les formes du récit, est au service d’une exposition prévue à la Villa des Arts de Casablanca, puis à l’Université de Genève. Quartier réservé inauguré par les autorités coloniales françaises le 1er mai 1923, Bousbir confine une large partie des activités prostitutionnelles de la ville jusqu’au 16 avril 1955. Les lieux de prostitution sont alors fermés et 675 femmes désignées comme prostituées sont expulsées. Malgré l’indépendance nationale et l’abolition de la prostitution réglementée, le quartier porte avec lui les stigmates de la domination coloniale française et des sexualités vénales qui s’y développèrent.

2 Dans un va-et-vient récurrent entre passé et présent, l’ouvrage entend mesurer le poids de ces héritages tout en questionnant les usages de l’histoire. Comment se souvenir d’un quartier réservé à la prostitution coloniale ? Peut-on patrimonialiser des espaces dédiés aux sexualités vénales ? Bousbir fait-il partie de l’histoire coloniale française ou de l’histoire nationale marocaine ? Ces incertitudes animent un récit construit en trois parties : la première offre une synthèse des savoirs produits sur Bousbir, la deuxième concentre l’étude sur un reportage photographique réalisé par Denise Bellon en 1936, et la dernière suit la photographe Melita Vangelatou dans les rues et les intérieurs du quartier actuel.

  • 1 Christelle Taraud, La Prostitution coloniale. Algérie, Maroc, Tunisie (1830-1962), Paris, Éditions (...)

3 La présentation de Jean-François Staszak propose d’abord une histoire globale du quartier. Il rappelle que les fonctions de cet espace sont rapidement tombées dans l’oubli et que la connaissance historique du sujet doit beaucoup à la thèse de Christelle Taraud1. Le chemin de l’auteur vers Bousbir croise des sources variées, administratives, policières, médiatiques, produites localement ou par le Protectorat français. Néanmoins, ce corpus n’embrasse que très rarement le point de vue de la population du quartier. Le rapport Mathieu et Maury, rendu public en 1951 à partir d’une vaste enquête médicale, permet une approche ethnographique de la société locale, même si les paroles prostituées demeurent déformées.

4 La synthèse revient rapidement sur la démographie et le contexte socio-économique du Casablanca du début du siècle. La population d’environ 100 000 habitants est composée à 40% d’Européens en 1920. Ce constat, mêlé aux doctrines ségrégationnistes du maréchal Lyautey, joue un rôle clé dans l’organisation de la prostitution, à un moment où la Première Guerre mondiale réactive le réglementarisme français. Ce dernier favorise le confinement, dans un espace délimité par l’administration, de sexualités placées sous contrôle policier et sanitaire, ainsi que l’enregistrement des populations féminines qui y sont associées. En contexte colonial s’ajoute le principe de séparation des corps sur critères raciaux : Bousbir abrite des secteurs indigène, juif et européen. En théorie, les Européennes restent libres de travailler où elles le souhaitent à Casablanca. L’auteur indique néanmoins qu’il est difficile de constater de facto cette séparation et que l’immense majorité des femmes prostituées sont marocaines. Ces théories de régulation de la prostitution entraînent l’érection d’une « ville dans la ville » (p. 46). Bousbir accueille alors des habitations, des boutiques, un cinéma, un hammam, un bureau de poste et de tabac, des restaurants, des cafés et un dancing… L’architecture, néo-mauresque, joue sur les fantasmes orientalistes d’une partie des Européens mais l’urbanisme s’intègre parfaitement dans les considérations policières et sanitaires de l’administration : plan orthogonal, entrée unique, système d’égout, dispensaire, commissariat. De ce fait, Bousbir devient le modèle moderne du quartier réservé.

5 L’auteur décrit également la société locale et ses interactions. Les travailleuses du sexe composent le cœur du quartier, mais les activités économiques qui entourent la prostitution diversifient la démographie. Des tenancières poursuivent le contrôle de la prostitution, elles sont à la tête d’établissements qui récupèrent une partie variable des profits. La vie quotidienne des travailleuses du sexe compose donc avec des contraintes qui rendent tout départ difficile. Pour la clientèle, en revanche, Bousbir a des allures de « parc d’attraction » (p. 71). Militaires des troupes coloniales, marins, clients locaux, touristes et voyageurs traversent le quartier avec des intentions variées, sexuelles ou non. Les spectacles, l’exhibition et « l’ambiance » (p. 72) attirent une clientèle principalement masculine aux origines multiples malgré une cohabitation raciale « encore plus malvenue à Bousbir que dans le reste de la ville » (p. 57). Finalement, le rapport de 1951 révèle que les objectifs du quartier ne sont pas atteints : sa création ne met pas fin à la prostitution clandestine et les cas de maladies vénériennes y sont plus nombreux qu’ailleurs.

6 Rédigé par l’historienne de l’art Anaïs Mauuarin, le deuxième chapitre suit la visite diurne d’une photographe professionnelle en avril 1936. Après avoir fondé l’agence Alliance Photo, Denise Bellon voyage au Maroc avec Pierre Boucher pour produire plus de 1400 clichés. Ces derniers sont destinés à être vendus pour des brochures, des guides touristiques, des revues, de la presse illustrée. Equipée d’un Rolleiflex à focale fixe, Denise Bellon adopte un style spontané pour cerner les « dynamiques relationnelles » (p. 118) à l’œuvre. Elle s’éloigne également des stéréotypes orientalistes, ainsi que des mises en scène érotiques, pour faire de la prostitution un motif plus social que pictural. L’attention portée à ce fonds souligne l’importance de la circulation des images dans la construction des imaginaires.

7La dernière partie associe le regard du géographe Raphaël Pieroni et celui d’une photographe grecque habitant Casablanca. Ces photographies sont prises dans un Maroc prohibitionniste où la prostitution est fortement invisibilisée. Pourtant, le quartier porte encore en lui des traces matérielles et immatérielles de sexualités hors normes, de violences coloniales, et de trafics clandestins. Melita Vangelatou, arabophone, navigue entre différentes rues pour entrer en contact avec ceux qu’elle souhaite intégrer à ses compositions. Elle entretient des relations cordiales avec certains habitants, mais ses prises de vue peuvent aussi en indisposer d’autres. Ces hésitations et ces appréhensions questionnent la place la fonction du photographe. Elles s’intègrent dans les débats sur la puissance des images et les conséquences de leur publication. L’ouvrage est richement illustré de cartes postales, de photographies, d’extraits tirés de la presse illustrée. Pourtant, les auteurs font le choix de se séparer d’images considérées comme toxiques (p. 94). Ils refusent de diffuser des stéréotypes de genre, de classe et de race et évitent ainsi que le Bousbir d’hier efface celui d’aujourd’hui.

  • 2 François Mauriac, Bloc-notes : 1968-1970, tome V, Paris, Seuil, « Points essais », 2004, p. 381.

8Finalement, l’ouvrage incarne une position forte vis-à-vis des usages de l’histoire, quitte à parfois accepter de projeter des catégories anachroniques. Parler de « travailleuses du sexe », appellation forgée dans les années 1970, permet de contourner la désignation stigmatisante de « prostituées » et de replacer l’acte sexuel dans un ensemble de services. En revanche, la définition d’un quartier réservé manque d’une réelle contextualisation au sujet de la réglementation administrative alors en vogue en France. Situer Bousbir dans la myriade de « quartiers chauds » formés spontanément selon des logiques économiques ne prend pas en compte l’effort de régulation des pouvoirs publics, tout comme il semble inexact de parler d’un quartier réservé parisien (p. 29). Cela dit, l’ouvrage est précurseur dans la prise en compte des espaces de prostitution comme des lieux de mémoire, aussi soumis à des logiques de patrimonialisation. L’intense réflexion sur le poids des héritages n’est pas sans rappeler les souvenirs bordelais de François Mauriac : « Mériadeck était la capitale de la prostitution. À l’école quand on voulait se moquer de nous, on nous demandait, « Tu es né rue Lambert ? Tu habites rue Lambert ? »2 ». En préface, Rachid Andaloussi, natif du Casablanca des années 1950, se remémore lui aussi les injures « fils de Bousbir » et « Bousbiria » (p. 7). Ces mots indiquent ainsi que la stigmatisation de la prostitution concerne autant les individus que les espaces.

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Notes

1 Christelle Taraud, La Prostitution coloniale. Algérie, Maroc, Tunisie (1830-1962), Paris, Éditions Payot & Rivages, 2003.

2 François Mauriac, Bloc-notes : 1968-1970, tome V, Paris, Seuil, « Points essais », 2004, p. 381.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Théo Millot, « Jean-François Staszak, Raphaël Pieroni (dir.), Quartier réservé. Bousbir Casablanca », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, mis en ligne le 17 décembre 2020, consulté le 22 juin 2024. URL : http://0-journals-openedition-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/lectures/46093 ; DOI : https://0-doi-org.catalogue.libraries.london.ac.uk/10.4000/lectures.46093

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Rédacteur

Théo Millot

Doctorant contractuel à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et agrégé d’histoire, prépare une thèse sous la direction de Dominique Kalifa, puis d’Arnaud Houte, intitulée « Proxénètes et proxénétisme en France au début du XXe siècle (1903-1946) : acteurs, réseaux, représentations ».

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